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Témoignages d’Ahmed Askri et Ahmed Iguertsira, deux jeunes cousins du village Ighil Mahni

Souvenirs des féroces répressions coloniales

20 décembre 2018 à 9 h 11 min

Ighil Mahni, à quelques encablures d’Agouni Oucherki, chef-lieu de la commune d’Aghribs (daïra d’Azeffoun), situé à 50 km au nord de Tizi Ouzou, a été occupé par l’armée française juste après le départ de ses habitants, le 30 septembre 1956, sur ordre de l’ALN/FLN.

A l’occasion du 62e anniversaire de ce triste souvenir, nous avons sollicité deux anciens militants du PPA/MTLD (1946-1949), issus de cette localité, pour nous en parler. Il s’agit de MM. Ahmed Askri, dit «Hand Ou-Saâ» et Ahmed Iguertsira, dit «Hand Ou-Salah», âgés respectivement de 89 et 87 ans. Ces anciens du nationalisme algérien, dont la lucidité et la mémoire sont restées intactes, ont accepté de nous parler de ce village martyr.

«C’était en effet à la fin septembre 1956 que la Djebha avait ordonné, dans la précipitation, aux habitants de quitter leurs maisons, après avoir su que l’armée française venait de se rendre compte du cuisant échec de son opération «Oiseau bleu» (ou Force K) montée par ses services de renseignements et de surveillance du territoire (DST) pour, à l’origine, mener «un contre-maquis à même d’anéantir la rébellion FLN en Kabylie».

Ainsi, et en représailles, une semaine après le départ des habitants d’Ighil Mahni, l’armée française y opéra un grand ratissage et y découvre du matériel de guerre (fusils de chasse), ainsi que de l’habillement (chaussures) destiné aux moudjahidine, du tissu, des provisions alimentaires diverses, etc.

Heureusement, les armes automatiques ayant parvenu au «nidham» (organisation locale) étaient toutes prises au maquis par les djounoud», se souvient Si Ahmed Iguertsira. En conséquence, un camp militaire y fut installé et une prison, ou centre de torture, y est aménagé, après avoir démoli et incendié pas moins de 82 maisons avec tous les biens utiles s’y trouvant. Ces structures de répression resteront telles des reliques sur les lieux jusqu’au lendemain de l’indépendance.

Au village, c’était la désolation, il n’y est resté que quelque vieux, qui finissent par être recueillis par des proches, alors que toutes les familles étaient parties à Alger. Avec la solidarité de l’époque, ces familles y furent hébergées par d’autres originaires d’Ighil Mahni. Quelques unes n’ayant pas chez qui habiter dans la capitale, ont opté pour les villages environnants, Aït Ouchene et Iagachene, notamment.
évacuation pour échapper aux représailles

La décision de l’ALN avait été prise par souci d’éviter aux villageois les répressions que l’armée coloniale n’aurait pas hésité à entreprendre contre les civils, sitôt qu’elle eut su que la plupart des moudjahidine du village, dont un des principaux responsables, Mohand Hamadi, faisaient partie de l’ingénieuse opération “Oiseau bleu”. Celle-ci aura leurré, pendant six mois (d’avril à octobre 1956) la 4e puissance armée de l’OTAN, se rappelle Ahmed Iguertsira.

En ce temps, ce dernier assurait, entre Alger et At Jennad, des liaisons, des approvisionnements multiformes, comme il accompagnait de temps à autre jusqu’en Kabylie des militants et des militantes clandestins sur lesquels pesaient, à Alger, des risques d’arrestation, tandis que M. Askri était déjà retourné en France pour y reprendre ses activités au FLN. Sa venue au village au début de 1955 pour une quinzaine de jours avait juste pour but d’avoir des éclaircissements auprès de Mohand Abba dit «Moh Ava», revenu de France, fin décembre 1954, pour rejoindre le maquis, quant aux «positions ambiguës» ayant apparu avec certains messalistes au lendemain de l’insurrection du 1er Novembre, explique Ahmed Askri.

