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Les villages à l’heure d’été : Fleur de sel et poudre de piment

07 septembre 2019 à 9 h 00 min

Loin des villes et des usines, des grandes routes du commerce, des villages isolés et oubliés tentent d’inventer de nouveaux moyens de survie, ou de réinventer d’autres plus anciens, depuis longtemps tombés en désuétude. C’est le cas du village de Belaguel, dans la commune d’Ighil Ali, à l’extrême sud de la wilaya de Béjaïa.

Les villageois, qui n’ont pas définitivement raccroché leurs outils de paysans pour aller chercher pitance ailleurs, continuent d’exploiter les salines ancestrales de manière traditionnelle, ou de produire de la poudre de piment rouge de manière tout aussi traditionnelle.

L’été venu, le blanc cristallin du sel côtoie le rouge vif du piment. Si les caves humides renferment les sacs de sel qui attendent preneurs, les terrasses des maisons se tapissent de copeaux de poivrons et de piments qui sèchent lentement au soleil.

Ainsi, selon le métier qu’ils ont choisi d’exercer, le sel et le piment, si indispensables à la vie, permettent à ceux qui ont choisi de rester, de s’accrocher encore comme à une bouée de sauvetage aux troncs noueux des oliviers et aux vieilles maisons de terre et de pierre des ancêtres.

Un spectacle de neige à midi, en plein mois d’août. C’est ce que le visiteur qui pose les yeux pour la première fois sur Tamellaht n Velaguel découvre, ébloui par la blancheur qui irradie de cette vieille saline ancestrale.

Le sel s’est déposé en croûtes épaisses sur le lit de l’oued, où ne circule plus qu’un mince filet d’eau, et sur les pierres, tout autour des bassins de récolte. Il crisse sous la semelle comme de la neige durcie par le gel. Habituellement, seule la neige crée cette blancheur immaculée et on se surprend à se frotter les yeux et à se dire qu’il s’agit d’un mirage produit par l’impitoyable soleil du mois d’août.

La saline est pratiquement à l’abandon depuis des années. Son âge d’or fait partie de son histoire. Seuls quelques vieux paludiers continuent vaille que vaille de l’exploiter. Dda Salem, à 65 ans passés, est de ceux-là.

Il continue de tirer tant bien que mal sa subsistance du travail pénible des salines. Le crâne nu et presque complètement dégarni sous un soleil de plomb, vêtements élimés sous l’action corrosive du sel, il continue d’aller et venir, récoltant patiemment les précieux cristaux.

Pendant des siècles, le sel a pratiquement été l’équivalent de l’or. Les caravanes transportant le sel, si indispensable à la nourriture des hommes et à la conservation des aliments, faisaient parfois des milliers de kilomètres. Si le nom de Belaguel a toujours été associé au sel dans la région des Bibans, cependant, personne ne sait vraiment de quand date l’exploitation des salines.

Ni à quand remonte exactement la fondation du village fondé par Sidi Mhand Ousradj. Les villages de la région des Ath Abbes, dans les Bibans, en basse Kabylie, sont nés de plusieurs flux migratoires. A l’aube du dernier millénaire, les invasions hillaliennes ont poussé beaucoup de tribus berbères rattachées à la dynastie des Hammadites, comme les Ath Abbes, les Ath Yala, les Imaouche, Idjissen, etc., à quitter le Hodna pour les basses montagnes de Kabylie.

Par la suite, le déclin des dynasties almoravide et almohade, la chute de l’Andalousie, ou bien encore la prise de Bougie par les Espagnols ont poussé d’autres flots de réfugiés vers ces montagnes qui offraient une maigre pitance, mais une grande sécurité. Une myriade de tribus, de villages et de hameaux sont nés des vicissitudes et des tourments de l’histoire.

L’or blanc

La source salée est située presque dans le lit de l’oued. Des murets ont été élevés tout autour afin de la protéger. On y descend par des marches en pierre. L’eau a une couleur qui varie entre l’orange et le pourpre. Tout autour de la source, des dizaines de bassins peu profonds, entourés de pierres cimentées avec de l’argile, ont été édifiés. Au dessus de ces bassins, qui s’étalent sur plusieurs niveaux, on a construit çà et là de petites maisons de pierre pour entreposer récoltes et outils.

La plupart de ces maisons sont aujourd’hui en ruine, portes et toits effondrés, mais elles continuent de donner un charme intemporel à ces lieux hors du temps et de l’espace. Les paludiers déversent leur quota d’eau dans les bassins et attendent que le soleil fasse son œuvre faisant s’évaporer l’eau et se cristalliser le sel en une semaine à une dizaine de jours, selon son intensité. Chaque bassin donne trois récoltes, dont seulement la première est de premier choix.

