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vendredi, 07 août, 2020
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Rachid Hamatou, journaliste auteur, photographe : «Il est temps de décentraliser la gestion du patrimoine !»

02 août 2020 à 9 h 45 min

-Une partie de la palmeraie du site touristique des balcons de Ghoufi dans les Aurès a été détruite par des incendies. Les dégâts, nous dit-on, sont irréversibles. Que s’est-il passé au juste ?

Ghoufi, agglomération secondaire de la commune de Ghassira, dans la wilaya de Batna, se trouve à plus de 80 km au sud du chef-lieu de la wilaya de Batna. Les constructions berbères, qui sont en harmonie avec le relief, car les matériaux de construction sont puisés des lieux-mêmes (terre, pierre, troncs d’arbre), s’ajoutent à la végétation luxuriante des jardins qui sont souvent la propriété des habitants pour exploitation vivrière.

Mais il y a aussi et surtout Ighzar Amlel (Oued Labiod) qui a donné son nom à toute une vallée. Précisons que les habitants du Ghoufi appartiennent à plusieurs factions qui ont donné leur nom à leur lieu d’habitation : Ath Mimoun, Hitesla, Idharene, Ath Yahia, Ath Mansour, Taourirt. En plus de son classement comme Zone expansion touristique (ZET), Ghoufi est classé au patrimoine national depuis 1928. Ce classement et cette ZET n’apportent rien ou presque en matière de préservation du site, car classé n’est pas protégé. Le site est aussi mondialement connu puisqu’il est référencé dans les plus grands guides et magazines spécialisés en matière de tourisme et voyage : Le Routard, Le Guide bleu, le Petit futé… et bien d’autres guides, mensuels et hebdomadaires, consultés par les grands voyageurs et touristes.

Au début de cet été (2020) qui coïncidait avec le début du mois de Ramadhan, un incendie avait ravagé une bonne partie de la palmeraie qui se situe dans le lit de l’oued même (Ighzar Amlel), sachant que quelques jours auparavant un collectif de jeunes du village a lancé une «touiza» (l’ancêtre de l’entraide), pratique connue dans les Aurès, pour une vaste opération de nettoyage, désherbage, décongestionnement des «seguia», profitant du retour d’une eau limpide, car une Station d’épuration des eaux usées (STEP) a été mise en service à Arris, ce qui allait permettre une renaissance de la faune et de la flore en agonie.

Des individus malintentionnés, profitant de l’absence des jeunes volontaires, qui sont partis pour une pause, ont mis le feu dans plusieurs lieux. Sans moyens et avec l’arrivée avec plus de 4 heures de retard de la Protection civile de la daïra de T’kout, à moins de 40 minutes, les dégâts sont énormes et par endroits irréversibles. Aucun jeune du collectif bénévole ne croit à l’accident, encore moins à l’aboutissement d’une enquête, qui n’a d’ailleurs pas encore démarré. Il est à signaler hélas que ce scénario catastrophique n’est pas nouveau, puisqu’en juin 2011, il y a eu un drame similaire dont les cicatrices sont encore visibles. Selon les anciens des différentes «dechra», il est possible de récupérer plusieurs palmiers centenaires car ils ne sont calcinés que de l’extérieur (écorce), cependant une bonne partie est sans espoir. Des tortues, des hérissons, chacals, oiseaux, qui ont abandonné leurs nids aux flammes, et bien d’autres animaux sauvages ont péri dans cet incendie.

-Le collectif de jeunes volontaires, dont vous parlez justement, s’était engagé à lancer une opération de reboisement…

L’incendie n’a fait que doubler ou tripler la volonté des jeunes du collectif, qui ont repris les travaux une journée après les faits en rajoutant à leur tâche le reboisement, en ramenant de jeunes plans de palmiers. Selon les dires des connaisseurs, ils prendront racines rapidement, car l’eau qui était rare est disponible, et avec l’arrêt total du déversement des eaux usées dans l’oued, la nature reprendra ses droits, nous a assuré Kamel, un jeune agronome bénévole, qui ne veut surtout pas entendre de l’abandon du projet et de la «touiza». Cette pratique ancestrale, perpétuée par l’homme auressien et d’autres régions du pays, fait des émules, puisque à M’chouneche (Imsounine) wilaya de Biskra, et après avoir attendu des années durant les citoyens ont retroussé leurs manches pour prendre exemple sur les jeunes de Ghassira en accomplissant un travail énorme.

