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Razika Adnani. Philosophe et islamologue

La réforme de l’islam est avant tout celle de la représentation de la pensée

06 juillet 2018 à 6 h 39 min

Vous écrivez qu’«il est essentiel d’interroger les textes et l’histoire de l’islam, d’avoir une connaissance réelle des différentes théories qui entourent l’islam et qui ont participé à sa construction.» C‘est la démarche que vous avez entreprise. Qu’en avez-vous déduit ?

Dans mon livre, j’ai surtout interrogé la pensée musulmane qui a intimement façonné l’islam. De ce travail, j’ai déduit qu’elle est certainement riche par ses questionnements et la diversité de ses thématiques, cependant, deux de ces questions sont importantes et essentielles. La première est d’ordre conceptuel, elle concerne la conception ou la définition de l’islam.

Qu’est-ce que l’islam ? Est-il une spiritualité ou une organisation sociale ? La seconde est d’ordre épistémologique, elle concerne le rôle de la pensée face à la révélation : doit-elle, c’est-à-dire la pensée, avoir un rôle ou non dans le domaine du savoir exégétique et juridique ?

Cette seconde question est fondamentale dans la pensée musulmane, car elle a influencé toutes les autres y compris celle de la définition de l’islam, et elle est également à l’origine de beaucoup d’autres.

Les réponses que les musulmans ont données à ces deux questions ont marqué l’islam et ce qu’il est devenu après l’interruption de la révélation.

Les théories et les concepts dominant la pensée musulmane depuis la fin du XIIe siècle ne sont pas en faveur de la pensée c’est -à-dire le littéralisme, la théorie du Coran incréé, le salafisme, le dévoilement et la théorie des saints dans le soufisme.

Toutes, elles marquent la défaite de la pensée comme faculté de réflexion et de raisonnement. Enfin, je déduis que cette défaite de la pensée constitue le réel problème que rencontrent l’islam et les musulmans depuis le XIIe siècle, et cela dans tous les domaines et non seulement en religion.

Quant à la question de la conception de l’islam, les musulmans ont opté pour une religion où la dimension sociale est une partie intégrante de l’islam. Même le soufisme qui se veut une doctrine spirituelle ne rejette pas, à partir du compromis qu’il a conclu avec les juristes aux environs du XIIe siècle, la dimension sociale de l’islam.

Cela permet de comprendre le lien étroit entre l’islam et la politique ; l’organisation de la cité est par nature une affaire politique. Associée au salafisme et au littéralisme, cette conception explique la difficulté des sociétés musulmanes à avoir cette souplesse qui leur permet d’évoluer et de s’adapter à leur époque.

Vous préconisez une «réforme véritable» de l’islam. A qui doit revenir cette initiative ?

J’utilise cette expression de «réforme véritable» pour distinguer la réforme à laquelle j’appelle, et qui est nécessaire aujourd’hui, de celle qui a été revendiquée par la majorité des réformistes jusque-là. La «véritable réforme» est celle qui est orientée vers l’avenir pour une nouvelle manière de comprendre et de pratiquer l’islam ; c’est une réforme qui crée du nouveau.

Contrairement à la précédente qui a comme objectif de corriger ou purifier l’islam afin qu’il retrouve son éclat d’antan. La «réforme véritable» est également celle qui ne se contente pas des questions secondaires et superficielles.

La tradition chez la très grande majorité des réformistes est d’insister sur les limites de leur action et celles de leur réflexion.

Autant de conditions qui ont entravé jusque-là le projet de réforme de l’islam. Aujourd’hui, il est nécessaire d’interroger en profondeur les différentes théories qui entourent l’islam, car elles déterminent la manière de comprendre les textes et le rapport que les musulmans entretiennent avec ces derniers ; la réforme de l’islam est aussi celle de la théologie.

Quant à votre question : à qui doit revenir cette initiative ? Elle revient aux intellectuels, sociologues, historiens…aux islamologues, autrement dit ceux qui pensent l’islam avec rationalité et objectivité.

