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samedi, 17 novembre, 2018
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Il y a 15 ans, les inondations de Bab El Oued ont causé la mort de plus de 700 personnes et la disparition d’une centaine d’autres, dont 29 victimes sont originaires de Bab El Oued. Aujourd’hui, les habitants gardent encore les séquelles d’une catastrophe qu’ils sont loin d’oublier.

Bab El Oued : Les séquelles

11 novembre 2016 à 10 h 00 min

«La première des choses qui me vient à l’esprit en évoquant les inondations que nous avons vécues ici à Bab El Oued, c’est l’odeur des morts.» Nabil Bennoui, 47 ans, propriétaire d’une salle de sport et d’un petit magasin où il vend du thé et des cacahuètes, rue Benkhettab, à Bab El Oued, parle des inondations comme s’il avait survécu à un cataclysme.

«Nous avons découvert plus de 500 corps enfouis sous le sable porté par le torrent dans l’unité de la Société nationale des tabacs et allumettes (SNTA). Je pensais que c’était la fin du monde et que nous étions les seuls rescapés», se souvient-il amèrement. En sillonnant les rues de Bab El Oued, l’un des quartiers les plus populaires et le plus surpeuplé d’Alger, tout paraît normal 15 ans après les inondations qui l’ont ravagé.

Ici, le quotidien des habitants est toujours le même. Entre les ruelles bondées de piétons et les tables des marchands ambulants exposant différentes marchandises à bon prix aux Trois Horloges, les jours comme les nuits se ressemblent. Les bancs des nouveaux jardins et des places publiques érigés après le drame sont tous aussi occupés par les vieux comme par les jeunes afin de «casser le temps», comme on dit. D’autres sont transformés en petits marchés de la téléphonie ou en dlala, où les gens vendent surtout de la fripe. Ici, on se débrouille comme on peut afin de gagner son argent de poche ou nourrir ses enfants.

L’ambiance reste populaire, mais celle de Bab El Oued est particulière pour bon nombre d’habitants qui ont l’habitude de fréquenter les vieilles bâtisses de ce quartier aux multiples histoires. Ce qui est certain, c’est que l’ambiance d’aujourd’hui est tout autre que celle d’il y a 15 ans. Bab El Oued a vécu l’enfer des inondations qui avaient dévasté la ville, détruit ses marchés, fragilisé ses bâtisses et causé la mort de 794 personnes dont 29 sont originaires de Bab El Oued et la disparition de 104 autres. Il y a 15 ans, jour pour jour, la catastrophe de Bab El Oued, un 10 novembre 2001.

Unité SNTA

Les images d’enfants, d’hommes et de femmes, vieux comme jeunes, emportés par les eaux, criant à l’aide devant l’incapacité des habitants scotchés à leurs fenêtres à observer avec sidération la force des eaux qui ont envahi la ville, hantent encore les résidants de Bab El Oued. Père de trois enfants, Nabil, tente de reprendre son souffle après quelques secondes de consternation, continue son histoire qui lui donne encore la chair de poule.

L’unité de la SNTA dont il parlait se trouve non loin de l’actuel jardin des Trois horloges. Comme les cinq autres que compte aujourd’hui Bab El Oued, ces jardins ont été construits sur des assiettes récupérées après la démolition de 57 bâtisses menacées d’effondrement après la catastrophe. Dans cette unité, comme le raconte Mohamed Boudache, 45 ans, témoin de l’opération de recherche des corps organisée par les habitants de son quartier, une semi-remorque et des conteneurs emportés par les eaux ont détruit les murs des bâtiments de la SNTA enfouissant les personnes surprises qui se sont retrouvées piégées sous les décombres.

«Le marché de Triolet, au quartier Khaled Dekkar, a été carrément rasé et les marchands ont été tous emportés par les eaux, se rappelle Mohamed. Nous ne pouvons oublier le drame de ce 10 novembre 2001. Voir des véhicules, des camions et des humains emportés par les eaux avec l’incapacité de faire quoi que ce soit, c’est juste horrible à vivre. J’habitais à l’époque chez ma mère au 2e étage d’un immeuble de la rue Colonel Lotfi. Les eaux, elles, ont atteint le 1er étage.»

