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lundi, 18 novembre, 2019
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Tourisme débridé, sites en danger : Le Lac Noir… de monde

01 décembre 2018 à 11 h 13 min

L’un des plus beaux et des plus pittoresques sites naturels d’Algérie, le Lac noir, un lac de montagne à quelque 1200 mètres d’altitude, au cœur de la forêt de l’Akfadou, est devenu la destination privilégiée de milliers de visiteurs. Des touristes en bien trop grands nombres pour un biotope aussi fragile. Comble de l’inconscience, beaucoup de ces visiteurs indélicats arrachent, piétinent, salissent, polluent et vont jusqu’à s’aventurer jusque sur les berges du lac en voiture. Ce n’est pas tout. Après leur passage, ce sont des monceaux d’ordures et de sacs poubelles qui sont laissés derrière eux. Si aucune autorité ne régule ces flux dévastateurs, le fameux Lac noir ne sera bientôt plus qu’une décharge publique.

La ruée vers l’eau. Chaque week-end, ce sont des centaines de véhicules particuliers et de bus de transport de voyageurs qui prennent la direction du Lac noir, Aguelmime Averkane, comme on l’appelle localement. Le Lac noir, ainsi appelé à cause des reflets sombres de ses eaux, est un plan d’eau de près de 10 hectares au cœur même de la forêt de l’Akfadou.

A partir de la ville d’Adekar, il faut compter 12 kilomètres de piste cahoteuse et profondément ravinée par les pluies à travers la forêt avant d’y arriver. Qu’à cela ne tienne, cela ne rebute nullement tous les aventuriers du vendredi qui veulent voir de leurs propres yeux à quoi ressemble cette merveille de la nature popularisée par les photos postées sur les réseaux sociaux. Durant les longues années du terrorisme islamiste, personne ne s’aventurait dans cette immense forêt touffue tant les lieux étaient infestés de terroristes qui en avaient fait une base de vie et un fief inexpugnable. Cette réputation a longtemps préservé le site de toute incursion. Petit à petit, promeneurs et autres randonneurs, en très petits nombres, sont progressivement revenus avec la paix.

Voici ce que nous écrivions sur ce même lac, dans ses mêmes colonnes, en septembre 2013. «Le Lac noir se révèle comme un joyau serti dans son écrin de verdure. Ce lac, qui se situe à 1262 mètres d’altitude et qui s’étend sur 10 hectares, est peu connu du grand public. Ce qui a évité jusqu’à aujourd’hui sa pollution par les sachets poubelles.

L’image du ciel bleu qui se reflète dans ce miroir cristallin laisse le visiteur ébahi. Les centaines de rainettes vertes qui peuplent ce plan d’eau nous gratifient d’un concert de chants aquatiques en guise de bienvenue. L’arboretum du lac offre des arbres majestueux, d’une beauté à couper le souffle. C’est un paysage de carte postale. A peine le temps de faire le tour du lac et de prendre quelques photos souvenir qu’il est déjà temps de repartir. A regret. Dans quelques années, quand le désert n’aura plus d’or noir à offrir, l’Algérie se préoccupera, peut-être, de préserver de tels espaces. Pour en faire son or vert».

Ecosystème fragile et pression anthropique

Hélas, les choses semblent avoir évolué dans le mauvais sens. Non seulement personne ne s’est préoccupé de préserver ce site naturel hormis quelques associations écologiques qui viennent faire du nettoyage, le tourisme de masse est en train de le détruire inexorablement. Le succès de l’endroit sur les réseaux sociaux ces dernières années a fait du Lac noir une destination privilégiée pour des milliers de touristes en mal d’évasion. Le comble est que de plus en plus d’agences de voyages le proposent à leurs clients. Des agences qui se contentent, pour une poignée de dinars, de convoyer des cohortes de visiteurs jusqu’à destination avant de les lâcher dans la nature. «C’est un écosystème fragile qui ne peut en aucun cas supporter une telle pression anthropique», nous dit Katia A. qui fait son magister en foresterie et qui connaît bien le site pour s’y être rendue à plusieurs reprises pour ses études.

