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Va-t-elle mettre fin à la malédiction d’être un reg «Lemhabil» (Des fous) ?

Tindouf, à la croisée des routes

06 décembre 2018 à 11 h 00 min

Tindouf est-elle en voie de reconquérir son passé perdu de cité prospère jusqu’à la fin du XIXe siècle ? Va-t-elle mettre fin à la malédiction d’être un reg «lemhabil» (des fous) excessivement excentrée dans un cul-de-sac ? Il y a des chances suite à la création d’un poste frontalier avec la Mauritanie et la volonté manifeste des pouvoirs publics d’ouverture économique en direction de l’Afrique de l’Ouest, où les produits algériens sont demandés. Plus que des frémissements d’intérêt se font jour, tant du côté des opérateurs algériens que mauritaniens. Par ailleurs, outre le minerai de fer de Gara Djebilet, dont l’exploitation va passer de la simulation en laboratoire à des essais en usine en Chine, des forages sont en cours pour confirmer les indices d’hydrocarbures décelés dans la même zone…

Entre trois haltes effectuées à 20 ans d’écart l’une de l’autre, trois visages de Tindouf se sont offerts à nous. La semaine passée, il était près de 3h à notre débarquement. Il faisait une nuit noire. Tindouf dort. Rien ne rappelle ce que nous avons connu d’elle en 1972, puis en 1995. Le matin, tout s’est éclairci. Nos hôtes nous ont fait passer la nuit à Hassi Amar, Tindouf-Lotfi, de sa dénomination officielle.

Ce quartier est né bien après notre dernier passage. Il est le plus étendu de la ville. En bord de ses larges et rectilignes artères se concentrent les sièges des institutions de la wilaya, agences publiques, banques et autres, ainsi que l’université. L’ocre y règne, comme pour le reste d’une ville qui s’est étalée sans démesure parce que demeurée à échelle d’homme. Elle est tout en R+1, sauf pour les édifices publics qui en imposent, non par quelque gigantisme, mais plutôt par le soin de leur architecture en conformité avec l’identité culturelle de la région.

Rien ici ne rappelle l’uniformité des clapiers à lapins (LPL et LSP) qui se sont construits cette dernière décennie au nord du pays. Cependant, il est dommage que l’outil de réalisation ait manqué de maîtrise pour ce qui est de l’étanchéité au niveau des salles d’eau marquées à l’extérieur par des taches d’humidité. Dommage également pour l’insuffisance d’arbres d’ornement le long des voies.

Il en a pourtant été planté en masse en quelques espaces en dehors de la ville comme lieux récréatifs. Cependant, aux grandes intersections, des ouvrages à prétention artistique et symbolique marquent des repères. Un couple de dromadaires y figure en bonne place, Tindouf étant un pays de nomadisme, les Tajakant et les Réguibat, les deux principales tribus de Tindouf, sont de grands nomades. Il convient de leur ajouter la minorité Maâlem, communauté qu’on oublie souvent de mentionner. Ses membres sont traditionnellement détenteurs des métiers d’artisanat et d’art (musique et chant) même si les Tajakant et les Réguibat s’y sont mis aussi depuis le dépérissement du système de castes.

Les voisins de la Saoura, au nord et à l’est, et jusqu’aux années 1970, nommaient indistinctement ces trois populations de Souahel (les Sahéliens). A l’opposé, ces derniers désignent leurs vis-à-vis par «Chragas», ainsi que tous leurs compatriotes du pays, Tindouf étant la ville la plus à l’ouest du pays. Sixième wilaya en superficie avec 158 874 km2, elle n’est constituée que de deux communes, celle du chef-lieu de wilaya et Oum Lassel, pour une population totale de 158 874 âmes, dont 93,5% sont concentrées dans la première. Cette description et ces faits collent peu à l’image de ville-garnison qu’on se fait de Tindouf.

Cela est si vrai que les quelques casernements qui y existent font dans la discrétion. Ils ne déparent pas au plan urbanistique du reste du bâti. Cependant, il n’en demeure pas moins vrai qu’on y est presque comme en caserne, en ce sens que pour toute destination autre que celle par laquelle on est venu, il y a nécessité de disposer d’un laissez-passer, zone opérationnelle militaire et raison sécuritaire obligent.

