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Criquets pèlerins : Menace à l’horizon

07 mai 2020 à 9 h 30 min

Des millions de criquets pèlerins se répandent à une vitesse vertigineuse en Éthiopie, au Kenya, en Ouganda et en Somalie. Ils dévastent depuis plusieurs semaines la Corne de l’Afrique, particulièrement vulnérabilisée par le changement climatique. L’Algérie ainsi que d’autres pays du Nord seraient également ciblées d’ici le troisième trimestre de l’année en cours. Zoom sur la menace qui guette le pays.

Sur la base des données recueillies sur l’évolution et le déplacement des essaims du criquet pèlerin et sur la périodicité des invasions, et selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), il est fort probable que l’Afrique du Nord sera prochainement, d’ici le troisième trimestre de l’année, sujette à des invasions du criquet pèlerin si les conditions de sécheresses persistent davantage.

«Dans le cas contraire, si au cours de ces deux prochains mois, la pluviosité est plus conséquente et rationnelle à travers les aires grégarigènes, les essaims peuvent revenir à l’état solitaire et le danger sera écarté pour une période donnée», rassure M. Gahdab Chakali, professeur en zoologie et Spécialiste d’entomologie à l’Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie. Mais face à la menace, mieux vaut rester sur ses gardes.

La raison : «Les criquets pèlerins, Daucus et Laucusta, deux espèces, l’une plus vorace que l’autre, sont un très grand danger pour l’agriculture. Dans leur attaque, aucune culture n’est épargnée», mets en garde Zoubir Sahli, ingénieur agroéconomiste.

Selon lui, tous les pays touchés, notamment les pays sahéliens et sub-sahariens et même les pays tropicaux et à climat tempéré, sont littéralement envahis et leur agriculture totalement détruite en quelques jours, voire en quelques heures. «Ils attaquent tout sur leur passage.

Il s’agit d’une véritable ‘’pandémie’’. Ils ont pour proie les grandes cultures, essentiellement les céréales, les cultures industrielles, les légumes secs, les arbres fruitiers, les palmiers dattiers  et les légumes.

Ou se situe le danger ?

Selon Chakali Gahdab, une menace inquiétante est à prévoir vis-à-vis de l’agriculture saharienne qui a pris un grand essor et un développement au cours de cette dernière décennie. «Les essaims pourront également effectuer des déplacements jusqu’aux zones semi-arides tout en dévastant les zones agricoles et même les espèces pastorales naturelles et introduites», poursuit-il.

Toutefois, le spécialiste assure que les zones sub-humides et humides du nord de l’Algérie restent relativement épargnées aux invasions du criquet pèlerin car à l’approche de l’hiver, les criquets doivent assurer leur retour au Sud avant le début du froid selon les étapes de leur processus d’évolution.

Néanmoins, M. Gahdab prévient que le danger n’est pas écarté car on assiste à un changement climatique qui peut avoir des répercussions sur la stratégie d’occupation des criquets. «L’évolution du contexte environnemental dans son ensemble prédit les invasions probables et leur signification spatio-temporelle», conclut-il.

Pourquoi les criquets sont si «affamés» ? 

Tous les spécialiste s’accordent à dire que le criquet pèlerin est doté d’un appareil buccal broyeur.

«Par sa voracité et sa polyphagie, il est devenu un facteur conditionnant la famine dans une grande partie de son aire de répartition», explique M. Chakali Gahdab. Selon ce dernier, le criquet s’alimente d’une large diversité de plantes hôtes naturelles et cultivés appartenant à divers groupes botaniques.

Affamés en phase grégaire, les criquets s’alimentent donc sans distinction des espèces de plantes. Même les plantes toxiques sont souvent consommées malgré leur effet négatif sur leur développement. Par ailleurs, M. Chakali précise que la multiplication rapide des essaims provoque l’inadéquation de la densité de fortes populations avec la disponibilité alimentaire. «Un individu peut consommer l’équivalent de son poids ou plus en quelques jours. Un champ de céréales de plusieurs hectares peut être dévasté en quelques heures par un essaim de criquets», conclut-il.

Pourquoi sont-ils  si nombreux ?

Le criquet pèlerin, Schistocerca gregaria est l’un des Orthoptères les plus dévastateurs des cultures de la planète. «C’est une espèce qui vit à l’état solitaire mais qui est très sensible au grégarisme, selon le schéma établi par Uvarov en 1923 (passage de l’état solitaire à la phase grégaire)», expliqueM. Chakali.

