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Les femmes participent indirectement à la prise de décision

Tajmaât, un modèle ancestral de démocratie exclusivement masculin

07 février 2019 à 10 h 00 min

La djemaâ, ou tajmaât, est un terme qui désigne la place publique en Kabylie, un espace de rencontres où les villageois se retrouvent quotidiennement. C’est surtout le lieu, situé généralement au centre du village, où se réunissent les membres de l’assemblée populaire villageoise. Il s’agit en somme d’une mini-agora, accueillant les acteurs et les structures de gouvernance des affaires publiques, selon un modèle ancestral de prise de parole et de délibérations participatives au sein des tribus amazighes.

De tout temps, le fonctionnement de cette tajmaât kabyle – à la fois autorité politique, sociale, économique et judiciaire – a été encensé comme étant une incarnation des idéaux de la démocratie, de l’égalité et de la liberté. Décrivant des «villages farouchement indépendants», Albert Camus verra dans le droit coutumier les régissant, une «Constitution… l’une des plus démocratiques qui soit» (Misère de la Kabylie, 1939).

De son côté, Mouloud Feraoun établit une comparaison, de forme et de fond, entre la tajmaât et l’agora grecque : «J’ai vu de minuscules maisons de pierre tout à fait semblables aux nôtres, dans un village sans électricité et sans eau, où la place publique figurait assez bien la djemaâ et je me suis assis sur une dalle pour écouter M. le maire nous faire part de quelque projet mirifique qui allait apporter le progrès dont rêvent tous les montagnards et qui n’arrive jamais à eux» (Le voyage en Grèce, 1961).

Selon l’anthropologue, spécialiste du monde berbère, Tassadit Yacine, que nous avons interrogée sur le sujet, «Tajmaât est un espace socioculturel et politique très répandu en Méditerranée depuis l’Antiquité, comme l’atteste l’architecture de plusieurs villages, non seulement en Kabylie mais ailleurs en Algérie et dans d’autres pays (Maroc, Tunisie, Îles Canaries, etc.). Les recherches archéologiques ont prouvé que les populations méditerranéennes concevaient ces espaces d’une manière très particulière, puisque la place publique est une partie intégrante de l’architecture villageoise, généralement construite en pierre au milieu du village».

Domination masculine !

D’après l’anthropologue Azzedine Kinzi, la tajmaât est une «institution villageoise» qui admet en son sein des «ayants droit» auxquels elle reconnaît des droits et des devoirs. Ceux-ci sont «exclusivement des hommes majeurs» (l’âge de la majorité dans les villages a évolué pour se stabiliser actuellement à la norme légale de 18 ans). De ce fait, bien qu’égalitaire et démocratique entre les hommes, l’espace public kabyle est interdit aux femmes et ne reconnaît pas le concept de parité, du moins dans sa définition moderne.

Au-delà des postes de responsabilité strictement masculins – amin (chef) ou aqarru n taddart (littéralement «’la tête du village»’), uqil (adjoint de l’amin, occupant souvent la fonction de trésorier), temmans (pluriel de tamen, représentant de chaque famille), etc., la gent féminine est bannie de tajmaât à quelques exceptions près. «Chaque famille y est représentée officiellement au moins par un élément, généralement le plus âgé, qui a le droit de parler en son nom, mais d’autres, y compris les très jeunes, peuvent assister aux réunions publiques.

Une famille qui n’a pas d’hommes peut néanmoins être représentée par une femme d’un certain âge, généralement ménopausée. Elle assiste aux assemblées un peu à l’écart et n’intervient que quand il s’agit d’une question vraiment importante, notamment concernant sa famille», indique Yacine, qui évoque une «représentativité masculine». Quant à Pierre Bourdieu, il a théorisé ce qu’il appela la «domination masculine» à partir de l’analyse de la société traditionnelle kabyle en matière d’organisation de la vie publique et de la division du travail (La Domination masculine, 1998).