-Le Haut commissariat à l’amazighité (HCA) devait organiser en début d’année un colloque consacré à ce site (Goufi), mais la crise sanitaire liée à la Covid-19 a provoqué l’annulation de l’événement…

En effet, le HCA ambitionne de soutenir le projet proposé par l’architecte Meguelati Hannane, qui a soumis un travail des plus intéressants et ambitieux dans le domaine de l’éco-tourisme dans les Aurès. Une étude en Master 2 en architecture – Ecole d’architecture de Paris (France), a pour but la réhabilitation de l’ancien hôtel du Ghoufi, réalisé à même la roche en harmonie avec le relief et le canyon.
Conscient de l’importance et de la rudesse de la tâche, le secrétaire général du HCA, M. Si El Hachemi Assad, et différents acteurs du secteur ont été invité en tant que partenaires à prendre à ce projet, le premier du genre. C’est au mois de mars 2020 qu’un comité scientifique a été installé lors d’une rencontre officielle qui a eu lieu siège du HCA en présence des représentants des agences de voyage, du tourisme sachant que le directeur général du tourisme a tenu à prendre part en personne à cette rencontre. Une visite sur les lieux et une rencontre avec les spécialistes auront lieu à M’chouneche dans la wilaya de Biskra, dès que les conditions le permettent et la situation sanitaire s’améliore.

-L’on croit savoir que l’opération de réhabilitation d’un autre patrimoine important de la wilaya de Batna, Medghacen en l’occurrence est abandonnée…

Je suis né à Tahmemt, El Madher (24 km au nord-est de Batna), et le tombeau numide Imedghssen est à 40 minutes de mon village. Il est pour moi ce que le moulin est pour Alphonse Daudet. Je me souviens même de l’époque où il y avait un figuier au sommet du tombeau. Je me rappelle aussi des nouveaux mariés de Tahmemet, mon village qui allaient faire une procession autour du tombeau pour la «baraka».

C’est pour vous dire que mon intérêt et mon souci quant au devenir du tombeau numide ne date pas d’hier ou avant-hier, mais dès que j’ai appris à placer deux phrases, j’ai informé, puis alerté et pas uniquement pour le tombeau et je n’ai jamais cessé de le faire… On est à la énième restauration et à chaque fois, le vestige (Imedghssen) se portait mieux avant lesdites restauration, stabilisation, renfoncement, réhabilitation, à chaque échec, il y a une phraséologie.

Les premières interventions dataient de l’époque coloniale, viennent ensuite celles de la fin des années 70-80’ où on a installé des colonnes en béton rajoutées à celles authentiques du tombeau. Les travaux arrêtés illico-presto.

Certains individus du Domaine et de la tutelle (ministère de la Culture) disent que ce n’est pas méchant ; mais pourquoi a-ton alors arrêté les travaux ? Pour en arriver-là ? C’est une situation inquiétante, voire dramatique. Une probable perte d’authenticité et mise en irréversibilité. «Vous n’êtes pas spécialiste», nous disent des délégués qui viennent d’Alger. Mais force et de constater qu’il n’est pas besoin d’être architecte ou archéologue pour s’en rendre compte.

De nos jours, Dieu merci, le tombeau figure sur les billets de banque d’Algérie, le tombeau est considéré comme étant la première tentative pour l’édification d’un Etat en Afrique du Nord, ce n’est pas un jeu de Lego encore moins un tiroir-caisse, car les sommes qui lui ont été allouées sont énormes, aussi bien par l’Etat algérien, l’Union européenne (UE) qui a, à elle seule, versé la coquette somme de 21,5 millions d’euros dans un programme qui prévoit la réalisation de projets pilotes incluant des travaux de conservation, restauration, réhabilitation et /ou mise en valeurs. La toute dernière opération durant les années 2000, prise en charge par la wilaya de Batna, le ministère de la Culture, la DUC, la DLEP et un bureau d’études d’Alger ’est achevée en queue de poisson, puisqu’un éboulement a mis fin à l’opération qui doit certainement avoir un nom.

