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Abdelaziz Boubakir. Journaliste, traducteur, enseignant et auteur des Mémoires de Chadli Bendjedid

Pourquoi nos présidents ont-ils tous mal fini ?

01 août 2019 à 10 h 00 min

«Je ne m’occupe pas de politique.

– C’est comme si vous disiez : Je ne m’occupe pas de la vie.» (Jules Renard)

Il est à la fois gai et anxieux, sentimental et colérique, tumultueux et aimant la perfection, tatillon et suspicieux. Ce qui, en somme, est la panoplie de tout journaliste qui se respecte. Car, comme l’artiste, il trimbale avec lui la mémoire collective, notre nostalgie, nos complaisances et parfois nos rêves !

De son enfance, il a gardé le goût de la famille et celui du travail. En plus, Abdelaziz a eu l’audace de ceux qui ne doutent de rien et qui s’étonnent de tout. Il a écrit sur Boumediène, Chadli et Bouteflika, et s’est posé la question pourquoi tous nos Présidents ont-ils mal fini ? Pourquoi Boudiaf, pourquoi Zeroual ?

Et pourquoi la malédiction n’en finit pas de les poursuivre ? Mais faisons d’abord connaissance  avec ce journaliste, auteur, enseignant à l’université, traducteur qui maîtrise l’arabe, le français et le russe.

Abdelaziz est né le 16 juillet 1957 à Texana, près de Jijel, contrée à deux visages, lieu de villégiature pour les colons bien établis ici, avec leurs richesses et leur morgue en face de douars délabrés et de dechras désolées, sans compter le sinistre camp d’El Ghoriana où les indigènes étaient parqués comme des bêtes.

Mais l’histoire avec ses retournements a changé la donne, puisque ces lieux allaient devenir le fief des révolutionnaires. C’est donc ici que Abdelaziz a grandi, entouré de l’affection des siens et de son père, Mohamed, pauvre mais entreprenant, qui s’est débrouillé pour être commerçant. Analphabète, mais qui a su investir sur ses six enfants devenus tous des universitaires.

«J’ai fait ma scolarité primaire au village et le secondaire au lycée El Kindi de Jijel, qui avait vu le passage aussi du célèbre Mezrag.» Son bac en poche, Abdelaziz s’embarque pour une passionnante aventure universitaire, qui va durer sept ans, en Union soviétique, au plus fort de sa puissance.

Études en union soviétique

Abdelaziz s’engagera dans des études en communication dans la prestigieuse université de Saint-Petersbourg, qui avait déjà consacré des lauréats devenus des célébrités politiques, comme Poutine et son clone Medvedev. «C’était une période inoubliable, voire euphorique, car elle incarnait les révolutions pour un monde plus juste. J’y ai appris le russe et découvert les grands noms de la littérature très riche de cet immense pays. D’où mon premier ouvrage.

C’est cette même littérature qui a donné une visibilité et une autre image, différente de celle travestie des Orientalistes, de la littérature algérienne que les Russes ont traduite à travers Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohamed Dib, Kateb Yacine, avant de l’analyser et de la vulgariser par le biais de leurs propres auteurs.

Ainsi, une véritable bibliothèque russophone concernant l’Algérie  a vu le jour ! Sous la signature d’éminents auteurs locaux, à l’image de la nièce de Staline, célèbre spécialiste de la littérature algérienne d’expression française, Abdelaziz s’est, quant à lui, penché sur l’étude de l’Algérie dans le miroir russe «où j’ai dressé un tableau sur les écrits russes depuis le XVIe siècle. Cette recherche sera suivie d’un essai intitulé Les pages oubliées.

En fait, je voulais mettre en valeur les amis de l’Algérie qu’ils ont défendue au prix de leur vie, comme Fernand Iveton, Maurice Audin, Henri Maillot, Maurice Laban et d’autres qui font partie de notre mémoire commune, mais qu’on a tendance, hélas, à oublier.» Puis, à notre auteur d’aborder un autre thème, celui de Karl Marx,notamment lors de son voyage en Algérie en 1872.

Abdelaziz concède qu’il ne s’est pas étalé sur l’idéologie du penseur qui allait submerger le monde, surtout le milieu des travailleurs et le lumpenprolétariat. «Mon intention en publiant ce livre était de rectifier le tir. Marx, contrairement à ce qui a été écrit ici et là, n’a pas quitté Alger lors de son court séjour dans la capitale algérienne où il est venu pour se soigner.

Il n’est parti ni en Kabylie ni à Biskra. J’ai aussi clarifié sa position vis-à-vis du colonialisme dont il n’était pas un défenseur. Il en a parlé dans ses correspondances qui n’abordent pas le sujet du colonialisme qu’il n’a d’ailleurs jamais cautionné !»

Karl Marx à Alger

Tout ce qu’il a publié, Abdelaziz faisait en sorte qu’il aille au fond des choses et si possible éclairer d’une lumière incontestable. Polémiste ? Il ne s’en cache pas, mais il demeure surtout un journaliste qui tente de faire son métier du mieux qu’il peut.

Comment Abdelaziz, imprégné des idées de gauche, ayant vécu en URSS, a-t-il accueilli l’effondrement du bloc de l’Est ? «On voyait venir la chute, car elle était prévisible et inéluctable.

C’était un système sclérosé arrivé à son terme, voué à s’affaisser. Nous, hommes de gauche, étions tristes d’assister à cette chute. Mais c’était un mal pour un bien ! Même si l’impérialisme, sans rival depuis, s’est redéployé avec férocité.»

