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Œuvres d’art et biens culturels de la ville de Constantine

Un patrimoine menacé par le pillage et la perdition

14 mars 2019 à 10 h 00 min

Avant même que l’histoire du colonialisme ne se termine en Algérie, le 5 juillet 1962, les prémices d’une autre histoire, encore plus douloureuse, avaient déjà commencé pour se prolonger au-delà de cette date historique.

La crise de l’été 1962, marquée par le conflit entre l’état-major de l’Armée de libération nationale, dirigé par le colonel Boumediène, d’une part, et le GPRA et certaines wilayas, d’autre part, laissera des traces à Constantine. Dans cette ville, où les chefs de la Wilaya II historique étaient farouchement opposés à Boumediène, la confrontation a été sanglante et sans merci. Tous les moyens ont été utilisés pour liquider les opposants dans un climat de terreur.

La génération des Constantinois qui ont vécu cette dure épreuve retiendra un nom : le commandant Si Larbi Berredjem. Le 25 juillet 1962, cet officier dissident de la Wilaya II, qui avait rejoint l’armée des frontières, débarque à Constantine pour mater l’opposition. Il s’en prendra à la population, mais aussi au patrimoine de la ville. Le siège de la mairie sera l’une de ses principales cibles.

Il avait menacé de tout brûler, si cet édifice n’est pas débarrassé de tout ce qui «symbolise la présence française». Artiste- peintre et sculpteur, bien connu en Algérie et à l’étranger, Ahmed Benyahia était le témoin vivant de cette époque houleuse. «En 1962, je dirigeais l’Ecole municipale des beaux-arts de Constantine, qui se trouvait au grenier du théâtre.

C’est à ce titre que j’ai été appelé en toute urgence par le président de la Délégation spéciale de l’époque, Salim Rachi, l’équivalent aujourd’hui du président de l’APC. Il venait d’être sommé par l’officier de l’ALN, le commandant Si Larbi, qui avait autorité sur la ville, de vider la mairie de tout ce qui représentait comme souvenir des mécréants colonialistes, sinon il la brûlerait. Il visait essentiellement une réplique du grand tableau d’Horace Vernet intitulé La Prise de Constantine.

L’original de l’œuvre de ce grand peintre se trouve depuis 1977 au Château de Versailles avec les peintres de l’Empire, comme David, Géricault, Meissonnier et autres. Il visait aussi des sculptures et d’autres objets de valeur, à l’exemple du buste de Morinaud, maire de Constantine pendant 37 ans», révèle-t-il. Dans cette ambiance de terreur, il fallait tout faire pour sauver la mémoire de la ville.

«Aidé par Si Abderrahmane Bendjezya, chef machiniste du théâtre et son équipe, j’ai trouvé refuge pour cette peinture au musée avec l’accord de M. Berthier, conservateur. Pour le reste, je les ai entreposés au sous-sol de la mairie. Aujourd’hui, je ne sais ce qu’ils sont devenus», rappelle-t-il. Pour Benyahia, la réplique d’Horace Vernet (1789-1863), de dimensions 512 cm x 518 cm, offerte par l’Etat français à la ville de Constantine, n’est pas une œuvre ordinaire.

«Ce tableau représentait le  »combat de géants » au même titre que les grandes batailles du XIXe siècle,  comme relaté par la presse française et anglaise de l’époque. Ce tableau, qui ornait le mur frontal de l’escalier d’honneur de la mairie de Constantine, est donc sa propriété», conclut-il dans un témoignage écrit adressé en 2008 au ministère de la Culture et au P/APC de Constantine.

Une œuvre à restaurer en urgence

Durant onze années, et malgré l’indifférence inexpliquée et injustifiée de toutes les autorités, les maires de la ville et autres responsables, l’infatigable Benyahia, président de l’Association de défense du Vieux Rocher, ne lâchera jamais prise. Jusqu’à ce jour, il fait de cette affaire son cheval de bataille. «Aujourd’hui, il y a une prise de conscience qui permet à la société civile de protéger cet héritage historique, quels que soient son genre ou sa nature.

Mon souci premier, aujourd’hui, est de voir ce tableau restauré et exposé au grand jour pour le bien de tous et permettre aux générations futures de regarder leur histoire sans complexe ni haine», ne cesse-t-il de répéter. Jusqu’à ce jour, soit 57 ans après avoir échappé à un véritable massacre, le sort de l’œuvre demeure inconnu. «Ce tableau a dû changer de lieu plusieurs fois, et jusqu’à ce jour, on ne sait pas dans quel état il se trouve, il aura besoin sûrement d’une sérieuse restauration», poursuit-il.

Soucieux de préserver cette œuvre historique, l’artiste assure qu’il a mené de longues démarches auprès des autorités de la ville, de l’ambassade de France, du musée Cirta de Constantine et du ministère de la Culture. L’espoir de sauver cette pièce rare était déjà permis en 2008, après la réponse favorable des autorités françaises qui ont proposé l’envoi d’un restaurateur pour une expertise sur place, suivie de recommandations, mais à condition qu’il y ait une demande officielle émanant du propriétaire de l’œuvre, qui n’est autre que la mairie de Constantine.

«J’ai tout fait pour avoir cette demande, où j’ai contacté l’ex-maire de la ville, Abdelhamid Chibane, mais aussi la direction du musée Cirta de Constantine. Malheureusement, l’ex-maire n’a même pas réagi à ma demande, alors que la responsable du musée de l’époque s’est dite prête à s’engager après l’aval de sa tutelle, mais finalement, l’ex-ministre de la Culture, Khalida Toumi, avait tout bloqué. Elle avait opposé un niet catégorique, arguant que s’il y a restauration de cette réplique, cela devrait se faire dans le cadre d’un programme national», regrette Benyahia. Cela n’arrangera pas les choses, et c’est l’œuvre qui en fera les frais. Jusqu’à ce jour, elle devra encore attendre et c’est tout un patrimoine qui se trouve menacé de perdition.

