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Eliette Loup. Moudjahida, ex-épouse du dirigeant communiste Sadek Hadjeres

Ces femmes engagées, belles et rebelles…

03 octobre 2019 à 9 h 00 min

«Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction.» Saint-Exupéry

On ne rendra jamais leur dû aux femmes magnifiques qui ont bravé tous les dangers, tous les périls pour donner toute sa magnificence au mot Liberté et son corollaire, le combat de tous les instants, pour la préserver, car tellement fragile. Ces femmes ont participé à la guerre de Libération où, mêlées à des Algériennes, mais aussi des femmes d’origine européenne généralement d’obédience communiste ont pris part, chacune à sa manière, à la libération de notre pays du joug colonial.

La dame qui est devant nous a 85 ans, elle ressemble à la tante ou à la grand-mère qu’on a tous aimée avec ses cheveux blancs, ses yeux fatigués, mais bien dans sa peau, malgré une santé fragile et indécise et une mémoire oublieuse. Son visage est sillonné par tant d’autres choses que celles de l’âge. C’est une femme chaleureuse, attentionnée avec ses coups de gueule et ses coups de cœur.

Elle est née dans une famille aisée de Birtouta, d’une mère éprise de l’ordre social et de principes. Elle a eu ses moments de gloire et ses jours incertains où il lui a fallu serrer les dents face aux adversités, mais gardant la tête haute et l’engagement toujours intact. Sa vie est une succession d’événements qui s’accélèrent et qui bouleversent sa vie que, du reste, elle s’est choisie délibérément. De la prison à la clandestinité, à la fuite. Puis, du PCA au FLN. Mais habile et prévoyante, la belle Eliette saura déjouer tous les pièges. Combien de fois ses traqueurs pensaient l’avoir dans leurs rets !

Une enfance insouciante

Il était donc naturel qu’elle conquiert l’affection des siens et plus généralement celle de ses concitoyens, fiers de son parcours. Elle est née en 1934 à Birtouta, à Haouch Mezgheni. Elle n’a pas connu son père Gilbert, aviateur, perdu trop tôt, alors qu’elle voue une affection sans limite à sa mère Janine, militante communiste assidue qui était en relation avec les Brigades internationales pendant la guerre civile d’Espagne et dont quelques membres sont venus se requinquer et reprendre leur second souffle dans sa ferme. C’est dans cette ambiance révolutionnaire qu’Eliette a évolué. «C’est ma mère qui m’a appris les rudiments du militantisme.

C’était une femme avec un cœur gros comme ça, on était à l’aise dans nos terres et dans notre ferme avec ses vignes, ses orangers et ses arbres fruitiers, j’étais avec mes deux sœurs, Raymonde et Rolande, et la seule présence masculine, c’était celle des Algériens, travailleurs agricoles, qui vivaient avec nous au sein de 4 familles. On leur avait construit des demeures dans un coin de la propriété. Ils exerçaient à la ferme. La qualité première de ma mère, c’est qu’elle était très humaine, réservant même des lopins de terre aux employés qui les exploitaient, je peux dire que ce n’est pas la politique qui m’a menée vers la lutte et la Révolution, mais la réalité injuste voire scandaleuse qui nous indignait.

Cette ambiance était exceptionnelle et je l’ai vécue intensément, car alentour les disparités entre les colons et les indigènes étaient criantes et inacceptables», se souvient-elle. Eliette n’est pas du genre à bousculer les convenances. Elle a livré bataille aux attitudes et lois scélérates et ségrégationnistes en défendant les opprimés, les parias et les exclus. C’est à 20 ans qu’Eliette décroche son bac après des études primaires à Birtouta et secondaires à Blida et Alger en pensionnat grâce à l’aide de l’une des amies de sa mère.

C’est à partir de cet âge que sa conscience politique s’aiguise, elle est majeure responsable mais orpheline, puisque sa mère Janine décède en 1947, un rude coup qui a ébranlé les fondements de la famille, déjà fissurés par le départ du père Gilbert. «J’ai ressenti cette perte comme un coup de massue, un drame compte tenu de ma proximité et ma complicité avec elle ; elle souhaitait être enterrée dans la ferme, son vœu a été exaucé et ce sont les ouvriers émus qui se sont occupés de l’inhumation», dira-telle.

L’influence d’une mère

Avant le déclenchement de la Révolution, Eliette faisait du militantisme social et activait dans l’humanitaire en ayant en horreur le fascisme qui se déclinait déjà à travers le colonialisme. Son travail se faisait généralement dans la clandestinité. Dès le déclenchement de la Révolution, André Moine et Ahmed Akkache, dirigeants importants du parti communiste, avaient déjà lancé la lutte à travers les combattants de la Libération, suivie par l’intégration individuelle de ces mêmes combattants dans les rangs de l’ALN, Eliette est alors agent de liaison et chargée de véhiculer les combattants.

La question légitime qui se posait était : qu’est-ce qui a donc amené cette fille aisée et bien dans sa peau à prendre autant de risques, alors qu’elle pouvait se suffire d’une vie douillette et sans problème ? Elle a choisi de mourir pour ses idées, elle qui se définit comme une pied-noir aux pieds nus qui ne renie rien. Eliette est dans le vif du sujet et ses missions sont de plus en plus délicates. En 1957, elle est arrêtée et condamnée à 3 ans de prison.