Notez que le processus de grégarisation est un phénomène cyclique, périodique régi par les conditions climatiques, particulièrement la pluviométrie. Les périodes de sécheresse sont donc, assure le spécialiste, très favorables à des rassemblements des essaims dans les foyers des aires grégarigènes et à un départ de migration et d’invasion vers divers pays africains.

Le spécialiste précise qu’actuellement, les conditions environnementales et les conflits politiques dans les pays limitrophes offrent un terrain favorable au développement des essaims. «Pratiquement aucune surveillance ni lutte préventive ne s’effectuent dans ces aires naturelles où les criquets se développent et se rassemblent en essaims de taille vertigineuse pour prendre un départ au Nord à la recherche d’alimentation»,  confie-t-il.

En quoi cette invasion est liée au réchauffement climatique ?

Selon les spécialistes, la vaste invasion de criquets pèlerins a laquelle fait face l’Afrique a été accentuée par les conséquences du dérèglement climatique. Selon eux, les pluies anormalement abondantes ont joué un rôle majeur dans la multiplication des criquets : ils ont bénéficié des conditions parfaites de chaleur et d’humidité pour se reproduire mais aussi de la présence inhabituellement abondante de végétation pour se nourrir. De plus, les conditions extrêmes, comme la sécheresse et les inondations, modifient également la valeur nutritive des plantes.

Les insectes consomment donc des plantes moins nutritives, ce qui les poussent à en consommer davantage. A cet effet, Zoubir Sahli, confie avoir déjà écrit dans une étude FAO sur les «Politiques à l’ère des changements climatiques» que ces derniers vont entraîner une transformation complète des données climatiques. «A titre d’exemple, une partie des Hauts -Plateaux et du Sud auront un climat quasiment sub-tropical. Et ce type de climat est très favorable  aux criquets», précise-t-il.

Conséquences sur l’environnement ?

L’activité économique dans les régions steppiques maghrébines est l’élevage à travers les parcours. Rappelant que l’élevage en Algérie représente une contribution estimée à plus de 50% au PIB agricole national. A en croire l’analyse de M. Chakali, étant donné que la fragilité des parcours par la désertification a déjà sérieusement affecté, une éventuelle invasion acridienne augmenterait davantage le risque, car les essaims affamés (non sélectifs dans la servitude) ravageraient une bonne partie du tapis végétal des zones semi-arides et arides situées exactement dans l’aire de l’invasion acridienne.

Selon le spécialiste, cela risque de générer de lourdes conséquences sur la productivité primaire de l’herbe et compromettre sérieusement l’offre fourragère disponible naturellement dans les parcours. «Une invasion potentielle affectera indéniablement le ‘’garde-manger’’ des animaux d’élevage, particulièrement les ovins, et plongera rapidement les éleveurs dans une précarité sans précédent», précise-t-il.

Pour lui, ce constat reste très plausible et ses conséquences iront au-delà de l’impact sur la seule activité de l’élevage, car les zones d’élevage seront par la suite très vulnérables à la désertification et l’ensablement après une éventuelle invasion acridienne. «Les conséquences socio-économiques sur les foyers (environ 20% de la population nationale vit de l’élevage) peuvent devenir dramatiques suite à la perte de leur seule activité économique», conclut-il.

Criquets vs Pesticides

Comme les criquets évoluent et se déplacent selon une stratégie en relation avec les conditions environnementales, un ensemble d’alternatives de lutte doivent être mis en place pour affronter un tel agresseur d’envergure.

A cet effet, l’expert explique que l’utilisation des pesticides, malgré ses inconvénients qui ne sont plus à démonter, reste l’action la plus utilisée dans le contexte des invasions de criquets. «Malgré l’efficacité de plusieurs molécules, aucune étude n’a été conduite pour tirer des informations sur leur impact vis-à-vis de la biodiversité, particulièrement la faune saharienne qui reste fortement menacée dans son biotope naturel», révèle-t-il. De même, aucune donnée sur la pollution environnementale n’a été fournie à ce jour.

Une alternative de lutte ?

