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dimanche, 16 décembre, 2018
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BeIn Sports : Spéculation et miroir aux alouettes

Comment les coûts des droits sportifs ont été multipliés par 20 ?

12 juillet 2018 à 7 h 00 min

Cela est désormais entré dans les mœurs. A chaque Coupe du monde de football, les Algériens s’échangent les astuces pour suivre les matchs sans s’abonner à BeIN Sports, dont les tarifs sont jugés trop élevés. Cette année, ils se sont tournés vers les chaînes allemandes qui diffusent en clair la majorité des matchs.

 

Fini le temps où les matchs les plus importants étaient captés puis diffusés par la Télévision nationale. Implanté dans 43 pays rassemblant près de 60 chaînes, BeInMediaGroup donne l’impression de venir en conquérant agressif et arrogant.

Toute qatarie qu’elle soit, l’apparente réussite de BeIN ne se reflète pas sur le chiffre d’affaires de l’entreprise, repris par les grands médias internationaux, tant le marché est instable et plein de contradictions.

La baisse des revenus pétroliers, réduisant notablement les activités du Qatar dans le monde,  fragilise le groupe, qui a du mal à trouver son modèle économique. A cela s’ajoutent des suspicions de corruption en lien avec l’octroi des droits de diffusion pour les Coupes du monde de football.

C’est l’histoire d’un prince qui aimait le foot… Pour comprendre l’évolution de la chaîne qatarie, il faut revenir à son histoire.

Tout a commencé lorsque le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani prend les commandes du gouvernement qatari au début des années 90, en renversant son père.

Le nouvel émir, lui-même fan de foot, espère utiliser le sport, un soft power par excellence, pour asseoir la puissance du Qatar. Isolé géopolitiquement, il dépense frénétiquement grâce au fonds souverain d’investissement Qatar Sports Investment (QSI) dont il est le propriétaire et qui a racheté le Paris Saint-Germain en 2012.

Logique spéculative

La spéculation autour des droits sportifs du Mondial débute en 1998, lorsque Eurosport et Canal + entrent en jeu. Le seul moyen pour regarder les matchs était alors de se tourner vers les chaînes satellitaires, encore aisément accessibles.

L’affaire se corse en 2008, lorsque Sportfive, appartenant au groupe français Lagardère, se fraye une place dans le terrain de la gestion des droits sportifs grâce à un accord avec la Confédération africaine de footlball. «En 2009, Sportfive décroche le budget de la communication de l’opérateur français Orange pour les quatre prochaines compétitions de la CAN (Coupe d’Afrique des nations). Un an plus tard, elle reçoit 137 millions de dollars pour les droits TV et déclare 15,53 millions de dollars de bénéfices. L’accord Sportfive – CAF est une parfaite réussite si l’on se place sous l’angle des bénéfices spéculatifs», explique l’expert en géopolitique et chercheur à l’IRIS, Sébastien Abis.

En 2012, Sportfive revend les droits Afrique de la Coupe du monde 2014 à Al Jazeera, qui devient le statut d’agent exclusif pour les droits marketing et médias en Afrique. Plus question de regarder les matchs sur les chaînes satellitaires, celles-ci sont désormais cryptées.

Le commerce de craquage des démodulateurs prospère. Très vite, les prix culminent à des sommets inatteignables. Le football, qui représentait déjà pour le gouvernement algérien un enjeu de stabilité politique, veillant jusque-là à acheter les matchs, devenait inaccessible. La pression monte et l’ENTV n’hésitera pas, en 2013, à pirater un match qualificatif de la Coupe du monde de football. Al Jazeera aurait exigé la réouverture de leur bureau permanent à Alger en contrepartie de la retransmission du match Burkina Faso-Algérie.

Devant la justice, la chaîne publique algérienne sera condamnée à payer 1,5 million d’euros au groupe qatari. «Les diffuseurs africains sont les premières victimes de cette inflation. Les paysages économiques ne permettent pas à beaucoup d’annonceurs africains de payer des spots TV à dix ou vingt mille euros pour trente secondes.

Quant aux chefs d’Etat africains, ils commencent à se fatiguer de devoir mettre systématiquement la main à la poche pour offrir à leurs concitoyens les matchs dans lesquels joue leur équipe», souligne Sébastien Abis.

Et de poursuivre : «En Europe, un tel pouvoir serait partiellement remis en question par la directive européenne ”Télévision sans frontières”. L’objectif de cette directive est de renforcer le droit à l’information des téléspectateurs, en s’assurant que des événements tels que les Jeux olympiques, la Coupe du monde ou le Championnat d’Europe de football (l’Euro) soient diffusés par des chaînes de télévision en accès libre et non exclusivement par des chaînes payantes. En Afrique, il n’existe pas de réglementation équivalente.»

Pour autant, les télévisions et les spectateurs ne sont pas au bout de leurs peines. A la création du réseau BeIN Sports (qui n’est que l’ancienne filiale sportive d’Al Jazira), en 2014, le montant des droits par saison est multiplié par vingt. Du jamais-vu dans l’histoire des droits TV du football.

La chaîne s’implante dans 43 pays, mais ne parvient pas à s’introduire dans les pays africains qui, face à la montée spectaculaire des prix, sont passés maîtres en matière de décodage et de système D. Selon les spécialistes, le seul moyen pour elle de gagner le marché africain serait de sceller un accord avec Canal + qui y a tenté quelques intrusions.

Mais les rapports entre les responsables du réseau qatari et ceux du bouquet français se sont tellement détériorés depuis l’arrivée des Qataris en France, que cela ne pourrait se conclure de l’immédiat.

Et demain ?

D’ores et déjà, de nouveaux acteurs avancent leurs pions dans le vaste échiquier de la commercialisation des droits sportifs. Des invités surprise pourraient bousculer BeIN.

Le groupe chinois Startimes, qui édite déjà sept chaînes sportives, a obtenu l’exclusivité sur le continent noir et pour cinq ans de la diffusion de la Bundesliga (championnat allemand de première division) et de la Coupe du monde des clubs. D’un autre côté, les géants d’internet pourraient bouleverser la donne dans les années à venir. Malgré sa précarité, BeIn sports continue d’acquérir des droits colossaux pour le marché, comme l’intégralité des Coupes du monde du monde 2018 et 2022.

Le marché constitue désormais une bulle financière qui ne cesse d’enfler. Selon une étude du cabinet Deloitte, les droits télévisés sportifs ont été estimés à 24,6 milliards d’euros par an sur le plan mondial, soit une augmentation de 12% en 2015, alors que sur la période 2009-2013, le taux de croissance annuel moyen n’était que de 5%.

Dans cette course à l’acquisition de droits, il reste, pour le moment, beaucoup d’incertitudes. Le match s’annonce haletant.

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