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dimanche, 23 septembre, 2018
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Rachid Benzema. confessions d’un moudjahid désabusé

«Ce FLN n’est pas celui pour lequel on a combattu !»

26 juillet 2018 à 8 h 38 min

J’ai pris les chemins de la vie, pieds nus et le ventre creux.» Cette phrase du célèbre poète Mustapha Toumi résume à elle seule l’enfance et l’adolescence de Rachid, contrariées par le sort. Dans ce parcours tumultueux, qui avive la verve de Rachid, avec la crudité des éclairages, l’histoire palpite.

De ses brûlantes blessures est née une histoire qui se décline comme une complainte, qu’il a consignée dans le livre plein d’émotions, forcément poignant Mémoire vive, le long parcours d’un enfant de la Soummam pour la liberté et la dignité.

Lui, c’est Rachid Benzema, qui s’est construit à la force du poignet, seul face à son destin et aux vicissitudes de la vie.

Il est né le 22 décembre 1932 à Beni Djellil, non loin d’Amizour. Il a perdu son père Abdelmadjid, emporté par une hémorragie cérébrale en 1937 alors qu’il n’avait que quatre ans. Sa mère Djida Boughanem a tout fait pour élever son fils unique dans la maison du grand-père paternel de Rachid, le vieux Seghir.

«Comme de tradition ici, mon grand-père et mes oncles ont demandé à ma mère de ‘‘m’instituer’’ à la place de mon père. En Kabylie, lorsque le père décède avant le grand-père, le petit-fils n’a pas le droit à l’héritage s’il n’est pas agréé par le grand-père qui avait exigé que Djida vende ses biens et les lui cède.

Une fois les biens récupérés, non seulement mon grand-père a ignoré le tutorat, mais il a menacé de renvoyer ma mère et de me retenir chez lui. Ma mère n’a pu accepter ce chantage. Un jour, elle m’a caché sous son châle, m’a porté sur son dos et s’est enfuie de la maison.

Elle avait entendu dire qu’une grande maison des Ben Ali Chérif hébergeait les sans-domicile, en échange de travaux domestiques.

Et c’est ainsi qu’elle est partie à la recherche de la gare d’El Kseur, pour prendre le train en direction de Lazib Ben Ali Chérif. En arrivant à la gare, le train était déjà parti, ce qui nous a obligés à passer la nuit dans la salle d’attente.

Le chef de gare, sensible à notre cas, nous y a autorisés, en nous ramenant deux couvertures et deux morceaux de pain. Le lendemain on a pris le train. Mais si le hasard est parfois curieux, le sort est ingrat.

Une enfance difficile

Ma mère s’est trompée de station, on est descendus à Ighzer Amokrane. Pendant tout le trajet entre la gare et le village, je n’ai cessé de pleurer. J’avais faim.

En arrivant au village, ma mère est rentrée dans la première épicerie venue pour m’acheter un bout de pain. Dans cette échoppe, une fillette d’une dizaine d’années venue de la maison d’en face a insisté pour que nous allions chez elle, où sa mère nous attendait.

La femme en question a demandé à ma mère le pourquoi de notre présence ici, en attachant un intérêt particulier au châle avec ses beaux motifs que ma mère a dessinés et conçus, et qui ne se faisait nulle part ailleurs qu’à Beni Djellil.

Ma mère lui a raconté son histoire, sa fuite de chez ses beaux-parents pour ne pas se séparer de son fils unique. La femme a fait savoir qu’elle était aussi de Beni Djellil et que son mari boucher ambulant ne rentrait que le soir.

Il s’est avéré que l’homme connaissait aussi bien les parents de ma mère que ses beaux-parents du fait qu’il était originaire, lui aussi du même village.

Il lui a dit : ‘‘Femme, moi vivant, tu n’iras pas dans cette maison, celle des Ben Ali Chérif où on pratique l’esclavage, pour ne pas dire plus ! Restez ici et on se partagera tout.

’’ Ma mère s’est mise à l’ouvrage en sortant tout le stock de laine et en tissant des burnous et des couvertures kabyles avec leurs merveilleux motifs dont elle seule a le secret. Au marché, les gens se battaient pour les acquérir.

Grâce à son travail, ma mère a amélioré l’ordinaire de la famille hôte. On est restés deux ans ici, pour ensuite élire domicile à Tizi au-dessus de Ouzellaguen.

C’est là que ma mère a contracté la tuberculose dont elle est morte, me laissant seul et désemparé.» Rachid n’a plus rien, plus rien qu’une intelligence aiguë et un vague avenir ! Il n’avait que 11 ans ! «J’ai pris la direction d’Alger, dans le train, je resquille avec la complicité d’un voyageur qui m’a caché sous la banquette, à la venue des contrôleurs.

