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Bachir Derrais. Cinéaste, réalisateur du film contesté sur Ben M’hidi

«Ben M’hidi est un symbole non marchandable !»

13 décembre 2018 à 11 h 00 min

«J’aimerais mieux être le premier dans ce village que le second à Rome.» Jules César

Bachir n’est pas tombé du ciel. C’est plutôt le ciel qui lui est tombé sur la tête après l’interdiction de son film sur Ben M’hidi pour lequel il a tant investi ! Avant d’aborder la genèse de cette affaire, laissons défiler le film de la vie de cet enfant de Lakhdaria, qui eut la chance durant toute son enfance de vivre sans télé à la maison.

Le premier contact avec l’image l’a été à la salle de cinéma de la ville, Vox, c’était son premier contact avec la salle obscure qui projetait ce soir-là Le train sifflera 3 fois. «Je peux dire que trois jours de suite après la projection, j’ai beaucoup réfléchi à ce chef-d’œuvre du cinéma, où la musique a encore magnifié cette belle histoire.

Tout jeune, j’avais une passion pour la photo. Jamais je ne sortais de la maison sans mon appareil, je disposais même d’un petit labo que je partageais avec mon frère pour développer les films. C’est vous dire que cet amour pour l’image n’était pas fortuit…»

Et puis, Bachir nous plante le décor de sa belle et attirante ville de Lakhdaria «avec ses paysages pittoresques, son histoire et ses gens, que j’ai immortalisés à travers des centaines de pellicules». Le choix était donc fait, puisque notre homme n’avait pas de passion pour autre chose.

Ce sera l’Institut national de Bordj El Kiffan, après le bac obtenu au lycée Si El Haoues de la ville. «C’était ma vocation. J’étais anticonformiste. D’ailleurs, au ministère de la Défense, où j’ai passé mon service national, j’ai dû faire de la taule en raison de mon manquement à la discipline.

C’est pourquoi, en dehors de ma trajectoire, je ne me voyais pas exercer dans une entreprise ou dans un espace ‘‘bureaucratisé’’.» C’est pourquoi Bachir a eu un parcours classique en suivant tous les paliers, sans griller les étapes, en avouant qu’il a découvert le 7e art tardivement. Le film qui l’a le plus influencé ?

Qu’elle était verte, ma vallée, de John Ford, qui a obtenu un Oscar en 1941. «Le film m’a donné envie de projeter des images. Il m’a boosté et bousculé pour faire du cinéma. Mais ce n’était pas facile de trouver une place dans l’univers algérien du 7e art. En tant que technicien, je me suis bien battu, sans piston ni soutien, pour découvrir les techniques de fabrication des films. J’ai lutté pour maîtriser toutes les subtilités. A cet effet, j’ai franchi toutes les étapes pour aboutir au statut de réalisateur…»

Un cinéma sans cinéphiles

Quel cinéma, pour quel public, alors que les salles de cinéma sont fermées depuis longtemps et qu’en la matière, ce n’est pas du tout encourageant pour la survie de cet art… La réponse ne se fait pas attendre : «C’est un problème de projet de société et de culture qui n’est pas spécifique au cinéma. Le peintre a le même problème lors de ses vernissages.

L’écrivain met du temps pour écrire et ne trouve pas le cadre idoine, et à la fin il s’aperçoit qu’il n’y a que peu de lecteurs et encore moins de libraires. C’est le même topo pour le metteur en scène, qui se retrouve avec une poignée de personnes pour assister à la générale. Tout ça pour dire que c’est l’échec d’un système, peu favorable aux créateurs.

C’est un système qui a échoué et qui n’offre en conséquence aucune perspective ! Ou on change de métier ou on lutte pour changer les choses. Vous savez, le film algérien, quand il est de qualité, finit toujours par être diffusé par les chaînes étrangères.

Vous remarquerez que lorsqu’un documentaire ou un film sur l’Algérie est diffusé par les chaînes étrangères, l’audimat explose ici. De plus, le fait que nos films soient boudés par la télé est une censure de facto. En Algérie, les films qui sortent sont vus par le même public qu’on trouve dans les avant-premières, dans les vernissages.