Selon la FAO, les restrictions dues au coronavirus accentuent le problème étant donné qu’il y aura un retard dans la fourniture de pesticides. Alors, exceptés les pesticides, y a-t-il un autre moyen pour lutter contre ces criquets ? Pour M. Chakali, une alternative de lutte demande une organisation spatio-temporelle en parfaire adéquation avec les étapes d’une gradation ou infestation d’un dévastateur dans son aire de répartition.

A souligner qu’on ne pourra jamais gagner une guerre avec une seule arme. «De même, si on ne connaît pas notre ennemi et sa stratégie d’occupation, la guerre est perdue d’avance», ajoute-t-il. Toutefois, le spécialiste explique que l’utilisation des biopesticides et une forme de lutte biologique basée sur l’utilisation de champignons et de bactéries couramment utilisés en agriculture contre divers agresseurs. «Les essais conduits par divers chercheurs en laboratoire sur les effets des champignons entomopathogènes, particulièrement le Beauveria bassiana et  le Metafhizium anisopliae devraient se faire à plus  grande  échelle», propose-t-il.

Le chercheur précise que le Bacillus thuriengiensis à base de bactérie, couramment utilisé contre divers insectes agresseurs, offre des possibilités en lutte antiacridienne. La recherche de souches infectieuses spécifiques au criquet pèlerin dans son aire de dispersion serait donc une solution prometteuse. «De même que les produits chimiques, malgré leur service, les biopesticides peuvent présenter un risque potentiel moindre à tout l’écosystème environnemental», prévient-il.

Le criquet pèlerin est-il quand même bon pour la biodiversité ? 

Dans la perception de l’écologie et de la biodiversité, chaque espèce a son rôle dans un écosystème. De ce fait, M. Chakali estime que nous ne pouvons guère qualifier les espèces de mauvaises ou autres qualificatifs péjoratifs.

Selon lui, les déséquilibres que l’homme a causés à travers les siècles ont directement affecté les terres et le climat, mais surtout indirectement les cycles biologiques de toute la biodiversité. «Face à cette hécatombe, des espèces ont été sensiblement affectées dans les effectifs de leur population, mais d’autres ont vu leur population augmentée de façon exponentielle, ce qui pourrait engendrer dans le futur plusieurs invasions de pathogènes sans potentiels antagonistes», explique-t-il.

D’ailleurs, divers exemples sont élucidés par plusieurs chercheurs dans le monde et les risques environnementaux sont multiples. Finalement, le criquet pèlerin fait partie intégrante de la diversité biologique d’un écosystème très complexe et évolue selon une organisation en parfaite adéquation environnementale.

Dispositif de veille…

Selon M. Sahli, la lute acharnée avec le développement des moyens de lutte importants, à l’échelle maghrébine et du Sahara (avec le Niger, le Mali, le Sénégal, le Tchad, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie), dans le cadre de la FAO notamment, a contribué à une diminution importante de ce phénomène grave. «Il faut savoir que c’est en Algérie, dans le siège du bureau de la FAO à Alger, que s’organise la lutte à l’échelle africaine, avec un organisme panafricain (CCLPRO), en plus de tous les services du ministère de l’Agriculture et du Développement Rural et surtout l’Institut National de la Protection des végétaux», ajoute-il.

Ce dernier précise que L’INPV et le CCLPRO mettent en Algérie, mais aussi pour les autres pays, tous les moyens de lutte, surtout les traitements chimiques et leur  déversement (par avion) sur les zones touchées. Mais aussi et surtout, la mise en place d’une véritable stratégie de lutte, une planification et une organisation importantes pour attaquer les essaims avant la reproduction.

De son côté, M. Chakali explique que par le passé, d’anciens postes avancés servant d’observatoires et de veille globale à l’invasion acridienne répartis dans les pays du Sahel ont permis de déjouer plusieurs invasions. «Malheureusement, cette alternative de prévention se retrouve aujourd’hui compromise par la situation d’insécurité, dans ces pays et les institutions nationales en charge de cette mission ont été contraintes d’abandonner cette action et se contentent de la lutte à la limite de nos frontières», se désole-t-il.

Ce procédé risque, selon lui, d’être dépassé par l’évolution et l’envergure de l’invasion. Ajoutant que la préservation et la protection de la faune antagoniste peut jouer un grand rôle dans la limitation des , particulièrement dans les aires grégarigènes.

 

Sofia Ouahib
[email protected]



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