On était en 1943, je ne comprenais pas un traître mot de ce que j’entendais. Pour moi, c’était une autre planète. A Alger, je me suis vite intégré à un groupe, où j’ai appris comment vendre les journaux à la criée, comment cirer les chaussures…

J’ai appris ainsi que la misère partagée est beaucoup plus supportable. Le soir, on se partageait les maigres sous récoltés. On dormait dans une boulangerie appartenant à un juif.

Quand la subsistance venait à manquer, on chapardait par-ci, par-là. Le gros larcin se faisait aux Halles centrales de Belcourt. C’est ainsi que je suis devenu un yaouled mais je me suis dit dans mon for intérieur est-ce cela que ma défunte mère m’a appris ?

Comme j’ai conclu que ce n’était pas le meilleur chemin,je suis parti chercher du travail dans les fermes du côté de Lavigerie jusqu’à Fort de l’eau.

Un jour je suis rentré dans une ferme où une dame lisait son journal. Elle m’a pourchassé et m’a arrêté et n’a pas voulu me lâcher en criant : ‘‘C’est lui, c’est lui !’’ en faisant allusion à son fils mort dans un accident, qui l’a visiblement traumatisée, jusqu’à la dépression.

Son mari, un homme courtois, m’a expliqué l’histoire et surtout mon étonnante ressemblance avec son fils décédé. Pour lui, c’était une aubaine que je reste.

C ’est là que j’ai appris le français, grâce à Denise la fille du couple, avec laquelle une idylle se dessinait, contrariée hélas par Emilio, son beau-père, agacé par cette union entre un indigène et une Française. Déçu, je suis parti pour faire plusieurs métiers ici et là avec des fortunes diverses…»

Militant en France

Comment cet adolescent vadrouilleur s’est-il frotté au militantisme ? «Ça a commencé à Reghaia, où j’ai exercé dans un café où pour la première fois, j’ai entendu parler de politique, de Messali Hadj et de Ferhat Abbas.

En 1951, je retourne au village où mon grand-père a consenti enfin au tutorat. Je me suis marié à une cousine. Trois mois après, je suis parti seul en France pour rejoindre mes oncles à Saint-Etienne, où l’un d’eux, Allaoua, m’a fait embaucher dans une usine Forges et aciéries de Saint-Etienne. Mais le débardage a eu raison de ma santé et les Algériens venaient me voir pour leur écrire gratuitement des lettres.

Le va-et-vient incessant dans ma chambre partagée a fini par agacer mes oncles qui décideront de me renvoyer au bled. Pas pour longtemps, puisque je suis de retour dans l’Hexagone où je suis recruté au service du tri des colis à la gare de Lyon et c’est là que j’ai reçu l’ordre d’appel sous les drapeaux en 1952.

Caserne de Lyon, Marseille, Alger, Dellys, où blessé je suis pris en sympathie par un capitaine médecin qui me propose pour la réforme. En 1953, retour en France pour le même travail de tri, mais à Saint-Etienne. En 1955 je ramène ma famille en France.

En janvier 1956 à la Fédération de France du FLN, où les responsables Omar Harraigue et Sayad Belkacem me choisissent pour organiser les premières cellules FLN dans la région.

Je suis le premier condamné à mort par les messalistes, étant victime de deux attentats. Face à cela, on a fini par créer des groupes de choc en riposte pour nous défendre. Notre travail consistait d’abord à ramasser des fonds à travers les cotisations.

Parmi nos actions d’éclat, on a exécuté un colonel des RG à 15 km de Saint-Etienne. On a réussi à faire évader notre chef Sifi Loucif de la prison très sécurisée de Bellevue et le faire transférer en Suisse, en Tunisie et enfin en Algérie, où il a été membre de l’ALN.

Nous avons réussi à faire admettre notre cause auprès des socialistes et du peuple français convaincu que la lutte n’était pas dirigée contre lui, mais contre le colonialisme.

Le 20 décembre 1957, à 4h du matin, alors qu’on était à la veille de faire une fête à mon fils Madjid né quelques jours plus tôt, une horde de civils armes au poing s’est introduite dans mon logement en défonçant la porte. Ils m’ont menotté et frappé devant ma fille, ils ont retourné le lit de Madjid âgé de 18 jours, dont le mécanisme l’a gravement blessé et handicapé jusqu’à ce jour.

Ils m’ont emmené au commissariat central où ils m’ont rudoyé avant de me torturer, causant un traumatisme crânien me plongeant dans le coma. Après une lourde opération à l’hôpital, à mon réveil, j’ai constaté que ma main était attachée au lit.

