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mardi, 23 avril, 2019
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Rania HADJER, 24 ans, étudiante : Histoire d’une manif’

11 avril 2019 à 10 h 00 min

Nous sommes le 21 février et les gradins du Colisée se remplissent timidement. La corrida, interdite depuis plusieurs années, ne fait pas l’unanimité, mais c’est la seule échappatoire légitime pour se débarrasser du taureau qui tourmentait la population locale depuis vingt ans.

Il s’est approprié les rues, les places publiques et mêmes les plus belles plages. Il s’est érigé en maître des lieux dans cette contrée qui l’avait accueilli à bras ouverts, alors qu’il n’était qu’un jeunot inoffensif. Il avait alors gagné le cœur et la confiance des habitants en feignant le rôle de gardien des terres et cela avait fonctionné. Boulimique, insatiable, il s’est engraissé sur le dos de la population qui l’avait nourri, la dépossédant progressivement de tous ses biens. Il a commencé par s’imposer dans les marchés, se servant dans les étalages sans payer son dû, s’octroyant gratuitement les plus belles marchandises, puis progressivement, allant jusqu’à vider les réserves, paupérisant la population qui se contentait de ramasser les miettes qu’il laissait tomber derrière lui.

L’affronter dans une arène, dans les règles de l’art, était la seule issue pour libérer la terre ancestrale et espérer reconstruire une vie prospère. Il a fallu des années pour que les locaux se décident à le défier. Ils étaient faibles, fatigués, lassés, affamés, alors qu’il était imposant malgré son âge avancé. Les cornes bien aiguisées, il n’hésitait pas à charger si par malheur on décidait de se mettre sur son chemin.

Les spéculations étaient lancées dans l’enceinte de l’arène effervescente, «Les toreros sont inconscients, ils risquent leur vie en s’opposant à ce taureau dopé à l’arrogance !», s’écriait l’hypocondriaque qui, en vérité, avait plus peur pour sa vie que pour celle des combattants, «oui, ils vont le provoquer et cela va se retourner contre nous à coup sûr comme c’est déjà arrivé par le passé», appuie son compère. «Nous devons nous en débarrasser, quel que soit le prix que nous devons payer !

Il a déjà fait trop de dégâts, il a épuisé toutes nos réserves, instauré l’effroi dans nos rues, il n’a épargné personne ! Hommes, femmes et enfants fuient nos villes à la première occasion, parfois même au péril de leur vie, nous ne pouvons plus laisser faire cette bête féroce que nous avons élevée de nos propres mains !», argumente le patriote. «Mais lorsque les loups ont attaqué nos terres, c’est lui qui nous a libérés de leur emprise», étaye le partisan de la continuité, atteint du syndrome de Stockholm. «Est-ce une raison suffisante pour nous soumettre à l’intimidation ?», la question rhétorique du rationnel reste en suspens, interrompue par le bruit sourd des portes qui s’ouvrent sur l’arène. Nous sommes le 22 février.

Les premiers pas des jeunes toreros novices sont incertains, ils avancent pourtant fièrement, unis dans leur différence, la tête haute refusant de jeter un seul regard derrière eux. Ils se sont engagés, ils avaient répondu présent à la détresse de la foule qui retenait son souffle dans les gradins et il n’était plus question de faire marche arrière.

Le paseo agite le mouchoir blanc, couleur du pacifisme, signifiant le début du combat. Le taureau gargantuesque est lâché dans l’arène. Il progresse dans l’enceinte, se pavanant pour narguer les toreros qui restent imperturbables à ses provocations. Ils restent concentrés sur leur objectif, celui de réduire l’animal à l’épuisement avant de l’achever. Dans les gradins, l’audience est crispée. Les yeux sont braqués sur le cercle de terre battue où se joue l’avenir de tout un peuple. L’issue du combat était incertaine, mais tous priaient en silence pour une fin favorable.

