Petite et grande histoire du «coup de l’éventail» | El Watan
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mardi, 24 novembre, 2020
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l Il y a 190 ans, le fameux «coup de l’éventail» infligé par le dey Hussein Pacha au consul de France Pierre Deval conduisit, trois ans plus tard, à l’invasion de l’Algérie. L’une de ses «descendantes», Anne Châtel-Demenge, revient dans un livre très fouillé sur cette affaire. Elle va au-delà de l’incident diplomatique pour raconter le parcours d’une famille dont le destin s’est trouvé intimement lié à l’histoire de l’Algérie, dressant, en filigrane, une généalogie critique du fait colonial.

Petite et grande histoire du «coup de l’éventail»

02 avril 2017 à 12 h 00 min

30 avril 1827. Hussein Pacha, dey d’Alger, recevant en audience le consul du roi de France, Pierre Deval, et s’agaçant de la réponse de ce dernier au sujet de créances impayées, lui assène trois petits coups à l’aide d’un chasse-mouches. Charles X en prend ombrage et exige des excuses. Le dey s’y refuse.

La France répond par un blocus maritime autour de la Régence. Trois ans après le «coup de l’éventail», un corps expéditionnaire français conduit par le général de Bourmont débarque à Sidi Fredj. C’est le début de la Conquête.

Rentrée littéraire 2012. Parmi la fournée de livres qui venaient étoffer les étals des librairies hexagonales en cette année qui coïncidait avec le Cinquantenaire de l’indépendance de notre pays : un opus d’un peu plus de 200 pages sorti chez L’Aube intitulé : Comment j’ai tué le consul. Le livre est signé Anne Châtel-Demenge, journaliste indépendante native de Constantine (en 1943), et dont la famille a quitté l’Algérie dare-dare deux ans après les massacres du 8 mai 1945.

Où est le rapport avec le coup de l’éventail, diriez-vous ? Eh bien, il se trouve que le nom de Pierre Deval occupe une place de choix dans l’arbre généalogique d’Anne Châtel. Elle est, pour ainsi dire, son arrière-arrière…petite-nièce. L’arbre filial en question est, d’ailleurs, remarquablement détaillé en toute fin du livre. Et on y voit clairement que, par sa branche maternelle, la filiation d’Anne remonte jusqu’à la famille Deval. Sa lignée par sa mère descend directement, pour être plus précis, de Constantin Deval, qui n’est autre que le frère de Pierre Deval.

Dans l’état-major du général de Bourmont

Le livre d’Anne Châtel-Demenge se décline comme le récit truculent d’une saga familiale qui se confond intimement avec l’histoire de l’Algérie coloniale. Et il n’y a pas que Pierre Deval dans cette fresque, lui dont l’affront subi aura servi de prétexte à l’entreprise coloniale. Parmi une foule de détails biographiques qui illustrent ce flirt avec l’histoire, il suffit de retenir à la suite de l’auteur que «deux neveux du consul représentèrent la famille lors du bombardement d’Alger», en précisant qu’ils étaient «dans l’état-major du général de Bourmont, chef du corps expéditionnaire français», lors du débarquement du 14 juin 1830. Son père, Gervais-Léon Châtel, est né à Alger en 1899. La grand-mère paternelle d’Anne, Léonide Châtel née Odoul, a vu le jour à Blida en 1868.

«Elle vécut à Alger jusqu’à l’indépendance», dit sa petite-fille. «Léonide créditait son grand-père de la construction de ‘‘la moitié d’Alger’’ en tant qu’entrepreneur de travaux publics. Elle regrettait que la truelle d’ivoire et d’argent qu’il aurait prêtée à Napoléon III pour poser la première pierre de Notre-Dame d’Afrique se soit perdue dans les déménagements». Quant à son grand-père paternel, Gervais Châtel, il était également entrepreneur, doublé d’un peintre amateur.

Il connaîtra cependant moins de fortune que Paul Jobert, le grand-père maternel d’Anne, peintre officiel du ministère de la Marine et l’un des conservateurs du Musée Gustave Mercier de Constantine, rebaptisé Musée Cirta. Gervais et Paul, les deux «papys» d’Anne, étaient de vieux copains de lycée à Alger. «Les retrouvailles des deux artistes en terre natale furent l’occasion de la rencontre de mes parents», écrit-elle. «Le 8 octobre 1935, Agnès avait épousé à Alger Gervais-Léon Châtel, et l’on avait fêté l’événement à l’hôtel Saint-Georges». La famille s’installe à Constantine, où son père était inspecteur des Poids et Mesures. En 1945, il est muté à Sétif. Emus par l’ampleur des atrocités du «Jour de la Victoire», les Châtel quittent définitivement l’Algérie en 1947 et s’établissent près de Poitiers.