Donc, Moh Hamadi, comme Moh Ava à son retour de France, deviendront des éléments primordiaux dans l’opération “Oiseau bleu”. «Cette opération eut lieu après l’accord de Krim, avisé par l’intermédiaire de Yazourene, qui chargea, pour son organisation Moh Hamadi et Omar Toumi, dit “Averkan”, du village Iguer n-Salem (Iflissen). Ahmed Zaïdat dit “Hand Ouzaïd” et Saïd Mahlal (Azazga) étaient les chefs de l’opération. Celle-ci, dont la liaison entre les services spéciaux français et le FLN était assurée, d’une part, par Tahar Achiche, transporteur, originaire de Bouzeguene, et, d’autre part, Hand Ouzaïd, durera jusqu’au 30 septembre 1956, date à laquelle, je me souviens avoir reçu, à Alger, un exemplaire du premier numéro d’El Moudjahid dans lequel figurait la liste complète des membres de l’opération», précise M. Iguertsira.

L’opération «Oiseau bleu» mérite un film !

Parlant à ce sujet, M. Askri, cadre supérieur de la nation, un des principaux organisateurs (de rang de «chef de wilaya») dans les manifestations du 17 Octobre 1961 en France, «déplore qu’une telle opération ayant leurré des mois durant l’armée coloniale n’ait pas fait l’objet, à ce jour, de quelque initiative de film, pour l’histoire et la mémoire, en retraçant cet exploit de l’ALN, je dirais unique en son genre, et qui a permis d’armer, d’habiller et de financer les moudjahidine par leur propre ennemi. D’autant plus qu’il y a encore des survivants de ce légendaire exploit».

Evoquant son rôle dans la Révolution, M. Iguertsira nous dira : «En ce qui me concerne, c’est au début 1955 que je suis parti à Alger où j’ai commencé à travailler à la RSTA (Régie syndicale des transports algérois). C’était par l’appui de Mohand Hamadi, venu spécialement du village pour me mettre en contact avec quelqu’un de ses connaissances à la régie. Etant donc salarié, je cotisais comme tous les militants et assurais la collecte d’argent pour la Djebha. Avant le Congrès de la Soummam, nous envoyions nos cotisations directement à Ighil Mahni, ainsi que d’autres besoins (tissus, habits, produits alimentaires), Si Ahmed Askri, qui était alors en France, envoyait lui aussi directement au village celles qu’il y collectait.

En France, les militants se rencontraient au café d’Arezki n’Amar, au 19e arrondissement, pour envoyer leurs cotisations dans leurs villages respectifs. C’est dire la bonne organisation de nos dirigeants, avant notamment la constitution de la Fédération FLN de France, pour les émigrés, et nous, à Alger, avant l’instauration de la zone autonome (ZAA). Le principal animateur à la Casbah était alors Moh Baghdad, originaire d’Ath Adhas (Abizar). Il est tombé en martyr à la rue Marengo (Casbah d’Alger). Celui qui recevait les cotisations à Ighil Mahni, c’était toujours Moh Hamadi, parce que c’était lui qui avait succédé à Moh Ava, lorsque celui-ci se trouvait en France (avant janvier 1955), avec son fils, Arezki.

Il avait alors confié la responsabilité dans ce domaine à Vriroche (Yazourene) et Hamadi». Moh Abba rentra au pays fin décembre 1954 pour rejoindre le maquis. Avant de venir, il pria Ahmed Askri de veiller sur son jeune fils. Mais, quelque temps après, ce dernier avouera à son aîné dans le militantisme que sa place est au maquis, «aux côtés de mon père en Algérie. J’ai besoin juste de cinq mille francs (50 DA d’aujourd’hui), pour le voyage, le reste n’insiste pas, Dda-Ahmed, ma décision est irréversible», avait insisté le jeune Arezki Abba auprès Si Ahmed Askri qui consentit à son vœu en lui remettant la somme demandée. Arrivé en wilaya III, Arezki, devenu secrétaire de Yazourene (Vrirouche), ne tardera pas à tomber au champ d’honneur lui aussi.

