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mercredi, 27 mars, 2019
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Evoquant  la drogue, leurs «vies  perdues» et le dégoût que leur inspire le système

Les chants des stades ou les cris déchirants de la jeunesse

14 mars 2019 à 10 h 00 min

Lorsque les marches s’arrêtent, les manifestants emportent les chants dans leurs têtes. Malgré la légèreté et l’humour dont sont empreintes les manifestations depuis le 22 février dernier, certains chants, sortis des stades, résonnent comme un bouleversant cri du cœur. Entonnés par les jeunes, ils  évoquent les rêves qui s’étiolent et la drogue qui consume leur jeunesse, leur fougue et leurs espoirs.

Très vite, «La casa d’El Mouradia», l’un des chants des supporters de l’Usma d’Alger,  devenu l’hymne de  la contestation. Inspiré de La Casa de Papel, feuilleton à succès espagnol mettant en scène une bande de malfaiteurs, il décrit le désarroi des jeunes face à ce qui se passe dans le palais d’El Mouradia depuis vingt ans. Les membres des ultras du club de football d’Alger (USMA), connus sous le nom d’Ouled El Bahdja,  y évoquent directement le cinquième mandat du président Bouteflika.

«L’aube pointe déjà et le sommeil peine à venir, chantent-ils, je consomme à petites doses. Qui dois-je blâmer ? On en a assez de cette vie». Et de poursuivre : «Le premier (mandat), on dira qu’il est passé, on nous a eus avec la décennie noire. Au  deuxième, cela  s’éclaircit, c’est l’histoire  de la casa d’El Mouradia. Au troisième, le pays est amaigri, dévoré par les intérêts personnels. Au quatrième, la poupée est morte, mais l’affaire suit son cours.

Le cinquième va suivre, entre eux l’affaire est conclue. Mais le passé est archivé, la voix de la liberté».  Les ultras, ces associations des supporters des clubs de foot sont généralement à l’origine des slogans et des chants entonnés dans les stades. Créés sur le modèle des clubs italiens, ces communautés, qui activent dans l’anonymat, ont leurs propres groupes de chanteurs. Le groupe de chant d’Ouled El Bahdja a émergé après que le milliardaire Ali Haddad a racheté leur club, une manière pour eux de sauvegarder l’honneur de l’USMA. Dans leur dernier opus  intitulé Ultima verba, qui se veut solennel, et faisant référence à un poème de Victor Hugo, ils affirment que le système tombera bientôt ainsi que «ceux qui ont fait l’autoroute».

«Chkoun Sbabna»

Dans les gradins, les associations de supporters rivalisent d’audace pour porter la voix des «zaoualia». Les supporters de l’USMH d’Alger pointent, eux, un doigt accusateur sur les tenants du régime dans une chanson intitulée Chkoun sbabna (Qui est responsable de nos malheurs ?» La réponse sonne comme une sentence : «El Dawla» (l’Etat). «La solution, reprennent-ils en chœur, réside dans la harga. Mon frère pourquoi pleures-tu ? N’est-ce pas ceux-là qui ont trahi les fellagas ?

Laisse-moi fuir, même si je dois risquer ma vie. Les criminels, ce sont eux, mon ami !» Les jeunes, rompus aux chants politiques des stades, ne perdent pas pour autant leur sens de la bienséance. En guise de carte de vœux de l’année 2019 pour les tenants du régime, une centaine de supporters ont chanté en chœur 3am Saïd , signifiant «Bonne année» dans un savoureux jeu de mots au frère du Président.

«J’ai demandé à mon destin, pourquoi me malmènes-tu ? Il m’a dit à moi, et à des millions de mes semblables, qu’il n’y est pour rien et qu’il faut voir avec les responsables», crient-ils. Et de revenir, dans le même texte, sur le cas d’El Ayachi, mort dans un puits à la fin de l’année dernière à M’sila, haranguant les responsables : «Si c’était du pétrole, vous l’auriez sorti.» Surtout, les chants des stades sont l’expression d’une jeunesse qui se dit prise au piège de la drogue et qui ne voit d’autre recours à son désespoir que la «harga».

L’un des chants des supporters d’El harrach  en est la plus triste démonstration : «Mon Dieu, je suis fatigué. Bien qu’au milieu de la route, je n’ai jamais goûté au bonheur. Je m’effrite à force de me remplir la tête. Ma vie s’est perdue dans le vide et dans les trottoirs.» Et de renchérir : «Bezzef, c’est trop, pourquoi ce pays est devenu comme ça ? Je suis en colère, car cela fait longtemps que je ne me suis pas réveillé. A force de prendre le saroukh et el beïda (drogues, ndlr), j’ai quitté la terre.»

«Mon cœur brûle pour ma vie perdue»

Se disant «épuisés», ils portent l’entière responsabilité du vide qui les habite sur les dirigeants du pays. «Pauvre jeunesse qui n’a connu que les saisies et les prisons. La coupe est pleine, j’en ai marre. Si tout allait bien, pourquoi irait-on prendre la mer afin de rejoindre le pays des autres ! Ils nous ont fatigués avec leurs promesses et leurs histoires». Et de poursuivre : «Fatigué de tourner en rond, je dois prendre une barque pour tracer ma voie.

Le passé, je le classerai dans un dossier noir. Jour après jour, les bonbons me donnent des ailes, je ne sais si cela est illusion ou un destin. Mon cœur brûle pour ma vie perdue». Force est d’affirmer néanmoins que la contestation dans les stades n’est pas nouvelle en Algérie, datant de la période coloniale, où les nationalistes algériens y entonnaient des «nachids» mettant en avant leur identité algérienne.

Ils ont été suivis par la quête identitaire des supporters de la jeunesse sportive de Kabylie sous le slogan «Imazighen». Durant les années de fortes pénuries, les supporters lançaient des revendications d’ordre social «Donnez-nous el batata (la pomme de terre), on vous donnera Yamaha (Figure joviale du football algérien assassiné plus tard par les terroristes)».

Durant les années 80, le président Chadli Bendjedid et le responsable du FLN, Mohamed Cherif Messadia, étaient les cibles préférés des supporters contestataires à travers le slogan «Ma djiboulnach felfel khal, djiboulna raïs fhel» (Ne nous ramenez pas du poivre noir, mais un vrai homme au pouvoir !) Dans la même veine, ils grondaient «Hlima tahkem fina» «Hlima (épouse du président, ndlr) nous commande».  Après 88, les jeunes entonnaient «Bab El Oued chouhada».

«Le recours systématique à la contestation du pouvoir politique dans cet espace public ludique montre que les jeunes ont pris le plein pouvoir de protestation contre le totalitarisme de l’Etat. Le stade, lieu efficace d’éducation de masse, est pour la jeunesse algérienne une école de la résistance et le football spectacle, une authentique propédeutique de la révolte, un espace d’élaboration de ”la parole politique jeune”. Pour le cas de l’Algérie, nous sommes réellement en présence d’une nouvelle signification de la notion d’engagement politique», peut-on lire dans une étude réalisée par Youcef Fates pour le compte du Crasc.

Le stade est, avec les réseaux sociaux, l’un des derniers bastions de la liberté d’expression des jeunes, criant leur rage face aux hauts responsables qui assistaient aux matchs dans les loges VIP. Face aux supporters qui tentaient d’ouvrir le dialogue avec leurs dirigeants, dans d’ultimes appels au secours, les télévisions coupaient le son. Maintenant que ces chants ont gagné la rue, tout le monde aura entendu.

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