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Mohamed Sahnouni. Quaternariste et préhistorien au CNRPAH : «L’Algérie est un autre berceau de l’humanité»

13 août 2019 à 10 h 35 min

Mohamed Sahnouni dirige des projets de recherche portant sur les plus anciennes occupations humaines en Afrique du Nord et conduit des fouilles de sites préhistoriques pertinents, notamment Aïn El Hanech-Aïn Boucherit (Sétif) et Tighennif (Mascara), produisant une centaine de travaux publiés en forme d’articles dans des revues internationales à impact et d’ouvrages. Il codirige actuellement des projets en Ethiopie et en Inde. ses travaux ont été aussi présentés dans de nombreux colloques et congrès internationaux dans des pays des quatre continents. Il est récipiendaire de nombreuses bourses et subventions de recherches d’institutions académiques et de prestigieuses fondations aux USA et en Europe

 

 

Depuis quand travaillez-vous sur le site de Aïn Boucherit et comment en êtes-vous venu à travailler dessus ?

Mon premier contact avec la zone de recherche de Aïn El Hanech s’est effectué en 1982 quand le doyen Lionel Balout (alors directeur de l’Institut de paléontologie humaine, Paris, France et ancien directeur du CRAPE, actuellement CNRPAH) m’avait confié l’étude de l’industrie lithique du site de Aïn El Hanech déposée dans cet institut. En 1992, j’ai lancé les nouvelles recherches à Aïn El Hanech dans le cadre du projet portant sur la première occupation humaine en Afrique du Nord. Après avoir apporté les réponses aux questions qui caractérisaient le site de Aïn El Hanech et l’avoir daté avec celui d’El Kherba à 1,8 million d’années, en 2008 j’ai commencé l’exploration des niveaux encore plus anciens situés sur l’autre versant de l’oued Boucherit. Ce que nous venons de publier dans la revue Science est le fruit de cette nouvelle exploration.

Qu’avez-vous exactement découvert et quelle est l’importance de cette découverte ?

Ce que nous avons découvert à Aïn Boucherit, ce sont deux niveaux archéologiques différents, appelés niveaux inférieur (AB-Lw) et supérieur (AB-Up), et ayant tous deux livré des outils lithiques associés à des ossements fossiles. L’assemblage lithique est composé d’artefacts faits en calcaire ou en silex. Il s’agit de galets taillés (choppers, polyèdres et subspheroids), nucleus, éclats (dont quelques-uns sont retouchés). L’ensemble présente une unité technologique cohérente qui permet de la caractériser de la culture oldowayenne témoignant de la plus ancienne technologie lithique. L’assemblage faunique est quant à lui composé d’ossements fossiles appartenant principalement aux équidés et bovidés de petite et moyenne taille. Certains os portent des traces de découpes produites intentionnellement par des éléments tranchants ou de percussion par un percuteur en pierre qui sont typiques d’activités de dépeçage, d’éviscération ou d’extraction de moelle.

Ces éléments montrent qu’il y a plus de 2 millions d’années les hominidés avaient déjà accès aux carcasses animales pour en extraire la viande et la moelle. Pour dater les niveaux de Aïn Boucherit, nous avons employé une approche basée sur la combinaison de quatre différentes méthodes : la stratigraphie, le paléomagnétisme, la Résonance paramagnétique électronique (RPE) et la biochronologie des grandes faunes mammifères. Chaque méthode apportant des informations complémentaires, il nous a été possible de construire un cadre chronologique cohérent et solide pour les niveaux archéologiques inférieur et supérieur de Aïn Boucherit. En particulier, le niveau supérieur a pu être positionné au sein d’un intervalle de polarité magnétique normale identifié comme étant le Subchron d’Olduvai qui est un événement magnétique bien connu daté entre 1,78 et 1,94 million d’années. Le niveau archéologique inférieur étant situé plusieurs mètres en-dessous au sein d’un intervalle de polarité inverse antérieur à Olduvai, il est donc plus ancien que 1,94 Ma. A partir de la position stratigraphique des niveaux supérieur et inférieur et en partant de l’hypothèse d’un taux de sédimentation constant, nous avons pu estimer des âges respectifs d’environ 1,92 et 2,44 Ma.