Un verrou a néanmoins sauté, il n’est plus nécessaire d’en solliciter préalablement un pour y venir. Fait aussi frappant : on peut avoir l’impression de n’être pas en pays de Souahel, en raison de la disparition de l’habit traditionnel du décor local. L’ample douraâ que portaient déjà peu de Tindoufis en 1995 a été détrôneé par la aâbaya des Chraga. Ce faisant, cette dernière a fait barrage au kamis moyen-oriental. La teinte bleu indigo dont les hommes et les femmes se couvraient le visage et les mains contre le soleil n’a totalement plus également cours. La sédentarisation et le mélange des populations a produit ses effets.

On reconnaît les femmes autochtones au port de gants, de bottillons et de larges lunettes de soleil, en remplacement du bleu indigo, utilisés pour préserver leur teint blanc. Leur melhfa fait de la résistance au point que le noir hidjab islamiste, ayant fait une incursion dans les années 1990, s’est fait depuis très discret. Faite d’un tissu multicolore d’une seule pièce dont les femmes s’enroulent par-dessus leurs vêtements comme d’un sari, elle a fait plus que de la résistance. Elle a été adoptée par les Charguiyate.

La rue Salama aleykoum

De Tindouf de 1972, nous avons le souvenir d’une poudreuse bourgade avec Moussani, Rmadine et Ksabi, ses trois noyaux primitifs. Moussani porte le nom d’une fraction de la tribu Tajakant. Cette dernière, composée de commerçants pasteurs et guerriers, s’était établie à Tindouf en 1852, guidée sur les lieux d’un ancien ksar par son chef spirituel Mrabet Ould Bellamech. La puissante et rivale confédération de tribus Rguibat les y a rejoints en 1896, ce qui, par une ultime confrontation, clôt la longue guerre qu’elles se faisaient. Malheureusement, la paix retrouvée, la cité n’a pu démultiplier sa prospérité en tirant profit du florissant commerce caravanier transsaharien dont elle était située stratégiquement à la confluence.

Au cours de la fin du XIXe siècle, le colonialisme français, qui occupe le Sénégal, prend pied à Tombouctou et inonde de là de produits manufacturés les villes sahélo-sahariennes du Mali, du Niger, du Touat et Gourara, du Maroc et de Mauritanie. Et lorsque, dans son ultime conquête en Algérie, l’armée coloniale s’installe en 1934 à Tindouf, l’agglomération est déjà ruinée. Elle est réduite à un poste garnison afin de réaliser la «pacification» des tribus hostiles à sa présence. Fin de cette parenthèse historique.

La palmeraie de Tindouf, peu dense, court le long du lit de l’oued qui la traverse. A l’instar de nombre d’oasis du sud-ouest, ses jardins ont dépéri en raison du changement de mode vie et des questions d’héritage. Une seule khotara (puits avec bascule) subsiste encore.

Néanmoins, ici, les fruits et légumes rapportés du nord du pays, malgré des distances atteignant presque les deux mille kilomètres, sont au même prix qu’au Nord. La faune des rapaces intermédiaires qui renchérissent le prix au détail est hors coup à Tindouf. Les fournisseurs du marché local sont des grossistes qui achètent sur pied les récoltes, les cueillent et les transportent par leurs propres moyens, ce qui réduit les coûts.

Ces derniers sont d’autant amoindris qu’il s’agit de quantités considérables dont une bonne part est livrée à l’ANP. Tindouf, visité de 1995 (El Watan des 13 et 15 avril 1995), il n’y avait plus trace des tentes de nomades vues dans ses environs immédiats en 1972. Dans l’intervalle, les responsables ont répondu dans l’urgence aux besoins pressants d’une agglomération devenue chef-lieu de wilaya en 1984.

La crise économique qui est survenue en 1986 a fait que Tindouf n’a rien gagné avec cette promotion administrative. Son ancien tissu urbain est densifié tant bien que mal, c’est-à-dire sans stratégie d’urbanisation. D’aucuns se désolent, à l’instar de l’homme de théâtre, Bella Boumediène, que le développement de la ville se soit réalisé au détriment d’édifices, lieux d’histoire et de mémoire.

En 2018, la ville, parce qu’enfin elle en est devenue une, est toute autre. Elle reste cependant un plat pays, celui de l’immensité de la Hamada que ne démentent que quelques insignifiantes protubérances ou peu creuses dépressions.

Le programme Spécial Sud mis en œuvre courant 1995 et l’embellie financière dont le pays a bénéficié à partir de 2000 lui ont été bénéfiques. L’essentiel du bâti est en construction sur fonds publics. Les lotissements d’auto-construction sont bien moindres. Cependant, dans le fatras d’un lotissement, il y a la trouée sympathique d’une rue piétonne sur 2 km. Traversant Ksabi et reliant Moussani à Rmadine, elle est l’unique artère dallée.

