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Mathieu Duval. Chercheur spécialisé en géochronologie : «C’est une découverte exceptionnelle»

13 août 2019 à 10 h 43 min

Qui est Mathieu Duval ?

Je suis un chercheur français basé à l’université de Griffith, à Brisbane, en Australie. Je suis spécialisé en géochronologie (à savoir l’utilisation de méthodes de datation) appliquée aux sites archéologiques anciens du pourtour méditerranéen. J’utilise plus particulièrement deux méthodes de datation qui sont la Résonance de Spin Electronique (ESR en anglais) et l’uranium-thorium. J’ai participé récemment aux datations d’Homo naledi découvert en Afrique du Sud, ou bien des plus anciens restes d’Homo sapiens trouvés hors d’Afrique, dans la grotte de Misliya en Israël, ou bien d’un morceau de phalange d’Homo sapiens, le plus ancien trouvé en Arabie Saoudite.

J’ai réalisé ma thèse de doctorat au Museum National d’Histoire Naturelle à Paris sous la codirection des professeurs Christophe Falguères et Henry de Lumley. Mon travail de thèse a porté sur la datation des sites d’Orce dans le sud de l’Espagne, parmi les plus anciennes occupations humaines d’Europe. Après ma soutenance en 2008, j’ai été embauché au Centro nacional de investigación sobre la evolución humana (CENIEH) à Burgos en Espagne, où j’y ai travaillé comme chercheur pendant plus de 7 ans, entre 2009 et 2016.

En octobre 2016, j’ai obtenu des financements pour un important projet de recherche financé par l’Agence nationale australienne pour la recherche (ARC), et j’ai donc déménagé en Australie et ai été embauché par l’université de Griffith. Mon projet porte sur la datation des plus anciennes occupations du pourtour méditerranéen (sud de l’Europe, Afrique du Nord et Proche-Orient) et inclus notamment plusieurs sites algériens très importants tels que Aïn El Hanech, Aïn Boucherit ou bien Tighennif.

Comment en êtes-vous venu à travailler sur le site de Aïn Boucherit ?

Lorsque le professeur Sahnouni est arrivé au CENIEH, nous avons rapidement fait connaissance et avons découvert que nous avions des thématiques de recherche qui pouvaient se recouper sur certains aspects, notamment du fait de mon expérience avec la datation de sites archéologiques anciens. Il m’a donc invité à venir à Aïn Boucherit afin d’y réaliser des prélèvements pour la datation du gisement de Aïn Boucherit par la méthode ESR. Cette première campagne de prélèvements a été réalisée en juillet 2011, et il s’agit de ces résultats que nous avons publiés en décembre dernier dans Science, soit 7 ans plus tard. Juste pour vous donner une idée du temps que cela peut prendre pour faire rassembler toutes les données nécessaires (pas seulement les datations, mais également l’étude du matériel archéologique et paléontologie, l’étude géologique et stratigraphique des dépôts, etc.) à la publication d’un travail dans une revue aussi prestigieuse que Science. Il s’agit d’un travail de longue haleine qui est réalisé par une équipe internationale associant chercheurs algériens et chercheurs issus de d’autres pays, chacun étant spécialisé dans différents domaines (archéologues, géologues, paléontologues, géochronologues, et j’en oublie probablement).

Quelle appréciation faites-vous de cette découverte ?

Il s’agit d’une découverte exceptionnelle bien entendu, même si par avance on pouvait déjà raisonnablement s’attendre à trouver des traces d’occupations aussi anciennes dans la région, compte tenu de la richesse de l’enregistrement archéologique ancien, et notamment les sites de Aïn El Hanech et El Kherba qui étaient déjà connus depuis de nombreuses années.

Le fait de trouver ces outils en pierre et traces de découpe sur ossements dans des niveaux stratigraphiquement positionnés sous ceux de Aïn El Hanech nous suggérait déjà que ces restes étaient plus anciens que 1,8 million d’années, la datation de Ain El Hanech. Mais il nous fallait pouvoir dater la gisement de manière précise et indépendante afin de pouvoir enfin partager cette découverte avec le grand public et s’assurer également que ces résultats soient acceptés par la communauté scientifique. C’est très important afin que le gisement soit reconnu au niveau international. L’article publié dans Science a mis un énorme coup de projecteur sur le site de Aïn Boucherit et le travail de fouille et de recherche qui y sont effectués. L’article a été évalué par plusieurs chercheurs dans le cadre du processus normal de publication scientifique. Sa publication permet donc de valider scientifiquement notre travail collectif. Cela ne signifie pas qu’il n’y aura pas certains avis divergents ou certains débats avec d’autres chercheurs ayant une interprétation différente des données que nous présentons, mais cela fait partie du débat scientifique. Je pense que nous avons apporté de solides arguments scientifiques qui démontrent la grande ancienneté du gisement.

Pensez-vous comme beaucoup de chercheurs et de scientifiques que l’Algérie possède un potentiel exceptionnel en matière de découvertes préhistoriques ?

Bien entendu. J’ai la chance de collaborer avec le professeur Sahnouni depuis presque 10 ans déjà et nous travaillons sur plusieurs sites algériens en plus de Aïn Boucherit, comme Aïn El Hanech, ou bien Tighennif (ex-Ternifine), qui est le gisement qui a livré les restes humains fossiles le plus anciens d’Afrique du Nord. En ce moment, nous travaillons à affiner la datation du site avec les méthodes les plus modernes qui existent, et nous espérons pouvoir publier ces résultats à court ou moyen terme.

Vous qui en êtes l’un des spécialistes, à quel point les méthodes de datation d’aujourd’hui sont-elles fiables ?

Question très difficile pour y répondre en seulement quelques lignes. Chaque méthode a, par définition, des points forts et des points faibles, même les plus réputées telles que le carbone 14. C’est pourquoi il est important de combiner plusieurs approches afin de voir si celles-ci fournissent des résultats cohérents. A Aïn Boucherit, il est impossible d’utiliser des méthodes telles que le carbone 14 (qui ne peut aller que jusqu’à 50 000 ans en arrière) ou bien l’Argon-Argon, qui est une méthode très précise pour dater des minéraux volcaniques (très employée en Afrique de l’Est). Malheureusement, il n’y a pas de minéraux volcaniques dans les dépôts de Aïn Boucherit. Pour dater le site, nous avons donc utilisé une combinaison de plusieurs méthodes de datation dites relatives et chronométriques. L’approche scientifique de datation d’un site ne consiste pas seulement à en fournir un nombre, mais également décrire la méthodologie employée afin que n’importe qui puisse en théorie reproduire les résultats si besoin. Par ailleurs, les âges obtenus sont par définitions associés à une marge d’erreur. Dans le cadre de Aïn Boucherit, nous avons obtenu un âge de 2.44 +/- 0.14 Ma pour le niveau archéologique inférieur, ce qui signifie que techniquement l’âge est compris quelque part entre 2,30 et 2,58 millions d’années, avec une plus grande probabilité aux environs de 2,44 million d’années. Ces travaux de datation ont été évalués par d’autres chercheurs anonymes dans le cadre du processus de publication scientifique. Le fait que l’article ait été accepté pour publication dans Science montre que ces chercheurs ont été convaincus par notre approche. 


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