Saïd Naâman

Le récit de Mohamed a touché une trentenaire venue acheter des arachides à Nabil. Cette dernière, qui avait 16 ans en 2001, hochant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, n’a pas trouvé les mots pour décrire ce qu’elle a vécu ce jour-là. Après quelques mots, quelques phrases incomplètes, elle s’excuse et rebrousse chemin. Ce n’est qu’après que Mohamed nous informe qu’elle avait perdu un proche. Des proches, chacun en a perdus ici, un frère, un père, une sœur, une mère, un voisin ou un ami.

Ces histoires n’en finissent pas. Tout le monde se rappelle des deux voisins, Mohamed, sexagénaire, et Lynda, la vingtaine, retrouvés morts sous les décombres des locaux de la SNTA, la main dans la main. «Mohamed voulait probablement la sauver», explique Réda, 36 ans, ouvrier dans cette entreprise du secteur public.

Lui, il avait 21 ans en 2001. Il garde encore lui aussi les séquelles des inondations mais ce qui l’avait le plus marqué, c’est l’élan de solidarité qui s’est formé après le drame. «J’étais avec l’association SOS Bab El Oued et le Croissant-Rouge dans l’aide humanitaire et la solidarité au profit des familles sinistrées. C’était certes des moments difficiles, mais le fait de voir tout le monde dévoué à aider autrui, cela avait créé une ambiance de fraternité inégalable et magique.

Nous avons vécu émotionnellement des moments très forts. Nous étions une seule famille», assure Réda. Les moments forts sont comme celui laissé par Saïd Naâman, un homme dont tout le monde se souvient aujourd’hui. Après avoir sauvé plusieurs vies, Saïd finit par être emporté par les eaux pour ne plus jamais revenir. Aujourd’hui, un jardin bâti entre celui des Trois Horloges et le terrain où se trouvait l’unité de la SNTA porte son nom en hommage à ce brave homme dont le courage et l’humanisme étaient exemplaires.

Disparus

Aujourd’hui, Bab El Oued garde encore sa beauté et son esprit. Seules les bâtisses perdent en consistance au fil des ans. En 2001, environ 30 000 habitants ont été déplacés vers Dar El Beïda ou Dergana. Ces dernières années, les résidants de 52 bâtiments ont été relogés dans la banlieue de la capitale. Ce qui reste aujourd’hui, ce sont les espaces aménagés, les jardins et les deux stèles érigées à Bab El Oued en hommage aux 794 victimes et aux 104 disparus, et dans l’enceinte de l’hôpital Maillot, en l’honneur des médecins et travailleurs du corps de la santé qui ont fini sous les décombres le jour des inondations.

«Avant, nous organisions chaque année la commémoration de cette date fatidique du 10 novembre 2001 en présence d’un ministre, mais ce n’est plus le cas depuis quelques années. Ces derniers ont cessé de venir. Quant à nos concitoyens, ils ne l’organisent plus car certains d’entre eux évitent de se rappeler ce jour sombre de leur vie.

D’autres pensent que c’est plus un événement officiel qu’un acte délibérément organisé par le peuple», explique un responsable de la commune de Bab El Oued. 15 ans plus tard, les habitants avouent que les coulées d’eaux qui viennent du mont de Bouzaréah et de Oued Koriche font toujours peur. Nabil assure que la moindre goutte de pluie peut rendre cauchemardesque la nuit des habitants de Bab El Oued.

Les images du marché de Triolet, les bâtisses qui ont disparu, les visages des morts et les cris des victimes emportées par les eaux, restent gravées à jamais dans la tête des habitants. Beaucoup ont depuis quitté le quartier, d’autres, plus jeunes, n’ont pas vécu l’événement, certains ne sont pas près d’oublier. Bab El Oued a certes perdu des habitants, vu certains devenir fous, d’autres partir loin pour oublier, mais elle garde encore son charme, celui d’un quartier algérois de la capitale.

 

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