Ighil Mahni, un village moule de révolutionnaires | El Watan
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à quelques encablures d’Agouni Oucherki, chef-lieu de la commune d’Aghribs

Ighil Mahni, un village moule de révolutionnaires

20 décembre 2018 à 9 h 15 min

Entre 1946 et 1947, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Ahmed Askri et Ahmed Iguertsira, deux jeunes cousins du village Ighil Mahni, une localité située à 50 km au nord de Tizi Ouzou et relevant de la commune d’Aghribs (daïra d’Azeffoun), avaient respectivement 17 et 15 ans.

Imprégnés du nationalisme par leurs aînés, ils se rendaient fréquemment à Alger après avoir été des bergers «scolarisés» durant leur enfance.

Dans la capitale, ils intégrèrent le PPA/MTLD, grâce à Mohand Abba dit «Moh Ava», militant, lui, dès 1936-37, parmi les tout premiers nationalistes à At Jennad, Ibehrien et dans l’Algérois. Il était leur aîné au sein du parti et au village.

Ils parlent volontiers pour El Watan en ce mois de septembre 2018, coïncidant avec la 62e année de la destruction de leur village par l’armée coloniale française : «Après 1947, le MTLD est légalisé, et nous militions alors librement, tout en nous occupant de la distribution des journaux du Mouvement pour le triomphe des libertés, L’Algérie libre et El Maghreb El Arabi, en arabe et en français), comme nous activions lors des élections pour la représentation algérienne à l’Assemblée française», se rappellent nos deux interlocuteurs.

A peine sortis de l’adolescence, les deux fervents militants auront à connaître, grâce à Mohand Abba, Messali, Krim, Ouamrane, Yazourene, dit «Vriroche», Cheikh Mohand Ouamar et Amar Arhab dit «Batiste», Chercham, le père du chanteur Abdelkader Chercham d’Azeffoun, Si El Hocine Oulbachir (Iachouba), dont le fils, Si Mohand Oulhocine (en vie), était aussi un ancien militant, et beaucoup d’autres encore. «Avec Moh Ava, nous avions le ”privilège” de rencontrer souvent, à Ighil Mahni, Belkacem Krim et Amar Ouamrane. Une fois, vers 1948, ce duo nous a d’ailleurs ”surpris agréablement” dans la mosquée du village en train de répéter des chants patriotiques que nous apprenions par cœur.

Les textes nous étaient ramenés par cet aîné auprès d’Ali Laïmèche, avec lequel il était en contact constant et qui venait souvent à Ibsekriene. D’ailleurs, me semble-t-il, c’est dans cette région qu’il est décédé, si jeune, d’une tuberculose. Ali Laïmèche faisait partie du groupe de Omar Ousseddik et d’Idir Aït Amrane.

C’est dire à quel point cette localité était un lieu de transit permanent et ”sécurisé” pour tous les militants nationalistes», se rappellent nos interlocuteurs. A l’époque, expliquent les deux octogénaires, «lorsque les gendarmes soupçonnaient quelque activité politique au village, ils s’amenaient à deux et à dos de cheval».

Ils se souviennent de l’arrestation, en 1947, de l’autre grand militant du village, Mohand Hamadi, pour avoir dénoncé publiquement la fraude dans un bureau de vote à Ighil Mahni, lors des élections législatives. Mais il sera libéré en fin de journée.

Discours de Mezghena et de Messali en mémoire

En 1948, Moh Ava «notre aîné en tout, avait reçu à Ighil Mahni Hadj Messali, qui passera la nuit chez cet aîné. Le lendemain, l’illustre invité fera un grand meeting à Aghrib, puis un autre à Timerzouga (Fréha), chez Saïd Abour (originaire d’Abizar), un grand militant aussi. En venant à Ighil Mahni, Hadj Messali avait été accompagné d’un groupe de plusieurs militants de la région, tous des berbéristes, notamment Si Rezki Ouldjoudi, originaire de Mekla, Si Saïd Oubouzar de Imsounen (Iflissen), et d’autres encore».

Se remémorant leur ferveur de jeunes militants du PPA/MTLD pour la révolution, M. Askri, du haut de ses 90 ans et sous «l’écoute attentive» de son compagnon, nous récite un discours du député Ahmed Mezeghna, un des cinq représentants algériens à l’Assemblée nationale française, prononcé en 1948.

Dans cette intervention, Mezghena disait : «Pour nous Algériens qui ressentons dans notre chair et dans notre conscience les méfaits de la colonisation française dans notre malheureuse patrie, le procès du colonialisme n’est plus à faire. Cependant, faisant violence à nos sentiments, nous nous efforcerons de parler calmement sur un sujet qui nous tient à cœur.