C’est pourquoi, particulièrement depuis les années quatre-vingts, certaines féministes sont montées au créneau pour dénoncer un «système de domination», qui soumet la femme, voire l’asservit. A ce propos, Mme Yacine est marquée par une anecdote : «Lors d’une conférence à Paris, Mouloud Mammeri parlait de la démocratie kabyle. Ce qui n’a pas plu du tout à une militante féministe qui y assistait. Elle lui a rappelé pêle-mêle que les femmes n’étaient pas représentées dans les assemblées de tajmaât et n’avaient pas le droit ni à la parole, ni à la prise de décision, ni à l’héritage, etc. »

Alors que certains expliquent cette exclusion des femmes kabyles de l’espace public villageois par le poids de l’héritage culturel des sociétés berbères archaïques, et d’autres par l’impact de l’islamisation de l’Afrique du Nord qui avait donné naissance à des sociétés maghrébines patriarcales, notre interlocutrice la renvoie à «la gérontocratie méditerranéenne contrôlée par des chefs de famille dans des sociétés patrilinéaires».

Elle en veut pour preuve la présence de traces du même système dans quelques régions de pays non musulmans (Grèce, Italie, Espagne, etc.). Par ailleurs, certains villages berbères (par exemple dans les Aurès, selon Bourdieu) accepteraient la participation directe des femmes à la gestion des affaires publiques. Il existe aussi quelques sociétés berbères très matrilinéaires (par exemple chez les Touareg).

Ruse sociale

En réalité, même la tajmaât kabyle n’est pas tout à fait exemptée de l’influence des femmes. Celles-ci y exercent une sorte de «démocratie indirecte» ou une «démocratie par substitution».

Quoiqu’elles ne soient pas présentes physiquement dans l’espace des délibérations, l’qanun n taddart (droit coutumier du village) le leur interdisant, dans certains cas, il leur est imposé également une restriction de leur libre circulation à l’intérieur et à l’extérieur du village ainsi qu’une tenue vestimentaire, dite «décente», portant singulièrement amendil (un couvre-chef féminin traditionnel), les femmes kabyles participent pourtant à la prise de décision au sein de tajmaât en donnant des instructions (avis, suggestions, etc.) aux hommes de la famille (fils, maris, frères, etc.) en ce qui concerne des ordres du jour préétablis ou des sujets qu’il leur importe de soumettre au débat. C’est une réalité pouvant s’apparenter à une hypocrisie sociale, mais Tassadit Yacine préfère plutôt l’expression de «ruse sociale».

Dans le but de comprendre cela, elle affirme qu’«il faut absolument faire le distinguo entre la représentation officielle, visible et extériorisée, et tout ce qui se trame dans les coulisses. Les femmes kabyles sont directement partie prenante dans les affaires publiques. Elles sont dominées, mais pas du tout soumises. C’est-à-dire, qu’elles acceptent un ordre établi, tacite et intériorisé, mais tout en s’y adaptant. Elles respectent la loi du village, du moins elles ne l’enfreignent pas».

A ce niveau, il faut souligner qu’il est plus juste de parler de «villages kabyles», plutôt que du «village kabyle». Malgré des règles générales plutôt communes, il y a effectivement une autonomie villageoise assez forte, y compris par rapport au rôle de la femme dans la vie publique.

D’ailleurs, dans le passé, des tribus kabyles en conflit recoururent souvent à des délégations de femmes pour mener des pourparlers et des négociations afin d’éviter la guerre ou de rétablir la paix. Durant la guerre de Libération nationale, les femmes kabyles jouaient des rôles de premier plan dans des «tajmaâtes clandestines» (ou «souterraines» pour reprendre l’appellation de Bourdieu). Jusqu’à maintenant, certains villages acceptent la participation des femmes aux obsèques traditionnelles dans les cimetières (elles y vont dans un cortège à part, bien derrière celui des hommes), etc.