Elle revient aux musulmans de confession ou de culture, d’une part, c’est leur religion et c’est à eux que revient cette tâche, et d’autre part, toute idée de réforme de l’islam venant des non-musulmans et notamment des Occidentaux sera vue par la grande majorité des musulmans comme une intrusion étrangère dans les affaires de l’islam et une nouvelle attaque de l’Occident contre l’islam.

Cela sera un bon alibi pour les conservateurs pour riposter, ce qui précipitera encore une fois l’échec de ce projet de réforme. La réaction des musulmans de France au manifeste des 300 en est un bon exemple.

Cependant, cela n’empêchera pas les autres d’interroger l’islam, ni les musulmans de nouer le dialogue et l’échange avec les adeptes des autres religions. Quels seraient les étapes de cette réforme ? La première étape de cette réforme est épistémologique.

Elle consiste à réhabiliter la pensée comme faculté créatrice et rationnelle. Ainsi seulement, elle se libérera de l’emprise des théories théologiques et méthodologiques : celles du Coran incréé, du littéralisme et du salafisme qui entravent la réflexion et le raisonnement donc le projet de réforme de l’islam.

Cette réforme de la représentation de la pensée est la condition nécessaire pour envisager la seconde étape qui est celle d’un réel re-travail sur les textes.

Elle consistera à refaire la lecture des textes pour un islam plus adapté à notre époque.

Cependant, si la réinterprétation est indispensable, elle a ses limites, car on ne peut pas faire dire au texte ce qu’il ne peut pas dire.

Je ne suis pas de ceux qui nient le rôle du lecteur, mais je ne suis pas non plus de ceux qui nient le rôle du texte, et un commentaire est celui d’un texte sinon, il ne le serait pas.

Certains textes ne sont pas à réinterpréter mais à remettre dans leur contexte ; ils sont tout simplement faits pour une époque qui n’est pas la nôtre.

Le but de la contextualisation est donc de déclarer leurs recommandations caduques lorsque le contexte ne permet plus de les pratiquer. Cette idée semble choquer un grand nombre de musulmans. Pourtant, il s’agit d’une pratique connue en islam.

Les musulmans ne pratiquent pas toutes les recommandations des textes. Certaines ont été consciemment ou inconsciemment abandonnées.

L’exemple le plus connu est celui du châtiment de la main coupée décrété dans le verset 38 de la sourate 5, La Table. Son annulation est justifiée par le fait qu’il ne répond plus aux nouvelles circonstances.

Il y a également les versets instituant l’esclavage qui sont aujourd’hui considérés comme obsolètes par tous les musulmans.

D’autres recommandations sont annulées, soit parce qu’elles s’opposent à d’autres, soit parce qu’elles ne répondent pas à la conception des musulmans de la société et des relations entre individus.

Pourquoi les musulmans ne parviennent-ils pas à concrétiser cette exigence de réforme qui n’est pas nouvelle ? Comment faire alors que la pensée islamique semble bloquée et la raison exclue de la religion islamique depuis la Nahda qui n’a pas réussi à se pérenniser ?

En effet, la question de la réforme n’est pas nouvelle. Elle a été lancée au XIXe siècle et la fin du XXe siècle a signé sa défaite. Défaite qui s’explique par le fait que ceux qui portaient cette réforme n’avaient pas eux-mêmes pu se débarrasser de l’image négative de la pensée et de la peur à l’égard de la raison qui ont bloqué l’activité de ces facultés intellectuelles et cela depuis la fin du XIIe siècle.

C’est pour cela que je dis qu’aucune réforme réelle de l’islam et des sociétés musulmanes n’est possible si la pensée demeure décriée et si la raison continue d’être bloquée.

Qu’est-ce qui distingue le wahhabisme du salafisme avec lequel il est souvent confondu ?