La culture se résume donc à un public petit bourgeois, généralement arriviste, venu beaucoup plus pour s’exhiber que pour apprécier. Où est le peuple? Tout cela pour dire que le système sclérosé ne s’adresse qu’à lui-même dans une sorte de soliloque. L’art est détourné de sa vocation initiale. Ce sont toujours les mêmes têtes qui vont aux cérémonies officielles, culturelles ou autres… Cela est dû à l’absence d’une politique culturelle fiable…»

Politique culturelle absente

«Pour revenir à l’événement qui nous concerne, à savoir Ben M’hidi, l’œuvre et la vie, transposée à l’écran, l’idée m’est venue en 2006, j’ai commencé à y réfléchir. Je me suis dit : pourquoi ne pas mettre en lumière cette icône de la Révolution ? J’étais à Paris, je suis descendu au pays pour essayer de recenser les témoignages.

Je me suis rendu compte qu’il n’y en avait pas beaucoup. J’ai consulté les archives de l’ENTV. Il n’y avait pratiquement rien. Pas d’historien non plus qui a consacré un travail sérieux à cet héros. Dans les universités non plus, pas de thèses ni archives. Je me suis dit que ce n’est pas normal pour un personnage aussi important.

Contre mauvaise fortune j’ai fait bon cœur, je suis parti de l’autre côté de la Méditerranée, en France. Ma première rencontre était avec Aussaresses que je ne connaissais qu’à travers la télé. J’habitais Montparnasse, lui aussi. On a d’abord parlé de Palestro, qu’il connaissait fort bien. L’ambiance était cordiale. Lorsque je lui ai évoqué Ben M’hidi, il a changé de ton. Il m’a donné des pistes. C’est à partir de là qu’on a pu avancer dans le projet.

J’ai pu m’enquérir du parcours de Ben M’hidi, notamment les trois derniers jours de sa vie. Aussaresses m’a montré une pile de photos. On était en 2006. J’ai réussi à récolter pas mal d’éléments. De retour en Algérie, je me suis rendu à Biskra, où des gens qui connaissaient Ben M’hidi m’ont fourni leurs témoignages. Comme cela n’était pas suffisant, j’ai chargé une équipe d’aller fouiller partout pour ramener des informations.

Au départ, je devais travailler avec Abdelkrim Bahloul, mais ce dernier avait peur de ne pas être à la hauteur, effrayé par la complexité de la tâche. Je me suis retourné vers l’écrivain Mourad Bourboune, qui m’a fait un texte long et trop littéraire qui ne cadre pas avec un scénario d’aujourd’hui. N’empêche. En 2011, on a déposé le scénario qui n’a pas abouti. Bloqué pendant 4 ans par le ministère des Moudjahidine.

Pendant toute cette période, je rencontrais M. Bahloul en l’interpellant : et si on essayait un autre film sur Ben M’hidi, plus universel, plus cinématographique qui va être compris par le monde entier. Bahloul a marché et repris l’écriture en 2013. Il m’a livré le scénario en 2014. Et le film, on n’a pu le débloquer qu’en 2015. On a eu la chance d’avoir le soutien de Nadia Labidi, alors ministre de la Culture.

On a reconstruit tous les décors de l’époque en Tunisie, dans les studios de Tarek Benamar. Notre retour à Alger coïncidait avec l’intronisation de M. Mihoubi au ministère de la Culture, qui était déjà contre le tournage en Tunisie, en bloquant le film au début de 2016… Rien à voir avec Labidi qui était réalisatrice, une collègue donc qui connaissait très bien le cinéma. Pendant toute une année, on a poireauté. Un arrêt catastrophique et un tournant décisif.

On avait loué pour six mois des accessoires de France, trois semi-remorques de costumes militaires et d’habillements d’époque. Au plan financier déjà, c’était une catastrophe avec le cours à la baisse du dinar. Contacté, le Premier ministre, M. Sellal, affirmait qu’il recevait de fausses informations.

On a réussi tout de même à le convaincre de continuer le film, qui a repris fin 2016-début 2017. Il se trouve qu’après la fin du tournage et le départ de Sellal, Mihoubi nous remet les bâtons dans les roues, conforté par le retour d’Ouyahia. Le film est bloqué une deuxième fois. Il nous a même bloqué les factures de post-production.

Depuis, on a galéré jusqu’à l’annonce de la censure.» Bien que d’apparence calme, Bachir, en évoquant ce triste épisode, change de ton et son visage se ferme. «Nous avons reçu une correspondance datée du 2 septembre dernier, émanant du ministère des Moudjahidine, notifiant l’interdiction de l’exploitation de ce film.

