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Mohamed Larbi Merhoum. Architecte : Architecte, un métier de liberté

07 juin 2019 à 8 h 50 min

Quand l’architecte Mohamed Larbi Merhoum met en scène ses visions et son travail depuis «25 ans et des poussières», il invite à la découverte et à la réflexion.

C’est sans doute la première fois qu’un architecte expose son travail en Algérie. Même à l’étranger, la chose n’est pas commune et, si l’on se souvient par exemple des expositions de Le Corbusier, elles avaient révélé ses peintures. Mais l’architecture n’est-elle pas aussi un art ? Un art complet même qui a la particularité de convoquer pour ses conceptions des disciplines aussi diverses que l’histoire, le dessin, la sociologie, le design, l’économie, la résistance des matériaux, la météorologie même…

Dans cette profession, centrifugeuse de savoirs, d’idées et de projets, Mohamed Larbi Merhoum a réussi à émerger avec quelques autres du marais dans lequel la bureaucratie nationale a plongé cette discipline. Dans notre société, le talent est souvent suspecté sans regard pour l’œuvre. Merhoum n’y a pas échappé.

Comme nous le verrons, ce n’était pas le but de l’exposition «25 ans et des poussières» au Centre d’art contemporain d’El Achour*, mais la mise à plat d’une carrière permet de mesurer ses apports et, dans la foulée, de calmer éventuellement les suspicions. Merhoum dévoile ainsi – esquisses, plans, photos et récits à l’appui – la genèse des projets qu’il a pu réaliser, leur démarche conceptuelle, les contraintes et solutions apportées.

De même, il expose ses projets avortés ou rejetés, révélant le champ de sa frustration professionnelle hélas coutumière à la profession dans notre pays. L’exposition qui comporte de grands panneaux, des maquettes et un bloc de projection où défile un documentaire sur les visions et le travail de Merhoum, se distingue par son originalité et la qualité de sa scénographie. Nous l’avons rencontré sur place en l’interpellant sur le fait qu’une exposition publique d’architecte n’est pas courante :

Mohamed Larbi Merhoum : Oui, surtout du vivant de l’architecte ! Mais je voulais montrer, au- delà de ma personne, la réalité du métier d’architecte en Algérie. J’espère d’ailleurs faire circuler l’exposition dans d’autres villes et lieux, au MaMa aussi parce que l’accès est plus facile au grand public.

Tout le monde reconnaît que le cadre bâti élaboré depuis vingt ans n’est pas des plus aimables. Là-dessus, on va affirmer qu’il n’y a pas d’architectes en Algérie ! J’ai voulu montrer aussi qu’il n’y a pas que le bâtiment livré qui compte et que, pour y arriver, il y a tout un processus. Il faut savoir que la pratique libérale de l’architecture n’existe que depuis 25 ans. Depuis, on se bat pour exister.

Ce n’est pas parce qu’il existe un texte de loi qui dit que l’on doit recourir à un architecte que les choses ont évolué. Il faudrait qu’il soit appliqué et que des conditions soient réunies à travers tout ce qui fait qu’un bâtiment entre dans l’usage et l’imaginaire collectifs et que l’architecte soit un acteur social, culturel et économique reconnu.

Et c’est une pratique et pas seulement une loi qui le détermine. Cette expo donc est un témoignage pour ma génération d’architectes et pour mon parcours. Son titre c’est aussi pour dire que ce métier se fait avec le temps. Dans mon pays, l’Algérie, si tu arrives au bout de 25 ans à faire 2 ou 3 bâtiments qui restent dans la mémoire, eh bien, tu peux considérer que tu as fait ton boulot ! Nous ne pouvons encore nous comparer à la pratique du métier à Londres, Paris ou ailleurs, où un architecte de 50 ans a de nombreuses réalisations à son actif.

Mais cela résulte de contraintes et d’obstacles, pas seulement du temps…

Certes, car dans notre pays il n’y pas d’exigence d’architecture, pas même de demande d’architecture. Les décideurs parlent de quantité, s’attachent aux chiffres, au nombre de réalisations. En fait, quand on dit qu’il n’y a pas d’architectes, c’est parce qu’il n’y a pas de demande d’architecture mais une demande de construction. Sans architecture, comment l’architecte peut exister ?

L’inverse est aussi vrai, bien sûr. Donc, ça rend le métier aléatoire et la qualité devient accidentelle. Prenons le logement par exemple. Quand il est donné gratuitement, est-ce qu’on a besoin de qualité ? Celui qui va le recevoir ne va pas revendiquer de la qualité.

Et, à partir du moment où il n’y a pas d’arbitrage démocratique de la qualité et que c’est l’Etat et lui seul qui décide – disons qui pose les termes de l’équation – quelle qualité attendre ? On a beaucoup reculé puisqu’à l’ère du parti unique même, sur la base d’un fonctionnement autoritaire, il existait des règles de qualité, entre autres en architecture.