«Je suis parente du consul qui reçut le fameux soufflet»

Pour revenir à l’histoire de notre consul éconduit, Anne Châtel-Demenge confie que la première fois qu’elle eut à en parler en terre algérienne, c’était à la faveur d’un voyage à Constantine, son premier retour au pays, en 2002, plus d’un demi-siècle après l’avoir quitté. Elle faisait partie d’une délégation française conduite par Georges Morin, l’enfant de Constantine, dans le cadre d’un jumelage entre la ville de Grenoble et Cirta. Invitée à «exposer les raisons de ma présence ici», raconte-t-elle, «je me surprends à évoquer l’affaire du ‘‘coup de l’éventail’’, un peu gênée d’abattre un joker aussi poussiéreux devant ces walkyries tournées vers le futur. Pourtant, le fait est là. Je suis parente du consul qui reçut le fameux soufflet». Et de noter non sans humour : «Le doute m’effleure sur la pertinence de mon intervention quand je vois trente paires d’yeux sourire. Le temps a fait son œuvre : c’est fou ce qu’une injure peut vous ouvrir de cœurs si elle est historique».

A la faveur d’un flash-back labyrinthique dans la généalogie familiale, Anne Châtel-Demenge reconstitue par le menu le parcours du «giflé célèbre», comme elle dit. Son père, Alexandre-Philibert Deval, bon connaisseur des langues orientales, se retrouve «apprenti diplomate» à Alep dès l’âge de 19 ans. Il est promu quelques années plus tard «premier drogman de France» à Constantinople, «drogman» dérivant du mot arabe «torjmane», qui signifie interprète. Il fonde bientôt une famille sur les bords du Bosphore et a sept enfants. Parmi eux : Pierre Deval et aussi Constantin Deval, le quadrisaïeul de l’auteur, côté maternel. Suivant les traces de son père, Pierre Deval a «occupé les postes de consul à Damas, Alger et Baghdad sous Louis XVI, il était tombé (ensuite) en disgrâce en même temps que ce dernier». En 1814, il est de nouveau nommé consul à Alger.

«Coût» de l’éventail : les créances Bacri et Busnach

Sur les coulisses de cette audience qui a tourné au désastre et servi de casus belli pour Charles X, l’auteur rappelle ce fait bien connu des historiens, à savoir qu’à l’origine de cette brouille, il y avait une affaire de dettes dont la France devait s’acquitter auprès de la Régence. C’est l’«affaire Bacri et Busnach», du nom de deux «grands négociants juifs algériens originaires de Livourne» qui «avaient fourni d’énormes quantités de blé» à la France qui était alors «saignée par les guerres napoléoniennes».

Les modalités d’acquittement de ces lourdes créances (estimées à 7 millions de francs) donneront lieu à un contentieux auquel Hussein Pacha est mêlé. «Ayant contribué aux livraisons de blé, il réclamait sa part des créances», indique l’auteur. «Il soutenait n’avoir rien reçu de la somme versée aux négociants juifs et accusait le consul de s’être arrangé avec eux.» Il envoie trois lettres à Charles X «économes en formule de politesse». Anne Châtel reproduit un récit du «valet de chambre d’Hussein Pacha fait, dit-elle, à mon bisaïeul, Alexandre Jobert, qui avait obtenu en 1881 de rencontrer ce témoin du coup d’éventail». Voici la scène telle que racontée par ce valet.