Nous nous bornerons à démontrer la nocivité, pour ne pas dire plus, du fait colonial appliqué à l’Algérie en nous basant sur des documents tirés de sources officielles, en faisant appel à la froide logique et l’examen objectif des faits. Etudions ensemble, si vous le voulez bien, l’aspect économique de la colonisation française en Algérie. Le premier problème qui s’offre à notre examen est celui de la terre. Dans un pays comme l’Algérie, où l’agriculture demeure la ressource essentielle, ce problème revêt un intérêt particulier. Il se pose avec autant plus d’acuité qu’il est le centre du problème algérien.

Les gouvernements français, qui se sont succédé au pouvoir depuis 1830, ont invariablement tendu leurs efforts vers ce but et rivalisèrent d’ardeur dans cette opération. A l’heure actuelle, d’après les statistiques officielles, la propriété foncière algérienne se répartit comme suit : sur les 20 200 000 hectares que représente cette propriété foncière, la propriété foncière algérienne couvre 9 200 000 hectares.

Les 11 600 000 hectares restant constituent la propriété privée européenne et le domaine de la colonisation. Le domaine de la colonisation s’est constitué par l’expropriation monstre subie par les autochtones. Il serait fastidieux de citer toutes les lois françaises…». M. Askri, qui oublie les toutes dernières phrases de l’intervention de Mezeghna, nous récite encore un bon morceau d’un discours de Hadj Messali, prononcé à Angoulême (France), dans les années 1940, et dans lequel il interpellait les émigrés algériens : «Vous qui vous exilez pour ainsi dire de votre pays, vous qui aviez été obligés par la misère de l’impérialisme de quitter votre patrie à la recherche d’un morceau de pain et surtout d’une justice plus saine, n’oubliez pas qu’il n’appartient qu’à vous de travailler à la libération de votre nation.

Que vous soyez à Paris, à Alger ou n’importe où, sachez que vous avez toujours des devoirs à accomplir. Faites comprendre votre cause à ceux qui l’ignorent ou la connaissent mal. Vous qui avez l’occasion de vivre avec le peuple de France, faites lui connaître l’idéal de démocratie et faites lui savoir que l’impérialisme vous en prive. Les monts du Djurdjura ont les yeux tournés vers vous…». Encore l’oubli des dernières bribes.

Ouali Bennaï arrêté à Oran par dénonciation

Tout jeunes à Ighil Mahni, nos deux anciens militants avaient la manie d’apprendre par cœur toute déclaration ou discours de ces orateurs hors pair. «Nous les vénérions à l’époque et les respections énormément. Nous avions en eux un grand espoir», avouent-ils, précisant que «le jour où ça a commencé à grincer, ce fut lors de la réunion du comité central du parti à Alger, lorsqu’on n’a pas invité, sciemment, Bennaï Ouali, que les dirigeants avaient traité de ”berbériste”. C’est de là que la scission s’est dessinée.

D’ailleurs, lorsque Bennaï Ouali a été arrêté, ce fut par dénonciation. Quittant alors le comité central, Bennaï partit directement pour Oran afin, espérait-il, embarquer vers la France et rejoindre la Fédération du parti en Métropole. Il sera arrêté dans la capitale de l’ouest.

Et, depuis, la fissure des rangs ne cessait plus de s’élargir», regrettent aujourd’hui encore nos deux anciens nationalistes. Au lendemain, cette affaire dite des “Berbéristes” en 1949, se rappellent-ils, «il y eut un intermède pour nous deux, car ayant constaté que plusieurs militants de la région ont quitté le parti, à l’exception de Moh Hamadi.

C’était d’ailleurs en cette année que Si Ahmed Askri, tout jeune de 20 ans, est parti en France, non seulement pour y travailler, mais aussi pour y poursuivre son militantisme et comprendre davantage les choses (politiques).

Auparavant, (1948-49), nous faisions partie de l’Organisation spéciale (OS), mais sans le savoir, excepté le fait que nous fûmes sélectionnés par les chefs ”supérieurs” à 4 ou 5 militants du village en nous désignant un responsable, en l’occurrence Si Saïd Tigzeria, du village Ihnouchene (Azeffoun),avec lequel nous devrions nous réunir lorsqu’il nous fait appel, mais sans prendre part aux rencontres avec les autres chefs.

Si Saïd nous convoquait alors de temps à autre pour nous regrouper dans un petit maquis du côté de Taboudoucht. Et c’était ainsi qu’on nous a structurés dans l’OS. Puis, après l’arrestation des membres de cette organisation, Si Saïd, notre chef direct, ne nous contactait plus.

Ironie de l’histoire, ce dernier n’a pas pris part au déclenchement armé du 1er novembre 1954, rejoignant plutôt le MNA, fondé en décembre 1954 par Messali. J’ai cherché, personnellement, après lui et je l’ai retrouvé à Rovigo (actuelle commune de Bougarra, wilaya de Blida)», se souvient M. Iguertsira.

Aujourd’hui, on peut dire qu’Ighil Mahni a été certes un tout petit village avant la Révolution, mais une véritable matrice et moule de révolutionnaires, à l’instar de beaucoup d’autres villages de la région.

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