Le wahhabisme est l’une des doctrines de l’islam qui ont le plus marqué le début de ce siècle. Elle est née en Arabie Saoudite au XVIIIe siècle.

L’objectif de son fondateur, Mohamed ibn Abdewahhab, était de réformer l’islam, c’est-à-dire, le débarrasser de tous les éléments étrangers qui s’y étaient incrustés lui permettant de revenir à la religion vraie et pure des premiers musulmans.

Le salafisme est une théorie épistémologique attestant que le savoir des salafs reflète la vérité du message de l’islam. Toutes les générations à venir qui veulent accéder à cette vérité doivent s’y référer.

En ce sens, le wahhabisme est un salafisme. Cependant, tout salafisme n’est pas un wahhabisme. Tous ceux qui croient que le savoir des anciens est le critère de la vérité sont des salafistes.

Les modernistes qui défendent les valeurs nouvelles en cherchant leur bien-fondé dans le savoir des salafs et leur manière d’organiser leur société sont des salafistes.

Ils ne se présentent pas comme tels, mais leur esprit est salafiste. Pour moi, ce sont «des modernistes salafistes».

Qu’en est-il de l’égalité des droits en islam, en matière de mariage, de divorce, de succession, d’autorité parentale.

Cette question n’est-elle pas au cœur de la réforme de la pensée et de la loi islamiques ? Les règles juridiques, ou la charia, sont au cœur de la réforme de l’islam parce que tout d’abord, les musulmans ne conçoivent pas leur religion sans cette dimension sociale et juridique.

Ensuite, parce que les sociétés musulmanes connaissent une mutation palpable de leurs mentalités et de leurs mœurs, malgré les apparences, après que les nouvelles technologies ont aboli les frontières géographiques et culturelles, et que de plus en plus de musulmans vivent en Occident.

Ces deux éléments posent incontestablement la question de la réforme des règles juridiques de l’islam. Le problème : ces règles sont celles qui manifestent davantage de résistance au changement et à l’évolution notamment celles concernant le statut de la femme, ce qui les met encore plus au cœur de la réforme de l’islam.

Certaines femmes entreprennent une relecture des textes pour une interprétation plus conforme à l’égalité entre les femmes et les hommes. Qu’en pensez-vous ?

C’est certainement un travail intéressant. Cependant, et comme je l’ai dit plus haut, la réinterprétation n’est pas la solution à adopter pour tous les cas, et elle a ses limites.

Concernant certaines recommandations comme celles qui maintiennent la femme en situation d’infériorité et celles relatives au statut des minorités par exemple, elles sont faites pour une époque qui n’est pas la nôtre ; elles ne répondent plus au contexte d’aujourd’hui.

Il est plus facile et plus logique de les remettre dans leur contexte et les déclarer caduques. La question est davantage celle du rapport aux textes que celle de l’interprétation

Un islam renouvelé est-il envisageable et possible ?

Dans les conditions sociales, psychologiques, économiques des musulmans aujourd’hui, devant les enjeux de notre époque, renouveler l’islam, tadjdid, n’est pas seulement envisageable, c’est indispensable ; réformer aujourd’hui est même un acte de responsabilité.

Cependant, beaucoup manifestent de la réticence à l’idée de la réforme et du renouvèlement de l’islam et d’autres la rejettent sous prétexte qu’il s’agit de la religion sacrée de Dieu.

Cette position dévoile un manque de distinction entre l’islam en tant que religion divine que Dieu a envoyée, selon la croyance musulmane, et qui est contenue dans les textes et l’islam tel que les musulmans l comprennent et le pratiquent.

Le premier appartient au monde du divin, alors que le second s’inscrit dans le monde des humains et sa réalité.

Celui-ci, que j’appelle «l’islam construit», les musulmans l’ont construit à partir du premier que j’appelle «islam révélé». «L’islam construit» n’est pas celui qui est envoyé aux musulmans, mais celui qu’ils ont compris de celui qui est envoyé.