Au lendemain du départ des habitants d’Ighil Mahni, reprend M. Iguertsira, «mes contacts et mon point de chute à chaque fois que je venais d’Alger étaient désormais Adrar At Qodeâ». Faut-il rappeler que le petit village qu’était Ighil Mahni a payé un lourd tribut en martyrs (29 chahids) à la Révolution et a fourni des responsables de haut niveau et d’une intégrité irréprochable, à l’image de Mohand Abba (responsable ALN), son fils, Arezki, Moh Hamadi, lieutenant en Wilaya III, «Mhand Azzoug» (Askri), adjudant commando, «Hand Ouvouj» (Abba), un des premiers responsables de fidayine à Alger, Rabah Abba, un adjudant qui avait réussi, en 1959, une mission extraordinaire en partant avec son groupe de maquisards en Tunisie et y revenir «indemnes», jusqu’à leur base, bardés d’armes et de munitions.

On disait qu’à l’issue de cette mission, Rabah Abba a bénéficié d’une permission pour se reposer quelques jours chez ses parents, mais sitôt qu’il eut vent du commencement de la bataille de Tachivount (8-9 octobre 1959), il rejoignit aussitôt ses camarades pour leur prêter main forte.

Il y tombera, les armes à la main, avec plus d’une vingtaine de ses glorieux compagnons. Parmi d’autres vaillants maquisards et militants de la première heure qu’Ighil Mahni aura enfantés, figurent aussi Idir Taboudjemats, dit Si Ouakli, un sous-lieutenant de l’ALN, tombé à At Idjer, Moh Kaci Tazekka, du village Iagachene, un des premiers militants lettrés de la région, Saïd Iguertsira dit «Moh-Salah», Saïd Ouchelli, de son vrai nom Medjriroud, un des premiers chahids du village, tué d’une rafale de pièce d’un half-track embusqué en contrebas d’Ighil Mahni (sur la RN 73), alors qu’il tentait de pénétrer dans le dense maquis couvrant la rivière en bas de la route, Mohand Iguertsira (19 ans), tombé à Bouira, les armes à la main. En guise de reconnaissance, un de ses compagnons d’armes de la région ayant survécu à l’indépendance, finira par convaincre l’ONM locale à baptiser une des rues du chef-lieu de cette wilaya voisine au nom du jeune chahid Iguertsira.

Après la ZAA, la 5e Zone en wilaya III

Les deux narrateurs, citant de nombreux autres chouhada du village, nous apprennent que «le chimiste Taleb Abderrahmane, guillotiné, rappelons-le, le 24 avril 1958 à Serkadji (Alger) après plusieurs condamnations à mort, avait passé quelque quatre mois (avril, mai, juin, juillet 1956) à Ighil Mahni pour former des jeunes militants dans la fabrication d’explosifs. Parmi ses élèves, le chahid Saïd Ouchelli.

C’était moi-même qui l’avais accompagné d’Alger jusqu’ici, avec un de ses amis, originaire de chez nous, Omar Ghartouchent en l’occurrence, dont le frère, Saïd, est tombé au champ d’honneur. Taleb Abderrahmane et son groupe avaient aménagé un atelier au lieudit “Tala Maâla”, du côté de Bounâmane (Akfadou)», explique M. Iguertsira en nous apprenant en outre qu’après le dislocation de la zone autonome d’Alger par les parachutistes coloniaux du général Massu, «la djebha nous avait donné autorisation, avec cachet FLN/ALN, de créer une “5e zone” en Wilaya III, une façon de suppléer à nos activités, vitales, dans la ZAA. Son responsable direct fut Si Moh Cherif Abdellaoui, d’Ibsekriene (en vie).

C’est ainsi que Chikh Tayeb de Yakouren, alors commandant de la Wilaya III, nous avait donné le nécessaire (bons et autres documents) pour nous permettre de poursuivre notre mission, celle notamment de la collecte de cotisations, de médicaments, d’équipements et autres acheminements)», se souvient encore M. Iguertsira.

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