A Barberousse, elle rencontre sa sœur de combat Louisette Ighilahriz, c’était des moments douloureux : «J’ai été atrocement torturée, blessée, humiliée, mais pas autant que mon amie Louisette», se souvient-elle. Elle en garde encore des séquelles aujourd’hui. «Lorsqu’on m’a arrêtée, on m’a emmenée à la villa Sesini où on m’a fait subir la pire des tortures, ils n’ont pas touché à mon intégrité, ni à mon honneur, comme ils l’ont fait pour d’autres, c’était inimaginable, ils nous ont mis dans la posture de carcasse de mouton cuit à la broche. A la fin, on nous abreuvait d’insanités et d’insultes ; le seul point positif en prison, c’est que j’ai rencontré d’autres sœurs combattantes et ensemble on a donné au mot solidarité toute sa signification. Je me souviens encore de mes amies et camarades de cellule, comme Anna Greki, Colette Chouraki, Blanche Moine, Jacqueline Guerroudj.

Notre procès a eu lieu en novembre 1958, où j’étais accusée ‘‘d’atteinte à la sûreté de l’Etat et participation à une entreprise de démoralisation de l’armée’’. J’ai été condamnée à une peine de 3 ans entamée dans la prison de Maison Carrée avant d’être transférée aux Beaumettes, à Marseille. J’ai retrouvé ma liberté grâce à une remise de peine décidée par de Gaulle, mais mise en résidence surveillée à Rennes, je reviens à Alger grâce à de faux papiers fournis par le parti, je reprends mes activités clandestines où je suis chargée aussi de la frappe des tracts», ajoutera-t-elle.

De l’exploit à l’aventure il n’y a qu’un pas, comme du courage à la générosité, c’est toujours la capacité de sortir de soi, de se jeter en avant. Eliette rectifie : «Ce n’est pas une aventure au sens commun, c’est un devoir, un sacerdoce, une mission dûment consentie qui est dictée par une conscience et des idées.»

Quand on la regarde de près, la détermination illumine son visage ; Eliette ne cesse de ressembler à la jeune fille militante et engagée qu’elle fut dans l’ivresse d’un temps incertain où la mort et l’insouciance faisaient bon ménage dans les frissons de la clandestinité. Ce combat-là lui paraît aussi évident, aussi juste que les valeurs qu’incarnait sa mère.

A l’indépendance, elle est prof de français à Alger. Elle convole en justes noces avec le dirigeant communiste, Sadek Hadjeres avec lequel elle aura deux enfants, Ali et Sophia, et dont elle divorcera en 1985. Sa vie changea forcément et elle dut lutter durement, la mort dans l’âme, sur plusieurs tableaux, seule dans sa solitude. Surtout lorsqu’elle se résolut à prendre sa retraite en 1984. Cette période la marqua profondément.

Je ne regrette rien

Eliette, attachée viscéralement à son pays l’Algérie, n’a jamais pensé à le quitter un jour : «Même dans la descente aux enfers lors de la décennie noire, j’étais certes déstabilisée voire déprimée, mais c’est le peuple qui a ressuscité ma personnalité», témoigne-t-elle. Malgré les aléas de la vie, Eliette ne semble pas regretter son passé, au contraire. Elle semble dire : qu’importe que le temps nous retire notre force peu à peu s’il l’utilise obscurément pour des œuvres vastes en qui survit quelque chose de nous.

Cet écrit de Jean Jaurès date de 1903 et renseigne sur le poids de la vieillesse qui peut être un naufrage si on n’y prend garde ! On mesure soudain ce que l’insensible fuite des jours a été. Le temps nous avait dérobé à nous-mêmes, parcelle par parcelle, et tout à coup, c’est un gros bloc de notre vie que nous voyons loin de nous.

Assurément, les femmes algériennes ont été formidables pendant la Révolution, l’une d’elles, élue à la Constituante de 1962, n’avait-elle pas eu déjà l’audace de clamer :

«Je suis pour demain et non pour hier !» Aujourd’hui, la question est posée : en a-t-on fait peu ou assez pour elles, où les a-t-on laissées dans leur solitude, comme c’est le cas de notre moudjahida Eliette, qui comme toutes les autres clament qu’elles n’ont rien demandé, hormis une reconnaissance légitime, considérant qu’elles n’ont jamais couru derrière la gloire, encore moins derrière un butin de guerre !

Parcours

Agée de 85 ans, Eliette Loup a toujours vécu en Algérie, qu’elle n’a jamais quittée ; elle n’a jamais revendiqué une autre nationalité qu’algérienne. Sa famille, d’origine espagnole, s’est installée dans la localité de Birtouta depuis le XXe siècle. Elle occupait une superficie d’une centaine d’hectares. Sa mère, démocrate, a participé aux élections sans être écartée du parti, elle avait des convictions et du bagout.

C’est elle qui influencera sa fille qui milita très jeune au parti communiste algérien et lui a ouvert les yeux sur les méfaits du colonialisme et le mépris qu’il affichait à l’égard du peuple algérien. Elle a participé à la Révolution avec bravoure en faisant de la prison et expulsée en France.

Elle garde de cette période des images douloureuses puisqu’elle a été soumise à d’atroces tortures, mais elle ne regrette pas ses actes. A l’indépendance, elle est professeur de français et épouse le leader communiste Sadek Hadjeres avec lequel elle aura deux enfants (Ali et Sophia). Dans sa retraite, Eliette vit humblement, à l’image de sa vie modeste avec ses deux tortues et son chien comme seuls compagnons !


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