Ce vendredi 9 novembre 2018, malgré un temps hivernal où le froid, la pluie et le vent étaient au rendez-vous, des centaines de «touristes» ont afflué sur les berges du lac pour y pique-niquer ou se promener. L’ambiance ressemble à celle d’un stade de foot un jour de derby entre l’USMA et le MCA.

Malheureusement, comme dans tous les sites naturels ou archéologiques du pays, nos concitoyens font preuve d’incivisme et même de prédation, ne montrant pas le moindre signe de respect pour cette nature qu’ils sont venus admirer. On crie à tue-tête, on chante en groupe au son des derboukas, on pousse les baffes des voitures à leur maximum et on allume des feux de bois un peu partout sans égard aux animaux qui peuplement ces lieux et qui ont déjà pris la poudre d’escampette à l’arrivée des intrus.

Pis encore, les véhicules et les motos s’aventurent jusqu’au bord de l’eau, labourant en profondeur la pelouse trempée par les eaux de pluie qui abrite les rainettes vertes et autres petites bestioles habituées de cette niche écologique. Par beau temps, on va jusqu’à improviser des matchs de foot sur la malheureuse pelouse alpine qui a perdu tout son gazon. Cette société matérialiste qui a appris à vénérer beaucoup plus la voiture que la nature a inventé le «tourisme pneus dans l’eau». Le lac est devenu une gigantesque foire où des groupes de personnes et de véhicules circulent dans tous les sens. Il ne manque plus que les baraques à vendre des souvenirs et des sandwiches et au train où vont les choses, elles ne vont certainement pas tarder à faire leur apparition.

Une véritable catastrophe écologique

Rabah Fenzy et Salim Belaïd, membres de l’association à caractère écologique Les Amis de la Nature d’Adekar qui nous accompagnent dans cette escapade sont tristes et choqués par le spectacle qui s’offre à leurs yeux. «On a commencé par organiser des randonnées pour faire connaître la montagne aux gens et la faire aimer et la faire préserver. Avec le temps, on s’est rendu compte que personne ne faisait cet indispensable travail de sensibilisation à la sauvegarde de la nature. Ni les écoles, ni les associations écologiques ni les pouvoirs publics. On s’est également rendu compte que sans organisation, sans organisme pour protéger la nature, notre travail de faire connaître la forêt et le lac pouvaient même être contreproductifs», se désole Rabah. «Aujourd’hui, c’est une véritable catastrophe écologique.

Trop de monde, trop de voitures et des ordures partout. Les touristes dérangent la faune, y compris pendant les périodes de reproduction», dit-il encore. «Je me demande ce que c’est comme tourisme que de faire 12 kilomètres de piste en pleine forêt par bus ? Il faut fermer cette piste aux véhicules. Il faut que la forêt et le lac soient accessibles seulement à pied ou à vélo», plaide Salim. Restreindre la piste et la forêt aux seuls randonneurs semble être une bonne idée, mais selon les forestiers que nous avons interrogés il faudrait au préalable déclasser cette route. «Cette piste de terre fait toujours partie de la route nationale n° 9 et nous n’avons aucun droit de la fermer à la circulation automobile, sauf si les autorités compétentes décident de la déclasser», précise l’un des forestiers rencontré sur place.

Un statut pour protéger la forêt de l’Akfadou

«La seule manière de protéger cette forêt est de la doter d’un statut. Il faudrait que les pouvoirs publics classent la forêt d’Akfadou parc national, comme l’avait fait la France en 1925», soutient Rabah qui soulève là une question récurrente. En effet, l’Akfadou était classé comme parc national par la France coloniale par l’arrêté gouvernemental du 23 janvier 1925. Etrangement, l’Algérie indépendante n’a pas jugé utile de reprendre ce classement lorsque les premiers parcs nationaux ont été créés dans les années 80′.

Pourtant, le massif de l’Akfadou, qui s’étend d’Adekar jusqu’à Yakouren, sur une superficie qui dépasse les 20 000 hectares, est un domaine forestier national qui renferme l’un des plus grands complexes de forêts caducifoliées d’Algérie. Malgré cette richesse exceptionnelle, la forêt de l’Akfadou ne bénéficie aujourd’hui d’aucun statut qui puisse la protéger. Un paradoxe quand on sait que le massif de l’Akfadou, en dépit de sa richesse floristique et faunistique, ne bénéficie d’aucun statut protecteur. Elle présente pourtant des potentialités exceptionnelles, à l’image des lacs comme le lac Ouroufel, le lac Aslous et Aguelmime Averkane, le Lac noir et également de la zénaie d’Akfadou qui est unique en Afrique du nord.