Ce qui est sûr, c’est que le sommet du tombeau a été dégagé (des pierres ont été enlevées), ce qui permet une plus importante pénétration des eaux pluviales, et de fait, la fragilisation accélérée du vestige. Lors d’une visite sur les lieux, le Pr. Lorenzo Jurina, chef de département de l’Ecole polytechnique de Milan (Italie) en 2015, avait attiré l’attention des responsables et tiré la sonnette d’alarme sur l’état du monument, classé parmi les 10 monuments les plus menacés et fragiles au monde. L’ancien ministre M. Azzedine Mihoubi s’est dit insatisfait des propositions qui lui ont été faites par différents spécialistes et bureaux d’études, il n’est plus au poste. Et rebelote ! De toutes les façons, ce n’est pas une fête aussi importante soit-elle, avec makroud ou baklava qui va régler ce souci majeur car il y va de notre mémoire, identité, histoire, algérianité…

Des pyramides qui ont 12 fois l’âge d’Imedghssen ont été restaurées et reçoivent les touristes, le gardien du tombeau attend son salaire depuis des mois ! Il risque d’abonner le gardiennage. La tutelle est appelée à prendre sérieusement en main ce legs en souffrance en impliquant des partenaires locaux, pour une collaboration et information réelles, nous en parlons depuis plus de 30 ans, non seulement rien n’a été fait, mais ce qui a été fait a porté préjudice au tombeau.

-L’artisanat dans le pays chaoui vous tient à coeur. Les artisans que vous avez approchés et photographiés souffrent du manque de soutien des pouvoirs publics. Que faudrait-il faire pour sauver cet autre legs en déshérence ?

Seule une politique sérieuse peut redonner vie au secteur de l’artisanat en agonie, sachant que ceux qui font de la résistance le font sans illusions. Une poterie à M’chouneche, l’Aures du sud, tourne avec un matériel des années 70 et un four de la même époque qui peut exploser à n’importe quel moment et faire d’important dégâts humains. Il y a aussi tous ces moulins traditionnels qui tournent encore grâce à la traction animale… Mais peut-être l’exemple le plus triste reste le tapis de Babar wilaya de Kehchella : ce tapis des Nememcha a décroché le 1er prix à l’époque coloniale devant le tapis iranien et celui de l’Azerbaïdjan.

De nos jours, les tisseuses à Babar sont payées au filet social ! Au pays du tapis, il n’y a même pas un musée le plus modeste qui soit ; les receleurs, spéculateurs en tous genres, font barrage aux vrais tisseuses et tisseurs. Si la direction de l’artisanat et du tourisme ne protège pas ce produit et si le fruit du labeur ne revient pas aux vrais artisans, un jour tout s’arrêtera. Les instituons censées protéger ce legs ont failli à leur rôle : celui d’encourager, d’aider à l’écriture à la visibilité de ce patrimoine.

-Que faire ?

J’ai des promesses fermes pour la prise en charge d’un ouvrage consacré au tapis des Nememcha, un ouvrage est insuffisant, mais il faut le faire pour piquer et sensibiliser les esprits. Il n’est plus possible de rester à Alger et diriger l’Algérie profonde, le continent Algérie ne se gouverne pas à partir d’un bureau climatisé à Alger. Beaucoup de diplômés, de hauts cadres de l’Etat ne savent pas que Batna n’a pas de frontière administrative avec Tiaret. En mots simples, il est temps de décentraliser. A quelque chose malheur est bon, on a vu que les pays qui s’en sortent le mieux avec la Covid-19 sont ceux où la décision est horizontale et non verticale.

 

 

 

BIO EXPRESS

Rachid Hamatou, journaliste happé par la photographie.
Natif du village Tahmemet, dans la commune d’El Madher, il déménage à Batna. Il y suivra ses cours au lycée technique El Bachir El Ibrahimi où une enseignante de langue française lui offre son premier appareil photo, un Ricoh modèle KR10. Tour à tour fonctionnaire à la maison de la Culture de Batna, enseignant de la langue française et enseignant de photographie à l’Ecole régionale des beaux-arts de la même ville, Rachid Hamatou devient journaliste et photographe. Il rejoindra plusieurs rédactions : il a ainsi travaillé pour l’hebdomadaire El Aurès, puis Le Matin, El Watan et enfin à Reporters. Sa notice Wikipédia, qu’il faudra éventuellement étoffer, précise que le journaliste-photographe, qui a sillonné le pays, a réalisé des expositions de photos en Algérie et à l’étranger. «Sa première exposition photographique se déroula à Tizi ouzou dans les années 1980, dans le cadre d’un échange, Djurdjura-Aurès. Puis il enchaîne avec des expositions en France (Marseille, Paris) où il est resté pendant 4 ans, Barcelone», détaille l’encyclopédie en ligne. Touche-à-tout, ce Chaoui universel publie des livres, dont le dernier apprécié par la critique a traité du vaste pays chaoui : Raconte-moi les Aurès.



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