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Serge Morand. Ecologue de la santé, directeur de recherche au CNRS et au Cirad

Si nous ne changeons pas de modèle agro-économique, la prochaine crise sanitaire sera inéluctable»

16 avril 2020 à 7 h 01 min

Nous allons de crises sanitaires en crises sanitaires. Le spécialiste mise surtout sur l’agriculture. La solution pour lui est de «dé-mondialiser» l’agriculture, la repenser dans ses territoires.
Elle favorisera toutes les agricultures, et tout particulièrement celle des pays émergents et en développement. Les nations doivent pouvoir protéger leur agriculture afin d’assurer leur sécurité alimentaire.

 

-Peut-on comparer le coronavirus à la grippe espagnole ?   

Pas vraiment, déjà du fait de l’origine du virus, de sa transmission et du contexte. La grippe espagnole porte mal son nom. Elle aurait dû s’appeler la grippe états-uniennes, car elle a émergé aux Etats-Unis et a été transportée sur le front de guerre européen par un régiment américain du Kansas. Et là réside une différence importante. Cette pandémie est survenue en situation de crise de violence globale. Le mouvement des troupes sur les fronts européens puis leur retour dans leurs foyers à la fin de la guerre a touché tous les pays qui ont participé à cette guerre, y compris les pays colonisés qui y ont fortement contribué avec les troupes coloniales.

La transmission a été phénoménale et la virulence du virus a certainement été accrue du fait du stress des populations civiles, affaiblies par les privations économiques et alimentaires. La pandémie actuelle de Covid-19 survient pendant une période de faible violence inter-étatique, mais nous voyons bien comment l’épidémie peut affecter les régions du monde soumises à la violence. Il faut que les nations profitent de cette période de paix pour construire la coopération nécessaire pour réduire les maux dont souffrent la planète et protéger la santé de ses habitants.

-La perte de biodiversité bouleverse-t-elle les systèmes de régulation des pathogènes et facilite ainsi leur propagation  ?

La perte de biodiversité, ce n’est pas seulement la perte du nombre d’espèces d’oiseaux, de mammifères, d’insectes, c’est aussi la perte des régulations. Des écosystèmes dont la biodiversité est maintenue montrent des capacités de régulation, par exemple des pullulations de ravageurs des cultures, et donc comme la régulation des maladies infectieuses. La biodiversité assure donc un service «gratuit» de régulation des maladies infectieuses ou des ravageurs de culture. Il faut reconnaître toutefois que les études de terrain sont encore trop peu nombreuses pour démontrer scientifiquement cette propriété de la biodiversité.

-Comment expliquer que l’élevage intensif multiplie le nombre d’épidémies ?

Les données de l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation (FAO) montrent l’augmentation phénoménale des animaux d’élevage. Le nombre de poulets est passé de 500 millions de têtes en 1960 à près de 25 milliards en 2015, celui des chèvres de 400 millions à 1,2 milliard en 2015, et nous observons les mêmes rythmes d’augmentation pour les cochons, le bétail, etc. La biomasse totale de ces animaux dépasse largement celle de tous les humains, et de plusieurs ordres de grandeur, celle de la faune sauvage. Les données de l’Organisation Mondiale de la Santé animale (OIE) montrent également une augmentation du nombre d’épidémies touchant ces animaux, certaines pouvant affecter la santé humaine.

L’intensification de l’élevage se traduit aussi par une empreinte écologique énorme avec la nécessité de nourrir des animaux qui sont de moins en moins à pâturer avec le développement des mégafermes. On déforeste au Brésil pour produire du soja afin de nourrir des animaux en Europe ou en Asie du Sud-est pour produire du maïs pour nourrir des cochons. En détruisant les habitats à forte biodiversité et gérés traditionnellement par les communautés locales, on augmente les contacts entre une faune sauvage et les animaux domestiques en expansion.

-Selon une récente étude,  la pollution est un facteur aggravant quand des virus circulent. Les spécialistes mettent en garde quant au retour des activités agricoles, émettrices de particules fines. Quel est le rapport entre ces deux mises en garde ?

Sur le lien entre pollution et santé, les recherches scientifiques nous ont appris deux choses. D’une part, que la pollution, par les particules fines, augmente le développement de maladies pulmonaires entraînant une morbidité et mortalité accrues. Les effets sont particulièrement importants sur les enfants et sur les personnes fragiles, dont les personnes âgées. D’autre part, on a pu démontrer que les particules fines de la pollution peuvent favoriser la transmission des bactéries dans les aérosols, dont les bactéries multirésistantes aux antibiotiques comme une étude chinoise a pu le montrer il y a quelques années. La pollution atmosphérique a donc deux effets néfastes sur les maladies pulmonaires et sur les co-infections potentielles ; des effets aggravants pour une infection par le SARS-CoV2

-Vous avez souligné qu’on assiste à une augmentation globale du nombre d’épidémies de zoonoses. Pouvez-vous expliquer ce phénomène ?

Le fret aérien a augmenté de 1300 % depuis le début des années 1970, celui du nombre de passagers de 1200 %. Les villes sont connectées, particulièrement les grandes villes asiatiques, européennes et états-uniennes et dans une moindre mesure avec les villes africaines ou sud-américaines. Cela explique assez bien l’augmentation des épidémies à vocation pandémique comme le Covid-19. L’augmentation de l’élevage et de l’agriculture industrielle pour nourrir ces animaux sont les responsables de la déforestation au Brésil, en Asie du Sud-est, favorisant les contacts entre une faune sauvage qui voit ses territoires diminués face à une agro-industrie en croissance.

-Selon vous, ces épidémies continueront-elles d’augmenter ?

Ces épidémies ne peuvent que continuer à augmenter. Nous allons de crises sanitaires en crises sanitaires. Si nous ne changeons pas de modèle agro-économique, la prochaine crise sanitaire est inéluctable.

-Que préconisez-vous pour éviter cela à l’avenir ?

Il faut dé-mondialiser l’agriculture, la repenser dans ses territoires. Cette dé-mondialisation favorisera toutes les agricultures, et tout particulièrement celle des pays émergents et en développement. Les nations doivent pouvoir protéger leur agriculture afin d’assurer leur sécurité alimentaire et le développement économique d’une agriculture nationale. Tout le monde y gagnera, les agriculteurs qui vivront de revenus décents et ne seront pas concurrencés par les subventions des pays exportateurs, les populations qui auront accès à une nourriture de qualité, la biodiversité, et la santé de tous, animaux et humains.

 

 

Bio express

Serge Morand est né le 20 septembre 1959 à Rennes (Bretagne, France). Il est écologue et biologiste de l’évolution. Chercheur au CNRS et au CIRAD, il est aussi spécialiste en écologie parasitaire. Il s’est intéressé à la diversification des parasites et au rôle de la diversité parasitaire comme force écologique et évolutive. Il est également professeur invité à la Faculté de Médecine Tropicale de l’Université Mahidol à Bangkok (Thaïlande). Il analyse les liens entre changements planétaires globaux, biodiversité, santé et sociétés en Asie du Sud-Est. Ecologue et épidémiologiste de terrain, il s’intéresse au rôle de la biodiversité dans la réduction des risques liés aux maladies infectieuses zoonotiques ou de l’émergence de la résistance aux antibiotiques aux interfaces environnement, animal et humain.

 

 

Entretien réalisé par  Sofia Ouahib

[email protected]



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