En s’attaquant à un sujet longtemps tabou, la prise du pouvoir par Boumediène en 1965, et en laissant planer le questionnement énigmatique – sursaut révolutionnaire où coup d’Etat ? –, Abdelaziz a encore brouillé les visibilités : «En vérité, ce livre est le fruit d’un travail collectif que j’ai chapeauté et coordonné. En fait, c’est un travail de mémoire, de témoignages, de récits et d’écrits. Il y a aussi des spécialistes étrangers et algériens qui ont vécu le 19 juin et écrit sur cet événement.

Si l’interrogation demeure, on reste dans une logique de coup d’Etat déguisé.» A la question de savoir si ce putsch n’était pas aussi dans la logique des coups de force qui ont émaillé l’histoire de la Révolution, Abdelaziz rétorque : «Dans les moments cruciaux de l’Algérie, l’armée est là, mais a-t-elle un rôle salutaire, où est-ce que  le civil est incapable de gérer telle où telle situation ? Je me pose la question.

N’est-ce pas elle qui a poussé Chadli à la démission au début des années 1990 ?» Justement, Abdelaziz peut en parler à l’aise pour avoir longuement côtoyé le regretté Président en lui consacrant un livre Mémoires en deux tomes. Mais le public n’en a connu qu’un seul. Abdelaziz nous dira comment l’idée d’écrire le parcours de Chadli lui est venue.

Six ans avec Chadli

«C’est un pur hasard, car je n’y pensais même pas, jusqu’au jour où l’éditeur Casbah éditions m’a contacté pour me dire si j’étais prêt à écrire les Mémoires du président Chadli, que je ne connaissais pas vraiment du fait que lors de ses mandatures, j’étais à l’étranger.

Mais je n’ai pas refusé. J’ai passé six ans à l’écouter me raconter son parcours de moudjahid, son ‘‘règne’’ à la tête de l’Algérie,  depuis le décès  de Boumediène. Cette proximité nous a permis de tisser des liens d’amitié et de confiance. J’étais pratiquement son confident.

Ce que j’en ai conclu ? J’ai découvert un homme sincère, un authentique moudjahid, appelé à assumer une responsabilité qui, peut-être, n’était pas faite pour lui. Dans un premier temps, il m’a raconté son enfance, comment il a rejoint le maquis. Dans le deuxième tome, qui n’est pas encore sorti, Chadli raconte les arcanes du pouvoir.

Comment il y est arrivé, les luttes du sérail, les réformes, le 5 Octobre 1988, l’arrêt du processus électoral en 1991, sa démission remise à l’armée, parce qu’il la considérait comme la seule institution encore debout à l’époque.» Si ce deuxième tome n’est pas dans les librairies, Abdelaziz insiste pour dire que ce n’est pas de sa faute, puisque son travail il l’a fini et que la copie a été remise il y a 5 ans à la famille et certainement aux décideurs.

«Je sais que Chadli y a évoqué Bouteflika et je suppose que certains passages le concernant ont été jugés gênants. Cela dit, son épouse et ses enfants ont décidé de publier le deuxième tome le plus tôt possible. En fait, c’est une question d’honneur pour moi et pour la famille, car on ne peut empêcher un Président de parler.»

Boubakir a aussi écrit sur Bouteflika depuis des années. «Ce sont des articles déjà publiés dans El Khabar El Ousboui, dont j’étais le rédacteur chef. Bouteflika prétendait être l’incarnation de l’Algérie. Il a été dépassé par son ego. Je l’ai comparé à Napoléon. L’homme du destin. D’ailleurs, Bouteflika lui-même n’hésitait pas à dire qu’il dépassait le célèbre Français d’un centimètre. Ce complexe de taille l’a toujours accompagné en haïssant les autres.

Ce don ingrat de la nature, il ne l’a jamais supporté et a beaucoup joué sur sa personnalité faite de ruses et d’intrigues. Je le critiquais subtilement. Le destin de cet homme est tragi-comique. Il est venu par la grande porte. Il est sorti par la petite fenêtre.»

L’enseignant en communication, l’auteur et journaliste ne pouvait ne pas évoquer l’état de la presse gangrenée comme tous les segments de la société par la force de l’argent qui corrompt et qui pourrit. La presse indépendante, soutient-il, a été une ouverture intellectuelle extraordinaire. Malheureusement, elle est en train de s’effriter car parasitée par le pouvoir politique.

Elle ne peut donc jouer son rôle de contrepouvoir. Abdelaziz, qui vit fébrilement l’actualité et fièrement cette révolution pacifique qui a ébahi le monde entier, commente : «Son cachet pacifique et ses revendications légitimes ont permis à cette révolution de se hisser à un niveau tel qu’il faut trouver des solutions à la hauteur de ce sursaut civilisé et non violent. Il s’agit, désormais, de trouver des réponses qui contentent l’ensemble : le pouvoir, l’opposition et tous les Algériens qui aspirent au changement. Mais jusque-là, on a l’impression de faire du surplace. C’est pourquoi je suis opti-pessimiste !»

– Parcours

Naissance le 16 juillet 1957 à Texena, dans la wilaya de Jijel.  Ancien directeur de l’Institut des langues de l’université d’Alger. Rédacteur en chef d’Elkhabar hebdo et de la revue Maalem du Haut-Conseil de la langue arabe.

A écrit Le 19 juin, sursaut révolutionnaire ou coup d’Etat ?

Mémoires de Chadli.

A traduit Intelligensia maghrébine, du Russe Maximenko ;

L’armée de la Révolution algérienne, du Russe Youri Kondrteev ;

L’élite algérienne à l’aube du xxe siècle, du Russe Nicolaï Diakov. En français, La Nuit coloniale de Ferhat Abbas et d’autres ouvrages.


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