Dans les années 1940, plusieurs espèces comme le sapin de Numidie, le cèdre de l’Atlas, le pin noir, le châtaigner, le houx ou l’aulne glutineux ont été introduites avec d’excellents résultats. Comme nous l’avons constaté sur place, la colonie de pins noirs a fait l’objet de prédations de la part de «touristes» qui n’ont pas manqué de graver leurs initiales en taillant l’écorce de leurs immenses troncs. «Le travail de déforestation continue également de plus belle car la coupe illicite du bois n’a jamais cessé. Nous avons trouvé au sein de la forêt beaucoup d’endroits où les arbres ont été coupés pour être vendus en pieds droits manches à balai ou comme bois de chauffage ou de coffrage», soutient Rabah.

Amel A., de l’association Terre des Randonneurs T-Hikers, connaît très bien l’endroit pour y avoir organisé plusieurs randonnées. «A chaque randonnée vers ce lieu, nous revenons avec 10 grands sachets poubelles de déchets collectés sur place. Je pense que nous autres associations devons collaborer avec les forestiers et les collectivités locales pour des campagnes de sensibilisation. Nettoyer sans sensibiliser revient à faire un demi-travail. Nous avons tenu une réunion avec les forestiers et nous leur avons parlé de notre projet de mettre des panneaux de sensibilisation avec des slogans qui appellent à préserver la nature ainsi que des poubelles à l’entrée de la piste», dit encore Amel. «Il y a des gens qui lancent des appels sur Facebook pour de grands bivouacs en montagne ou en forêt. C’est vraiment la chose à ne pas faire, car c’est ouvert à tout le monde sans exception. Pas d’encadrement, pas de civisme et aucun respect de la nature», ajoute Amel.

«N’est pas randonneur qui veut»

C’était le cas, vendredi 16 novembre, à Aswel, dans le Djurdjura. Sur Facebook, la page «Algériepropre» publie des photos de montagnes de déchets laissés par les centaines de personnes qui avaient répondu à un appel pour un grand bivouac sur ces lieux. «Spéciale dédicace aux organisateurs et participants du  »Big Bivouac Aswel Djurdjura » pour toutes les saletés laissées après le rassemblement du week-end. L’endroit était nickel avant votre débarquement !», écrivent les animateurs de la page.

«Voilà pourquoi je suis contre le développement du tourisme. N’est pas randonneur qui veut. Le bivouac est un art de vivre et un état d’esprit, pas un moyen d’épater ses potes avec des photos sur Facebook», soutient Lounis Chabane, randonneur invétéré.

Au cœur de la forêt, nous sommes tombés sur le campement de Samy, étudiant en audiovisuel et de ses amis. Ils sont trois couples d’étudiants venus d’Alger ou des environs pour camper en pleine forêt, à quelques encablures du lac. Sous les arbres de haute futaie, ils ont aménagé un espace pour disposer leurs tentes et leur matériel de camping. Grelotant de froid et trempés jusqu’aux os, ils ont allumé un grand feu avec du bois mort ramassé ça et là et tentent de se réchauffer et de sécher leurs vêtements.

«Hier, quand on est arrivés, il faisait un temps magnifique mais aujourd’hui avec cette pluie et ce froid, c’est moins drôle mais c’est vraiment l’aventure. ça nous change de la vie en ville», sourit Sihem. Un peu plus loin, nous tombons sur d’autres campeurs qui ont défriché une partie du sous-bois pour installer leur campement. Combien sont-ils dans cette forêt à faire du camping sauvage ? Nul ne le sait vraiment.

Tout comme la station climatique de Tikjda, la forêt de Yakouren, le site d’Aswel sur les hauteurs du Djurdjura, la cascade de Kefrida à Taskeriout, le Pic des Singes et Cap Carbon à Béjaïa et tant d’autres sites naturels le Lac Noir et la forêt de l’Akfadou risquent d’être détruits par une trop grande fréquentation humaine.


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