Apparemment, toute la région de Aïn El Hanech et Aïn Boucherit est un véritable gisement fossilifère qui pourrait révéler d’autres découvertes…

La région de Aïn El Hanech est une mine de fossiles et de restes archéologiques s’étalant sur des millions d’années. Sur une dizaine de puits creusés par les agriculteurs pour l’irrigation de leurs parcelles, neuf contenaient des ossements qu’ils sont venus nous remettre ou nous signaler. L’été passé, il a été mis en évidence un crâne et des défenses complètes d’un éléphantidé en excellent état de conservation dans des dépôts plus vieux que ceux qui ont livré les restes de Aïn Boucherit, estimés à 3 millions d’années. Des dépôts encore plus anciens ont révélé la présence d’une carapace d’une tortue géante (Centrochelys) estimée à plus 3,6 millions d’années. Tout cela donne des indices du grand potentiel en découvertes archéo-paléontologiques dans cette région ; et en effet, elle pourrait bien révéler d’autres découvertes plus pertinentes, notamment les restes d’hominidés.

Comprenez-vous la polémique lancée par certains milieux médiatiques français ?

En ce qui concerne la polémique médiatique française, il est important de préciser qu’il s’agit d’un seul média qui est à l’origine de cette controverse, en l’occurrence le magazine Le Point. Tous les autres journaux français (Le Monde, Le Figaro, Libération, La Recherche) ont publié des comptes rendus très positifs. Il y a même le mensuel de vulgarisation scientifique Pour La Science qui a sévèrement critiqué l’article du magazine Le Point et l’absence d’objectivité du journaliste. Pour comprendre cette polémique, il est important d’expliquer un peu le background. D’après les arguments présentés par le journaliste de l’article, je suis en mesure de dire qu’il s’est fait le porte-parole de certains chercheurs français qui sont opposés depuis deux décennies non seulement aux découvertes de Aïn Boucherit, mais aussi à nos travaux précédents publiés sur Aïn El Hanech. A mon avis, il y a 2 raisons qui expliquent cette agressivité envers nos travaux :

1)- La première raison est que les découvertes de Aïn Boucherit mais aussi celles de Aïn El Hanech ont invalidé leurs travaux qu’ils mènent dans un pays voisin depuis plusieurs années. Leurs travaux sont basés sur un modèle de chronologie courte de la première occupation humaine au Maghreb qui ne tient plus la route non seulement en Afrique et pratiquement dans tout l’ancien monde suite à une multitude de découvertes faites en Afrique, Asie et Europe. Mais au lieu de s’adapter aux nouvelles données, ils objectent nos résultats qui démontrent plutôt une chronologie longue de l’occupation des premiers humains, voire même ils les dénigrent systématiquement.

2) La seconde raison est qu’ils ne sont pas impliqués dans les travaux de Aïn El Hanech et de Aïn Boucherit. Cette raison est la plus plausible à mon sens. En effet, l’un de ces chercheurs m’avait contacté directement pour proposer ses services paléontologiques quand il a su que j’allais lancer les nouvelles recherches à Aïn El Hanech en 1992. J’étais très ouvert à une collaboration avec ce chercheur, mais son attitude arrogante lors d’un entretien avec lui m’avait poussé à faire marche arrière. En effet, je suis de cette génération d’Algériens qui n’acceptent pas le paternalisme et le néocolonialisme. Parce que cette collaboration n’a pas eu lieu, ce chercheur a bloqué et rejeté systématiquement nos manuscrits quand il a été invité à les évaluer par les éditeurs des revues (exemple 1996, 2001) ; ou publié des répliques pour dénigrer nos travaux quand il n’a pas eu l’occasion d’évaluer nos manuscrits. Par exemple, dans la réplique de 2004, dans le but de mettre en doute nos travaux sur Aïn El Hanech, ces chercheurs sont allés jusqu’à tricher pour faire valoir leurs travaux dans le pays voisin. L’article du magazine Le Point fait partie de cette stratégie de dénigrement des travaux de Aïn El Hanech et de Aïn Boucherit.