Après ils m’ont transféré de Lyon à la prison des Baumettes, puis avec d’autres camarades, transportés en avion charter en janvier 1958 à El Harrach, où à l’infirmerie mon voisin de lit n’était autre que Mohamed Khemisti.

Ce sera ensuite une longue traversée qui va de Beni Messous à Oued Tlelat en passant par Saint Leu, Arcole, Bossuet, Marseille.» Fin novembre 1959, il est assigné à résidence en France, où il est incarcéré de nouveau à la redoutable prison de Bellevue.

Après un séjour dans un sanatorium, il renoue avec l’activité militante; il est président de la commission de justice du FLN à Saint-Etienne et prend part au recensement du référendum pour l’autodétermination après avoir participé en tenue militaire avec le Commandant Azzedine à la traque du résidu de l’OAS à Alger, où il a été le premier à hisser le drapeau national sur le fronton de la Préfecture d’Alger en 1962.

Mekhloufi, un footballeur engagé

«Rachid Mekhloufi se trouvait dans ma ville à Saint-Etienne, il jouait à l’ASSE et était considéré comme l’une des vedettes de l’équipe. Au printemps 1957, nous avions pensé le recruter dans l’organisation. Je l’ai fait contacter par un militant, un parent à lui, le dénommé Legoueg Amar qui s’est proposé d’aller le voir.

Lorsque la rencontre a eu lieu, Mekhloufi, qui était au faîte de sa gloire, nous a gentiment reproché d’avoir mis beaucoup de temps pour le contacter. Il a non seulement payé une année de retard, mais il a fait un don d’une somme importante.

Nous sommes restés en contact avec lui, jusqu’à l’instruction du Front de rejoindre l’équipe combattante en avril 1958…»

A propos de son livre, Rachid assure qu’il l’a écrit parce que les militants de la Fédération de France, pour la majorité sont des ouvriers et illettrés, ils n’ont pas la capacité de le faire. «De plus, j’ai remarqué que ceux qui écrivent sur notre histoire sont des étrangers et ils le font généralement en fonction de leur sensibilité qui n’est pas toujours objective, voire tendancieuse.»

Quant au FLN historique, Rachid estime que sa mission est terminée, puisque la libération visée est acquise. «Le FLN d’aujourd’hui n’est plus qu’un sigle qui ne veut rien dire, dont on se sert pour des escroqueries et des impostures. La vie politique est suspendue depuis longtemps. On est complètement dans le brouillard.

Quand je constate que la trajectoire de l’Algérie a été détournée et dévoyée, mes pensées vont aux grand sacrifices consentis et aux chouhada dont la mémoire a été sûrement trahie. Si l’histoire de notre lutte de libération n’est pas occultée, elle est largement déformée, sinon instrumentalisée.

On essaye insidieusement de faire croire aux jeunes que c’est le Général de Gaulle qui nous a octroyé l’indépendance, alors que c’est lui qui a multiplié les effectifs militaires en 1958, il a tenté de maintenir l’Algérie dans le giron de la France.

Il a prôné le drapeau blanc, il a appelé à laisser les couteaux au vestiaire et il a proposé la paix des braves. Ce n’est que forcé qu’il a reconnu l’indépendance de l’Algérie.»

Évoquant son lien de parenté avec le célèbre footballeur Benzema, Rachid nous fait savoir que Karim est le fils d’un de ses cousins qui est parti du bled, il y a plusieurs années avec son épouse et ses trois enfants nés en Algérie.

En France, la famille s’est agrandie avec quatre autres enfants, dont le célèbre footballeur, mais Rachid, avec un grand rire, souligne que le premier Karim Benzema c’est son fils, il est né le 31 août 1960 à Saint-Etienne avec sa sœur jumelle Karima.

Par ailleurs, il a eu à animer des conférences à diverses occasions dans la wilaya de Béjaia et a discuté avec de jeunes lycéens.

Le vœu le plus cher de Rachid c’est de voir son histoire authentique et émouvante reprise par un réalisateur et projetée sur un écran de cinéma. «Ce serait le meilleur cadeau de ma vie», confesse-t-il les larmes dans la voix.

Toujours alerte, malgré les souffrances endurées et le poids de l’âge, Rachid nous fait savoir qu’on ne devient vieux que lorsqu’on veut le devenir pour reprendre une formule de Churchill.

Par les temps qui courent, ce témoignage s’apparente à un souffle venu d’ailleurs. Il fera sûrement respirer beaucoup de nos compatriotes. Les autres, les imposteurs, dont plusieurs tiennent le haut du pavé, qu’ils se couvrent bien. Après s’être couverts de honte.

Ils pourraient prendre froid !

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