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Pr Belkacem Mostefaoui. Directeur du laboratoire de recherche Médias, usages sociaux et communication / MUSC 

«Certains programmes de chaînes privées portent atteinte aux droits des citoyennes»

07 mars 2019 à 10 h 00 min

Dans cet entretien, le professeur Belkacem Mostefaoui, directeur du MUSC (laboratoire de recherche Médias, usages sociaux et communication) met à l’index le rôle des chaînes de télévision privées qui, d’après ses dires, démultiplient largement «cette ségrégation/stigmatisation, qui, souvent, ne dit pas son nom». Ce professeur à l’Ecole supérieure nationale de journalisme et des sciences de la communication, à Alger, note que des chaînes de télévison «commerciales» diffusent souvent,  et d’une manière intentionnelle, «des mots et des images chargés de violence contre les femmes». Il rappelle à l’occasion que dans les Etats de droit, l’activité de régulation est confiée constitutionnellement à des instances indépendantes de régulation.

– La multiplication de l’image négative de la femme (des émissions incitant à la polygamie, le célibat chez la femme, l’absence de femmes dans les débats politiques et «intellectuels») n’est-elle pas une nouvelle forme de violence qu’exercent les médias à l’égard des femmes ?

De fait, toute une panoplie de stéréotypes sexistes – différentialistes par rapport aux droits humains fondamentalement communs aux femmes et hommes – sont mis en œuvre dans les institutions de socialisation de notre pays, et depuis trop longtemps. Institution familiale, religion, école, charrient ces schèmes négatifs et d’un autre âge. Dans ce fatras, les médias, acteurs aussi de cette socialisation, démultiplient en trop notable partie cette ségrégation/stigmatisation, qui, souvent, ne dit pas son nom.

Ce qui nous frappe ces dernières années, ce sont les capacités démultiplicatrices mises en œuvre à l’infini par les télévisions commerciales ciblant l’Algérie et les réseaux sociaux. Et, effectivement, nous notons trop souvent bien des mots et des images intentionnellement chargés de violence contre les femmes.  Tout cela est tellement en contradiction par rapport à l’évolution formidable des activités de la femme dans la société algérienne. Un indice : près de 7 étudiants sur 10 dans le pays sont des filles.

– L’autorité de régulation a-t-elle un rôle à jouer dans ce cas ? Pourquoi, à votre avis, cette institution ne rappelle-t-elle pas à l’ordre ces médias ? Y a-t-il réellement un cahier des charges pour ces chaînes ?

Par définition, les outils de communication sont potentiellement dotés de forces de promotion des droits humains, mais aussi de freins à leur épanouissement : que de propagandes à travers les époques et le monde ont domestiqué et affaibli le développement des nations ! Tout est question de régulation de leurs usages et d’éducation à leurs usages. Le désastre en Algérie est qu’il n’y a ni une instance de régulation des médias digne de ce nom ni une éducation aux médias. Dans les Etats de droit, l’activité de régulation est dévolue constitutionnellement à des instances indépendantes de régulation, et dans les programmes scolaires sont inscrits des modules d’éducation aux médias.

En même temps que petites filles et petits garçons apprennent à vivre leurs différences, enrichissant le vivre-ensemble. Je note que dans les programmes des télés et radios du secteur public, les images négatives de la femme sont de moindre gravité. Même si en analyse plus approfondie il y a, hélas, tant de scories qui polluent certaines émissions. En particulier quand la religiosité populiste y interfère… Et bien sûr, le fonctionnement et la production de ces médias sont souvent en rade du respect des règles du service public de l’audiovisuel universellement conçu : représentation équilibrée des différences de sexe, de langues de la nation, des régions, des opinions politiques, des religions, etc.

Le désastre dont je parle est tristement décelable dans les flux d’émissions des télévisions commerciales réglementaires tolérées – en moyens d’appareils idéologiques supplétifs – par les pouvoirs publics depuis 2010. Au nombre d’une cinquantaine, agissant hors régulation, ni d’identité d’éditeur, ni de provenance de fonds, ni de respect des droits socioprofessionnels des employés. Et, du même tonneau, ressortent à la nausée parfois (Ennahar TV, Chourouk TV) des programmes portant atteinte aux valeurs humaines et aux droits des citoyennes, particulièrement. Des programmes qui mettent en «valeur» des modes de vie attentatoires en particulier aux segments les plus faibles de la société.

Ces programmes, lourdement ou subrepticement, tentent de caser la femme dans un statut d’éternelle mineure. La pâte du salafisme en particulier leur permet une réceptivité dangereuse dans la société algérienne. Face au feuilleton de dérives de ces télés vampirisant tant de foyers et de lieux publics, l’Autorité de régulation dénommée ARAV, installée en 2016, est demeurée une coquille vide, publiant épisodiquement des communiqués.

– Les réseaux sociaux ont-ils libéré la femme, quand on lit sur ces espaces de nombreux commentaires qui vont dans la plupart des cas à l’encontre de ses droits (d’une simple critique sur son physique, à la remise en cause de tout son combat depuis des années). Les atteintes vont jusqu’au racisme, le cas de Miss Algérie 2018 est plus édifiant…

Fondamentalement, les dérives d’anomie sont bien plus étendues et difficiles à réguler à travers les réseaux sociaux qu’en ce qui est relatif aux médias traditionnels. C’est valable pour tous les pays du monde et pour toutes les formes de dérives véhiculées sur le web. Je note avec vous qu’effectivement trop de signes déjà nous indiquent des usages violents, en fait criminels, envers des segments de la société, et la femme en particulier.

Dès lors qu’elle est leader ou simple figure d’activité publique, elle peut-être la proie toute indiquée de fake news, ces «infotox» virales, impossibles à rectifier. Et dont peuvent user y compris des «journalistes» bricoleurs assis et sans éthique professionnelle. Et quand il y a en plus des ingrédients trop faciles à spectaculariser la tentation de ces «journalistes» et leurs collègues communicants. Comme l’a montré tristement le «sujet» Miss Algérie.

– Le journaliste, ou l’institution médiatique, ont-ils une part de responsabilité dans les propos sexistes que tiennent leurs invités sur les plateaux de télévision ?

En tout acte délictueux, sur le plan du droit éditorial face à la justice, la responsabilité est partagée entre éditeur et journaliste/animateur. Cependant, à chaque fois qu’il y a délit ou dérive, chacun des acteurs bafoue aussi ses responsabilités éthiques et déontologiques.

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