La place de «La baigneuse» est au musée

Parmi les parfaits exemples de ce patrimoine «malmené», on citera celui de la statue de  La Baigneuse. «C’est une magnifique œuvre qui remonte au début du XXe siècle, elle a été réalisée avec du marbre de Filfila, à Skikda, et elle a une plus grande valeur artistique que celle de Aïn El Fouara, à Sétif. Nous avons pu la sauver d’une tentative de démolition par les soldats de Berredjem en 1962, après des années d’errance, nous avons pu la placer au centre hippique du Polygone, avec la collaboration de l’ancien maire, Hacène Boudjenana, et le Dr Hafidh Boudjemaâ», rappelle Ahmed Benyahia.

Même là où elle se trouve, la statue ne sera pas épargnée par une opération de vol bien organisée un jour de l’été de 1982. «Un jour de cet été, j’ai été surpris de découvrir au centre hippique que la statue a disparu et qu’il ne restait que le socle. En menant mon enquête, j’ai appris que La Baigneuse a été démontée durant la nuit, j’ai pu identifier celui qui l’a  »dérobée », j’ai pu même avoir le matricule du camion et le nom du chauffeur qui a transporté la statue chez un ancien militaire», révèle Benyahia.

Ce dernier a commencé par saisir le maire de l’époque, Tahar Larbaoui. «J’avais dit clairement à M.  Larbaoui qu’il s’agit d’un bien de la commune qu’il faut absolument restituer, quelle que soit la qualité de celui qui l’a dérobée durant la nuit. J’ai menacé de saisir les autorités du pays et de déposer une plainte pour vol et destruction de biens publics. Finalement, mes menaces ont fini par payer, car comme elle avait été enlevée, la statue a été restituée durant la nuit.

Elle est retournée à sa place où elle trône toujours au centre hippique», se réjouit-il. Cela ne l’empêchera pas pour autant de déplorer l’état dans lequel elle se trouve actuellement. L’œuvre, qui fait partie du patrimoine de la ville, est exposée à l’usure et aux actes de vandalisme. «Pour être bien préservée, cette magnifique statue n’a pas de place dans un centre hippique, mais bien dans un musée», dira-t-il, comme pour lancer un appel vigoureux aux autorités concernées.

Ahmed Benyahia ne rate pas cette opportunité pour s’interroger aussi sur le sort d’autres objets de valeur disparus du siège de la préfecture dans des conditions mystérieuses en 2003. Il cite la baignoire et le lavabo sculptés, la salle à manger, le couvert et la vaisselle en porcelaine de Limoges. Ceux qui les ont dérobés connaissent parfaitement leur valeur. Il n’est pas exlus qu’ils soient tombés entre les mains de spécialistes de la brocante.

Benyahia cite également le cas de la statue qui ornait le rond-point de la place des Nations unies, plus connu par El Fedj, juste à proximité du siège du CPA de l’ex-hôtel Transat. Une œuvre qui sera victime des travaux du pont Salah Bey, puisqu’elle sera démontée et déplacée vers l’antenne de l’APC de la cité les Terrasses. «On ne reverra plus cette statue, disparue il y a un an et demi. Jusqu’à ce jour, on n’en trouvera aucune trace», regrette-t-il.

Disparition du mobilier du bureau du maire

Le dernier épisode de ce bradage organisé des biens culturels de la ville remonte à 2016. Il aurait pu passer inaperçu, dans la discrétion totale, sans que personne ne s’en rende compte. Il s’agit de la disparition du mobilier du bureau du maire de la municipalité de Constantine, d’une valeur inestimable et qui remonte à l’époque coloniale. C’est Ahmed Benyahia qui nous révélera les détails de cette sombre histoire, ayant pris les allures d’un scandale difficile à camoufler.

«J’étais à Alger pour un rendez-vous avec le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, et je reçois un appel téléphonique de Mohamed Rira, maire de Constantine à l’époque. Il me dit qu’on vient de l’appeler du cabinet du wali pour lui demander la remise de tout le mobilier du bureau du maire pour les besoins d’une exposition, et il sollicite mon avis ; je lui réponds de ne rien donner et de convoquer en urgence l’exécutif communal pour prendre une décision officielle ; et je lui demande de me rappeler pour me donner la suite. Après avoir attendu longtemps, je le rappelle, mais c’est  silence radio», révèle Ahmed Benyahia.

Ce dernier rapporte que l’affaire deviendra encore plus sérieuse lorsqu’il est rentré à Constantine quelques jours après pour constater les dégâts. «J’étais vraiment choqué de voir que tout le bureau a été vidé de son précieux mobilier, dont il ne restait plus rien. Je n’ai trouvé que des dossiers posés à même le sol, c’est incroyable et dramatique», regrette-t-il.

«Toutes mes tentatives auprès des services du cabinet du wali pour connaître le sort de ce mobilier sont restées vaines, car personne ne voulait dire le moindre mot, c’est l’omerta totale, ce qui a renforcé mes doutes quant à un véritable détournement de ce patrimoine», conclut-il. Nous avons tenté durant plusieurs jours de contacter le maire de Constantine, Nadjib Arab, pour avoir la position de la municipalité à ce sujet, mais il est resté injoignable, refusant de répondre à nos appels et à nos messages envoyés sur son numéro personnel qu’il avait remis à la presse. 


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