Les valeureux combattants, pris d’un courage inouï, se mettent face à leur adversaire et dégainent leur drapeau qu’ils agitent sous le nez de l’animal. Le blanc éclatant du tissu éblouit la bête qui commence à s’exciter. Le vert chatoyant et le rouge flamboyant dansant entre les mains des matadors finissent par la faire réagir. Le taureau fonce tête baissée sur ses contestataires qui s’écartent sur le côté et plantent leur première banderille dans le dos musclé de l’animal déstabilisé qui ne s’attendait pas à autant d’agilité. Les matadors adressent un regard plein de fierté à leur public qui se lève dans un tonnerre d’applaudissements brisant le mur de la peur. Dehors, la population alertée par les hourras, se précipite pour rejoindre les gradins avant la fin de la lutte.

Les instants d’euphorie collective passés, les combattants se recentrent sur leur objectif. Ce premier coup asséné avec justesse n’était pas fatal. Le taureau était toujours debout sur ses pattes robustes et déjà prêt à contre-attaquer. Reboostés par leur première victoire, les jeunes guerriers occupent maintenant tout l’espace et imposent au taureau une cadence que celui-ci peine à suivre. Etourdie, la bête enchaîne les maladresses et, profitant d’une faille, les matadors plantent leur deuxième banderille, déchaînant la passion populaire. Nous sommes le 1er mars.

Intelligence et solidarité sont les maîtres-mots de cette lutte contre l’autoritarisme qui commençait à dessiner dans les esprits les promesses d’un avenir serein. La peur et l’incertitude avaient laissé place à l’espoir dans les gradins et l’ambiance festive encourageait les toreros qui œuvraient à leur besogne dans une coordination déconcertante. L’un des antagonistes s’approche dangereusement de la bête au paroxysme de l’excitation, les narines béantes, les cornes dressées, le dos saignant à flots.

Dans une élégance stupéfiante, le guérillero agite du bout des doigts le tissu tricolore sous le nez fumant du taureau. Celui-ci se déchaîne et fonce droit vers le torero qui, à la dernière seconde, saute par-dessus la bête et plante son piquet d’un coup sec dans le dos de l’animal. La foule se lève dans un holà assourdissant réduisant en miettes le mur du silence. Le combattant tire sa révérence sous les yeux ébahis de la foule, se redresse, ôte son chapeau et libère sa tignasse… «Une minute, ce n’est pas un combattant ! C’est une combattante !» s’écrie le misogyne, heurté dans son ego. Les jeux tauromachiques sont trop souvent, à tort, menés par des hommes. Nous sommes le 8 mars et la puissance de frappe de la torera venait de mettre à terre l’emprise du tabou en même temps que le taureau.

Coup après coup, la bête sauvage s’affaiblit et chute de son piédestal, nous sommes déjà le 29 mars. L’imposant animal n’est plus qu’une carcasse à qui on a ôté la tête devant les yeux d’une foule reconnaissante et libérée de son tortionnaire. Main dans la main, les vaillants combattants saluent leurs fervents supporters déjà prêts à quitter les gradins pour fêter leur liberté.

Une minute les amis, nous avons peut-être éliminé le patriarche, mais il a laissé derrière tout une descendance de bourreaux. Nous pourrons crier victoire quand nous les aurons éliminés tous !», s’écrient les matadors animés par la rage de vaincre. L’audience se rassoit, heureuse que le spectacle de libération se poursuive. Voici l’histoire de la lutte que devront retenir les générations futures…En attendant la grande victoire.

– Bio express

Diplômée d’un master en aménagement du territoire à l’Université des sciences et technologies Houari Boumediene, je quitte Alger en 2017, à l’âge de vingt-deux ans, afin de poursuivre mes études à Paris. Un premier master à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée en génie urbain, parcours développement urbain durable, m’ouvre le champ du possible et me projette l’année suivante à l’ISEADD (Institut supérieur d’études en alternance du développement durable) où je poursuis actuellement une formation de 15 mois en management et développement durable.

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