La première chose à retenir est que «islam révélé» est un seul et «l’islam construit» est multiple.

C’est ce dernier qui est concerné par la réforme qui n’est en réalité que l’incarnation du droit des musulmans d’aujourd’hui de faire leur propre lecture des textes et d’avoir un rapport à ces derniers qui correspondent à leur époque et aux valeurs de la modernité. Ainsi, réformer l’islam ne touche en rien la sacralité de la parole divine.

C’est refuser de le faire qui altère cette sacralité, car cela revient à dire que la lecture que les musulmans ont faite du Coran, les théories et les concepts qu’ils ont mis en place avec lesquels ils entourent leur religion, leur comportement vis -à-vis des textes sont parfaits et absolus, ce qui va à l’encontre du principe monothéiste selon lequel l’être humain ne partage jamais avec Dieu ses attributs.

Qu’est-ce qui caractériserait cet islam de France que les autorités françaises appellent à construire ?

Il est important de préciser qu’on ne peut évoquer une réforme de l’islam que si l’on interroge l’islam en tant que religion.

C’est pour cela que le projet de réforme d’Emmanuel Macron n’est pas une réforme de l’islam, mais celle de la gestion du culte musulman en France. Comme je l’ai précisé dans mon article : Réformer l’islam de France ou réformer l’islam tout court.

Cependant, si réformer «l’islam de France» signifie procéder à un renouvèlement de la religion musulmane en France afin de construire un islam moderne et républicain et cela indépendamment des autres pays musulmans où l’islam continuera à être figé dans sa version traditionnelle, ce projet n’est qu’une utopie.

Les musulmans de France vivent en France certes, mais lorsqu’il s’agit de leur religion c’est vers leurs pays d’origine et le monde musulman qu’ils se tournent. D’autant plus que leur proposer un autre islam spécifique à la France renforcera l’idée que l’Occident veut la fin de l’islam, ce qui accentuera la crispation et le rejet de cette réforme.

Sauf si cette réforme ne touche qu’aux apparences et c’est ce que veulent les conservateurs justement. Pour eux, l’islam n’a pas besoin de changement, mais une dérogation est accordée aux musulmans d’Occident pour assouplir certaines questions secondaires liées à la pratique.

Nous avons dit plus haut que la réforme qui ne pose pas les questions en profondeur va à l’encontre de la «réforme véritable» dont les musulmans ont besoin pour faire face aux enjeux de l’époque actuelle et à ceux de l’avenir.

Pourrait-il constituer un modèle à suivre par les sociétés musulmanes ?

Il y a certes aujourd’hui des débats autour des problèmes que rencontre l’islam en Europe qui peuvent inciter les musulmans à s’interroger sur leur religion y compris ceux qui vivent dans les pays musulmans.

Cependant, les réactions des musulmans de France montrent que ces débats n’incitent pas réellement à la réflexion souhaitée au sein de la communauté musulmane en France.

Les musulmans de France sont frileux concernant leur religion ; le sentiment de vivre dans un pays qui ne leur permet pas d’être de bons musulmans pèsent sur les esprits et se reflète dans les comportements.

 

 

 

Razika Adnani est philosophe, islamologue et écrivaine. Elle est aussi présidente-fondatrice des Journées internationales de philosophie d’Alger, membre du Conseil d’orientation de la fondation de l’islam de France et membre du Conseil scientifique du centre civique d’étude du fait religieux CCEFR. Elle donne des conférences et intervient dans des colloques notamment en France.
Son dernier livre s’intitule Islam : quel problème ? Les défis de la réforme (décembre 2017 aux éditions UPblisher). Elle a publié en 2011, en arabe, Le blocage de la raison dans la pensée musulmane est-il bénéfique ou maléfique à l’islam ? En 2014, elle publie en français La nécessaire réconciliation, un essai sur la question de la violence, la relation à l’autre et à soi. Elle a également écrit de nombreux articles publiés dans la presse.

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