C’est la rue la plus commerçante de Tindouf, attirant une multitude de jeunes, surtout des bidasses en civil, il s’y vend le nec plus ultra des marchandises pour le paraître. Elle est dénommée rue «Salama aleykoum» du fait des salutations qu’on entend à longueur de journée. Abdelkader, un ex-directeur de CEM, qui nous fait la visite de la ville et de ses environs, relève que les femmes, bien que très présentes dans l’espace urbain, ne s’y aventurent pas. Il ne s’y vend rien pour elles.

De nouvelles villes en projet

Revers du développement à Hassi Amar, un taudis a surgi depuis 1989, mais ses occupants relogés et lui rasé, il a resurgi. «Ne trouvez-vous pas curieux qu’il soit apparu dans un quartier qui n’est pas populaire ?», interroge un interlocuteur. Cette question traduit le sentiment de nombre de Tindoufis estimant qu’il y a eu une volonté de modifier la composante sociologique de la ville avec la fixation d’une population dont la nationalité ne serait pas algérienne.

Il est aussi une réalité sous-jacente, la demande en logements n’est actuellement satisfaite qu’à hauteur de 50%, alors que le taux d’occupation par logement est de près de 4 habitants, ce qui suggère ipso facto que nombre de propriétaires ou de locataires en titre n’occupent pas personnellement leurs habitations. Si en 1995 on comptait à peu près 5000 logements réalisés, aujourd’hui ce nombre a été multiplié par quatre. Quelques programmes de logements sont en réalisation, mais il ne pourra pas en être construit de nouveaux. La contrainte réside dans l’inexistence de terrains constructibles du fait de la proximité alentour de zones opérationnelles et des camps de réfugiés sahraouis.

D’ailleurs, en raison des besoins, même Rag “lemhabil”  a été construit, ce reg devant cette dénomination d’avoir été longtemps excentré au point que celui qui émettait le projet d’y bâtir son logis était traité de fou. La crise étant, une révision du PDEAU a été soumise aux autorités centrales afin d’ériger de nouvelles villes dans un rayon de 30 à 40 km au nord de Tindouf.

La seule activité économique qui a caractérisé Tindouf, c’est le BTP, la seule industrie pourvoyeuse d’emplois étant l’administration avec quelque peu le tertiaire. Les budgets des deux communes et de la wilaya, vivant aux crochets du budget de l’Etat, les redevances étant faibles. L’agriculture n’a pu se développer, Tindouf étant la wilaya du Sahara la plus dépourvue en ressources hydriques, d’autant que la véritable propriété foncière au Sahara est l’eau.

Par ailleurs, son potentiel hydrique en sous-sol est méconnu. Une étude hydrogéologique par le biais d’Alsat (satellite de l’Agence spatiale algérienne) commencée du côté de Gara Djebilat, au sud, va s’étaler au reste de la région. Il reste à réaliser des forages pour confirmer les indices d’eau découverts. Sur les 1843 ha de SAU, dont la moitié est exploitée, la grosse part, soit 500 ha, est consacrée au palmier dattier, qui ne nécessite pas trop d’eau, ni trop d’entretien, ni de constants investissements.

Pour ce qui est du bétail, il s’élève à 166 000 têtes, un nombre multiplié par quatre en 20 ans, les caprins en constituent la moitié, les ovins 24% et les dromadaires 39%. Pour la pratique de l’élevage camelin, il n’est nul besoin d’être nomade. D’ailleurs, les derniers chiffres indiquent une population de 600 familles nomades, soit 3000 personnes. Les 4×4 ont réglé la difficulté. Il suffit de se pointer au point d’eau auquel revient son troupeau une fois tous les cinq jours pour l’abreuver et s’assurer de son intégrité. Pour le reste du bétail, il suffit d’un berger.

Comme Ousmane rencontré au lieudit Merkala, à une dizaine de kilomètres au nord de Tindouf. Arabophone, mais vraisemblablement un migrant, il fait paître un troupeau sur une végétation née des généreuses pluies d’automne. Découverte impromptue pour nous quant à l’intérêt pour Tindouf pour les caprins : ils se nourrissent même du talh, un acacia endémique au Sahara ! Ils en happent le feuillage sans s’émouvoir des morsures des méchants piquants censés le protéger. Un chevreau broute même les restes de chair sèche d’un sabot… 

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