La frustration doit être encore plus forte devant un patrimoine architectural aussi riche et des villes comme Alger qui fut un laboratoire de référence de l’architecture moderne dans le monde ?

Frustrant oui, mais en même temps, je me dis que ce serait plus frustrant à Paris ou New York. Ici, c’est tellement improbable de faire de l’architecture. Cela devient un challenge, un combat, une aventure. On se bat dans notre pagaye mais, en même temps, cela nous amène à nous dépasser.

On est dans quelque chose d’alternatif qui peut évoluer et quand on peut réaliser, on se rend compte combien c’est un métier de liberté. Il faut donner de l’espoir aux jeunes architectes qui viennent et leur dire que l’on fait le plus beau métier du monde dans la plus belle ville du monde, quelles que soient les conditions.

C’est aussi un métier d’ancrage par rapport à sa société, d’engagement. Comme vous le dites, Alger a été un laboratoire mondial dans les années 50. Ce fut un grand moment de liberté du Mouvement moderne.

Pour moi, c’est là que l’on peut trouver l’ADN de notre architecture avec une modernité liée à notre identité et à la Méditerranée. Je n’ai aucun problème à échanger avec un architecte de Barcelone, Athènes ou Beyrouth. Je ne peux pas en dire autant des architectes qataris ou émiratis. On est sur deux planètes.

Mais le fait que l’architecte algérien ne soit pas reconnu ou respecté en tant qu’auteur, comme presque partout ailleurs…
La plupart des décideurs ne reconnaissent pas à l’architecte son statut d’auteur. Comme ils sont maîtres d’ouvrages, pour eux la notion de propriété intellectuelle n’existe pas.

Ce qu’ils ne font pas avec des architectes étrangers. Dans la pratique courante, un wali vous dira : «Je veux la façade en jaune, mets-moi des arcades ici et des tuiles vertes là…» Même dans nos textes qui réglementent la profession, les architectes peuvent se défendre.

Mais il y a une relation malsaine entre maître d’ouvrage et maître d’œuvre. Le clientélisme, un certain nombre de considérations qui font qu’on soit arrivé à l’Algérie d’aujourd’hui… Les architectes ont beaucoup cédé de leur territoire, de leurs prérogatives, comme les artistes et tous les métiers de conception, de réflexion, de créativité qui sont des métiers de liberté.

Jusqu’où peut-on se battre pour garder sa liberté quand on doit vivre de son métier ? Une question essentielle. Les sociétés avancées ont compris que la liberté des artistes et des architectes devrait presque figurer dans la Constitution. On n’y est pas encore.

Avec tout ce qui se passe dans le pays actuellement, qu’est-ce qu’un architecte peut espérer ?

L’architecte qui est au croisement de choses, comme l’argent, l’économie, la politique et la culture, est une sorte de médiateur. Notamment sur les questions d’urbanisme, je pense que nous avons les capacités de comprendre la mécanique de la société pour apporter les ingrédients d’une cohésion sociale. Aujourd’hui, quand je lis dans les journaux «Vends appartement dans résidence gardée» ça me fait mal. La résidence gardée, c’est-à-dire un ghetto pour riches…

Alors qu’en 62, quand nous avons occupé la ville coloniale, le coiffeur habitait à côté du juge. Il y avait une mixité historique accidentelle. Aujourd’hui, en Occident, ils essaient d’inventer des mécanismes complexes pour que le juge habite près du coiffeur. Nous, on avait ça et on l’a perdu. On était sur une espèce d’idéal social juste et convivial. Les architectes qui s’abreuvent d’autres disciplines savent comment l’alchimie peut fonctionner. Donc, on n’attend pas passivement, on veut participer au changement en cours.

Si demain, on retrouve des maires avec de véritables prérogatives, des investisseurs avec de vraies ambitions d’investisseurs, un Etat qui joue son rôle régulateur, on pourrait apporter de l’ordre et de la cohésion et dessiner des projets qui ressemblent à l’Algérie que l’on espère.

*Galerie Espaco. El Achour. Jusqu’au 18 juin 2019. Dernière expo avant la fermeture de l’espace !

 

 

Mohamed Larbi Merhoum est né en 1964 à Alger. Il a étudié au lycée technique du Ruisseau. Diplômé de l’Ecole polytechnique d’architecture et d’Urbanisme en 1987, il fonde sa propre agence en 1993 après ses services militaire et civil. Lauréat du Prix du président de la République en 1999 pour le siège de la CNEP à Sétif, du Prix national d’architecture en 2004 pour le siège de Sofinance à Alger, et du même prix en 2012 pour l’immeuble Historial à Alger- Centre, on lui doit aussi la bibliothèque du Télemly (inspirée d’une peinture de Mondrian), le Centre de vaccination international de l’Institut Pasteur à Belouizdad, des logements sociaux à El Yachir, etc., M. L. Merhoum participe activement aux débats professionnels et de société.



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