Peut-on dire désormais que l’Algérie est l’un des berceaux de l’humanité ?

Les découvertes de Aïn Boucherit changent un peu notre perception de la chronologie et de la diffusion de la technologie lithique à travers l’Afrique et l’ancien monde an général. D’un point de vue technologique, l’industrie lithique de Aïn Boucherit est de type oldowayen connue dans l’Est Africain, et notamment à Gona, en Ethiopie. Datée de 2,6 millions d’années, celle-ci était bien antérieure à l’industrie oldowayenne de Aïn El Hanech datée d’environ 1,8 million d’années et considérée jusqu’à présent comme la plus ancienne d’Afrique du Nord. La découverte d’outils lithiques à Aïn Boucherit repousse d’environ 600 000 ans l’arrivée des hominidés dans la région et suggère donc soit une dispersion relativement «rapide» de la culture oldowayenne vers l’Afrique du Nord depuis sa création en Afrique de l’Est, ou bien une apparition multiple de l’Oldowayen dans différentes régions d’Afrique aux environs de 2,5 millions d’années, y compris en Afrique du Nord. Cependant, la différence d’âge entre Gona et Aïn Boucherit est très courte, l’hypothèse de la dispersion est peu plausible vu que la migration des hominidés demande plus de temps que cela. Donc, l’origine multiple de la technologie lithique en Afrique est plus recevable faisant de l’Afrique du Nord un autre foyer d’émergence de la première culture humaine, en plus d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Sud. Dans ce contexte, on peut considérer que l’Algérie est un autre berceau de l’humanité.

Comptez-vous poursuivre vos recherches sur le même site ou allez-vous en prospecter d’autres ?

En effet, nous comptons poursuivre les recherches sur le même site en fouillant les strates non encore entamées, mais aussi en se concentrant sur les aspects non encore traités, notamment la reconstitution de la paléoécologie de la région entre 3,0- 2,5 millions d’années, qui est une période cruciale dans l’émergence des premiers hominidés et leur culture matérielle en Afrique. Les régions adjacentes à l’Est de Aïn Boucherit sont aussi d’un grand potentiel archéo-paléontologique, notamment les bassins sédimentaires de Oued El Rahmania et de Constantine. Je ne sais pas si j’ai le temps de les explorer moi-même, mais je ferai tout mon possible pour encourager nos jeunes chercheurs à s’intéresser à leur exploration. 

 

 

 

Bio : 

Mohamed Sahnouni est quaternariste et préhistorien spécialiste des comportements technologiques et de subsistance des premiers hominidés en Afrique. Il a obtenu une licence en archéologie (Université d’Alger, 1981), Diplôme d’études approfondies (DEA) et Doctorat de 3e cycle en géologie du quaternaire de l’université Pierre et Marie Curie, Paris (1982, 1985), et un Master (MA) et PhD en anthropologie d’Indiana University Bloomington, USA (1993, 1996), ainsi que le titre de Docteur d’Etat en sciences humaines du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (Algérie). Il a occupé le poste d’enseignant-chercheur à l’Université d’Alger ; l’Université Rovira i Virgili (Tarragone, Espagne), Indiana University Bloomington (Indiana, USA). Il est actuellement professeur et coordinateur du Programme d’archéologie paléolithique du Centre national de recherche sur l’évolution humaine (CENIEH) (Burgos, Espagne) et Directeur de recherche associé au CNRPAH (Algérie). Le CENIEH est un centre de recherche prestigieux mondial dans le domaine de l’évolution de l’homme.


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