On avait fait une projection du film au sein même de cette instance. On m’a dit de retoucher certaines séquences, j’ai refusé car j’estime que j’ai réalisé ce film en mon âme et conscience en restant fidèle aux faits et à la stature de ce héros. Comme l’interdiction de ce film n’a pas été levée, je considère cela comme une censure. Au ministère de la Culture, ils n’en finissent pas d’analyser. Ce film n’est pas une bombe atomique, tout de même.

Pourquoi en est-on arrivés là ? C’est un point de vue à partir de témoignages et de récits. Le réalisateur n’a rien inventé. C’est une vision d’une partie de ceux qui ont mené la lutte de Libération. Je me suis inspiré d’hommes tout aussi valeureux que Saâd Dahlab, Benyoucef Benkhedda, Krim Belkacem, Mme Abane Ramdane, Tayeb Thaalybi. Si tous ces hommes et femmes ne sont pas crédibles, quoi dire alors ? A moins de faire ce film avec les moudjahidine qui émargent au ministère.

Ça c’est autre chose.» En lui demandant d’être plus explicite et plus précis dans son argumentaire, Bachir confie qu’«ils lui ont reproché d’avoir mis en avant le côté politique de Ben M’hidi, qui a supplanté le volet guerrier, alors que tout le monde sait que le parcours de notre héros a été beaucoup plus politique. Je ne vais pas inventer une embuscade pour faire plaisir au récit national tout de même !»

Ben M’hidi, l’homme des grands rendez-vous

«Ben M’hidi a été un homme des grands rendez-vous. Là où il intervient, il bouleverse les situations par son intelligence, sa vision et sa sagesse qui imposent le respect. Sans Ben M’hidi, il n’y aurait pas eu le Congrès de la Soummam, il n’y aurait pas eu le CCE. Dans tous les écrits, le Congrès devait être annulé. On ne savait pas que Ben Boulaïd était mort. La délégation extérieure était absente.

C’était l’impasse. Ceux qui étaient arrivés avaient des préjugés sur Abane. De plus, le quorum n’était pas atteint. La sagesse de Ben M’hidi a prévalu et réussi à convaincre tout le monde.» En 50 ans, le cinéma algérien a produit quelque 200 films, presque tous tournés dans les maquis et où on ne parle que de lutte armée. «Est-ce que le public d’aujourd’hui est prêt à ne voir que ça !

Moi, je propose un regard sur les hommes qui ont fait cette guerre, leur rapport à la lecture, à leur famille, à leurs voisins, à leurs émotions. Le public a été assez gavé de violence, il veut voir les hommes tels qu’ils étaient dans leur vie de tous les jours, avec leurs forces et leurs faiblesses…

Comment, par exemple, par quel miracle, grâce à leur intelligence ils ont acheminé des armes malgré des frontières fermées. S’il sort, mon film va susciter un débat de fond. On n’a pas censuré le livre de Kafi qui a traité de tous les noms certains de ses pairs pendant la Révolution…»

Le devenir du cinéma algérien en léthargie ?

«Moi, je dirais que durant le premier demi- siècle dernier, la majorité des cinéastes avaient une mentalité de fonctionnaires formatés. Même s’il n’y avait pas de censure, ils s’auto-censuraient. Ils s’étaient adaptés. Aujourd’hui, il y a une nouvelle génération de cinéastes libres qui racontent leur Algérie à leur façon, comme ils la voient.

Ces gens-là n’ont pas eu le choix et se trouvent dans leur majorité à l’étranger. Pour revenir à la censure de mon film, elle a commencé en fait en septembre 2015, lorsque des festivals organisés par l’Etat, avec l’argent du contribuable, n’ont jamais fait la promotion du film Ben M’hidi. Est-ce logique que l’Etat débourse des sommes importantes pour un film pour lequel il ne fait pas la moindre promotion ?»

– Parcours

Né en 1968 à Lakhdaria.

Etudes au lycée Si El Haoues jusqu’au bac

– Institut d’art dramatique de Bordj El Kiffan.

Service national au MDN.

Stages à l’étranger. Producteur/réalisateur, assistant de Azzedine Meddour, Belkacem Hadjadj, Djamel Bendedouche, Mohamed Zemour, Abdelkrim Bahloul. Directeur de production. Producteur exécutif dans des films d’Alexandre Arcadi, Merzak Allouache, Yamina Benguigui, Okacha Touita…

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