Le sel était ensuite directement vendu sur place ou bien acheminé vers tous les grands marchés hebdomadaires des régions limitrophes. Il était également échangé contre des denrées alimentaires, comme les fruits, les légumes ou l’orge et le blé.

Tamellaht appartenait aux trois villages qui l’entouraient : Qalâa Ath Abbes, Ath Sradj et Velaguel. Le partage de l’eau se faisait selon un système de parts mesurées avec des outres puisées à la source appelées «nouva» et au nombre de neuf. Dda Amar Agaoua, 85 ans, qui a passé pratiquement toute sa vie dans ces salines, s’en rappelle encore. «Il y avait la nouva n Sidi Youcef, la nouva n Sidi Ali, la nouva n Sidi Mhend, la nouva s Sidi Ali, la nouva n Sid Athmane, la nouva ath Sradj, la Nouva Frank, la nouva zoudj Frank et enfin la nouva n Vouachine.

C’est un système de mesures extrêmement précis qui veillait à ce que chacun ait la part qui lui revenait de droit. Par ailleurs, personne n’avait le droit de travailler à Tamellaht s’il n’avait pas fait ses ablutions avant», dit-il. Au temps de leur splendeur, les salines étaient plus qu’un village grouillant de vie, une usine, un marché, un carrefour d’échanges, une véritable place boursière de l’époque. «Les gens venaient de très loin, souvent en caravane, s’approvisionner en sel. D’autres ramenaient à dos de chameau des céréales des Hauts-Plateaux à vendre ou à échanger, ou bien alors les fruits et légumes des jardins et des potagers de la région», raconte Dda Amar.

Depuis le déclin des salines et le remplacement du sel traditionnel par le sel industriel, toute l’économie qui faisait vivre la région s’est effondrée. Petit à petit, les habitants de Belaguel se sont rabattus sur un autre filon. Depuis la nuit des temps, les femmes des Ath Abbes fabriquent elles- mêmes leur poudre de poivrons et de piment.

Un condiment indispensable en cuisine. La sauce du plat, en commençant par le couscous, ne saurait être que rouge. Les femmes étant les gardiennes de cette tradition, chaque foyer produisait sa consommation annuelle. Avec les changements de mode de vie et l’arrivée des moyens modernes qui ont bouleversé la vie des villages, de moins en moins de foyers ont la possibilité de faire eux-mêmes cette fameuse poudre et doivent donc l’acheter. C’est donc un grand marché qui s’est ouvert et dans lequel les gens de Belaguel se sont engouffrés dès lors que beaucoup de familles citadines leur passaient des commandes.

L’or rouge

Casquette de base-ball sur la tête, tee-shirt, jean, Ould Amara Mohand Akli, 65 ans, en a fait son beurre. «Cela fait exactement 25 ans que je produis du paprika, et durant une seule saison, de juillet à septembre, il m’arrive de transformer jusqu’à 100 quintaux de piment doux ou piquant», dit-il fièrement. Bon pied, bon œil, Mohand Akli avoue travailler de 8 heures à 20 heures, et ne s’arrêter que pour la pause déjeuner.

«Nous achetons des quintaux de piment doux et piquant. On le trie ensuite pour mettre de côté ce qui est mûr et ce qui ne l’est pas et qui doit encore mûrir et prendre cette belle teinte rouge brique. Le premier choix qui arrive rouge et bien mûr est travaillé en premier pour faire une poudre de qualité. Lavé et trié, il est coupé aux ciseaux en petits morceaux avant d’être étalé pour sécher au soleil d’été», explique Mohand Akli tout en maniant avec dextérité une paire de ciseaux qui fait voleter des morceaux de piments.

Dans le garage en bas de chez lui, dans lequel il s’affaire, le piment est partout. L’odeur est tellement forte qu’elle vous pend à la gorge. «C’est plus difficile pour moi depuis que mes filles se sont mariées, car c’est un travail exigeant en main-d’œuvre. C’est dur, mais cela me permet de vivre décemment», dit-il encore. Jusque dans les années 1990, c’était encore les femmes qui produisaient de la poudre de piment de manière traditionnelle. Principalement avec «Ifelfel aabbes», la variété locale. «Nous ne transformons cette variété locale qu’en petites quantités pour la consommation personnelle.

Elle est trop chère pour être rentable», précise encore notre homme. Une fois complètement séchés, les copeaux de poivron ou de piment sont mis dans des sacs propres et emmenés au moulin pour obtenir une belle poudre dont la couleur varie du rouge vif au rouge brique. «Je livre moi-même mon produit à mes clients, en général des commerçants, et des fois on a des commandes des grandes villes, comme Alger ou Oran.

La poudre de piment est devenue la principale rente de beaucoup de foyers, tandis que le village de Belaguel a acquis une réputation bien méritée grâce à ce produit de qualité».


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