Il y a, en outre, des activités publiques gérées exclusivement par des femmes (rituel d’Anzar pour invoquer la pluie lors des périodes de sécheresse, fêtes de lewada (offrande), etc.). Alors qu’elles ne participent pas aux travaux collectifs masculins de tiwizi (entraide à finalité d’intérêt général ou de solidarité), les femmes ont le droit d’offrir ou de demander amedwel à d’autres femmes (échange de services ou prêt de travail) pour la cueillette des olives, le tissage, la fabrication des poteries, etc.

Partage sexuel des rôles socio-politiques

Toutes ces considérations seraient liées à un partage sexuel ancestral des rôles socio-politiques et du travail dans la «communauté villageoise». «Les individus sont contraints d’adhérer à l’organisation sociale du village et de respecter les normes et lois légitimées par la communauté villageoise. L’honneur du Kabyle, homme et femme, est perçu à travers son appartenance et sa fidélité à une mémoire collective et à un ordre social ancestral (taqbaylit).

Ainsi, il concentre ses efforts afin d’éviter des sanctions sociales, pouvant aller jusqu’à l’exclure de l’ordre légal du village (toufik). Une telle exclusion est considérée comme un déshonneur au plan moral et lui fait perdre, et parfois à sa famille, les droits de solidarité et de jouissance des biens collectifs du village», rappelle Mohamed Achir, enseignant-chercheur à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou. Spécialiste de l’économie sociale et solidaire en Kabylie, il précise que «cette organisation sociale a été réactivée d’une manière importante à partir des années 1990 afin de prendre en charge les besoins socio-économiques des citoyens dans les villages kabyles.

La démarche est désormais basée sur le concept de développement solidaire auquel contribuent largement les structures traditionnelles incarnées par les comités de village». Depuis les années quatre-vingt, le «comité de village» s’est substitué en effet à la tajmaât dans la pratique et dans l’imaginaire collectif kabyle. Véritable autorité morale et instance gouvernementale sur le territoire du village, nonobstant son statut juridique qui ne dépasse pas celui d’une association à caractère social (loi des associations de 2012), le «comité» a hérité des prérogatives de tajmaât en matière d’application de droit coutumier et d’administration socio-économique. Mais à son inverse, il donne une place prépondérante aux jeunes.

Cependant, cette restructuration n’a toujours pas bénéficié pleinement aux femmes. Celles-ci, cherchant des alternatives pour participer davantage à la vie publique du village sans «offusquer» la tradition, ont opté pour des «assemblées parallèles» sous forme d’associations, qu’elles soient mixtes (associations culturelles) ou féminines (associations de femmes).

C’est leur manière de se réapproprier l’espace public villageois et d’y défendre l’émancipation de la femme rurale ainsi que l’égalité femme-homme sur certains sujets, en matière d’héritage par exemple. Contrairement à ce que pensent certains, l’exhérédation des femmes kabyles n’a rien à voir avec la religion musulmane, mais avec le droit coutumier instauré par les tajmaâts pour des «raisons politico-économiques». Yacine est catégorique : «De toute façon, l’imam du village n’avait même pas le droit de participer aux délibérations de tajmaât, qui gardait un aspect de sécularisation et de laïcité pratique.

C’est seulement en 1749 que 17 tribus kabyles se sont réunies à Djemâa Saharidj (Mekla – Tizi-Ouzou, ndlr) et ont décidé d’exhéréder les femmes afin d’éviter le transfert de terres entre familles et, surtout, entre tribus (parfois ennemies). C’était un arrangement pragmatique qui a satisfait tout le monde, vu la sacralité de la terre et de sa transmission chez les Kabyles de l’époque.»

Donc, il va de soi que toutes ces discriminations du genre n’ont pas lieu de subsister encore aujourd’hui. Il suffit juste de persévérer à casser les tabous progressivement. Les femmes kabyles peuvent et doivent s’impliquer davantage dans la sphère publique du village. L’idéal serait d’arriver à constituer des assemblées villageoises mixtes, mais ce serait aussi bien de pérenniser l’idée d’un système de délibérations publiques à deux collèges égaux, celui des femmes et celui des hommes.

 


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