Le dey interpelle le consul de France en lui disant : «J’ai écrit trois fois à ton sultan, pourquoi ne me répond-t-il pas ?» Et le consul de répliquer : «Le roi ne peut te répondre parce que tu es un trop petit personnage (…). A ces mots, le dey fort irrité frappa de son éventail, qu’il tenait de la main droite, l’épaule gauche du consul. Ce dernier se leva aussitôt, et lui adressa des paroles très énergiques dont je ne me souviens pas. M. Deval n’avait point recours à un interprète ; il parlait la langue turque comme un Turc de Stamboul. Après cette scène, il se retira avec tout son personnel.» On connaît la suite…

Quand le consul américain conseillait d’occuper la Régence

Avec le recul qu’autorise le temps historique, la «descendante  de Pierre Deval estime à juste titre qu’il «serait léger de conclure qu’un simple coup d’éventail a changé le cours de l’histoire». Et de faire remarquer : «La question algérienne couvait depuis longtemps, au cœur d’un embrouillamini international propice aux tergiversations.» Elle soutient dans la foulée que «Napoléon avait songé à monter une expédition à Alger pour barrer la route de l’Orient aux Anglais, mais il avait choisi d’autres priorités». Elle cite ces propos d’un autre consul en poste à Alger, en l’occurrence le représentant des Etats-Unis, qui en disent long sur les convoitises que suscitait le territoire de la Régence : «En 1825, William Shaler, qui fut longtemps consul des Etats-Unis dans la Régence, se demandait pourquoi ‘‘les grandes puissances maritimes d’Europe avaient été fonder, au prix de leur sang et de leur or, des colonies aux limites du monde, tandis qu’elles avaient à leur porte la contrée la plus fertile du globe, occupée sans trouble par une horde de forbans ?’’»

Sur les pas de Pierre Deval au palais du Dey

L’auteur affirme que le camouflet infligé au consul était «glorifié dans la famille, élevé au rang de mythe, mais après, le mythe a fait pschitt». «Aujourd’hui, cet incident lilliputien m’apparaît comme un cas d’école dans l’approche critique de la vérité historique», juge-t-elle. Voilà qui permet de percer le sens du titre énigmatique du livre : Comment j’ai tué le consul. Dans une interview accordée à El Watan peu après la parution de cet ouvrage, elle déclare : «J’ai grandi sous le portrait et dans le respect du consul Deval, qui représentait pour moi le symbole des valeurs de la civilisation. J’ai pris progressivement mes distances pour forger mes convictions actuelles et me ranger du côté de l’indépendance algérienne.»

Elle précise encore : «J’ai tué en moi les idées reçues de mes ancêtres.» (El Watan du 1er mai 2013).
Un jour de 2006, Anne est venue en «pèlerinage» à Alger, sur les pas de son lointain grand-oncle. Elle se retrouva à la Citadelle, dans l’hospitalité du Palais du dey dont il ne reste que quelques vestiges passablement restaurés. Du «camouflet historique», il ne restait, constate-t-elle, qu’un «texte de faïence (qui) confirmait que c’est ici que fut donné — et bien reçu — le malheureux coup d’éventail». Et d’avouer : «Hélas, pour m’émouvoir sur les pas de mon ancêtre, macache !» «Reste une question. Où en serions-nous aujourd’hui si le consul n’avait pas brodé autour de son coup d’éventail ? A-t-il jamais imaginé le cours qu’aurait suivi l’histoire continuée dans la régence turque ?» Bonne question !

Elle poursuit : «Lors du bombardement français, le pays n’était pas tout à fait un ramassis de tribus faméliques dominées par des beys turbulents.» A l’appui, elle rapporte : «Installés dès 1830 dans l’ancien consulat perché sur la Bouzaréah, les Jobert ont pu contempler une façon de capitale, dotée de beaux palais, des bibliothèques et des medersas.» Ses aïeux découvraient, en outre, un pays qui «exportait du blé à foison, qui ébauchait une industrie d’armement et de textile, lançait des villes nouvelles et développait des échanges économiques». «Mais cet embryon de patrie, regrette-t-elle, n’a pas résisté à la puissance de feu des conquérants. Non contents de gagner des épaulettes, ils ont enfumé les populations, désintégré le système tribal, divisé le politique, laissant à leur postérité le soin d’exploiter les ressources naturelles de l’Algérie…»

Dernier baroud d’honneur de Hussein Pacha

Pierre Deval ne vécut pas assez longtemps pour assister à la chute de la Régence. Il rendit l’âme le 23 août 1929, un an avant la prise d’Alger. «Ce ‘‘personnage peu recommandable’’ est mort dans la gêne à Paris, selon nos archives familiales. Il ne nous a légué qu’une liasse de papiers jaunis et le regard figé de son fameux portait», assure Anne. Quant au dey Hussein, après avoir signé sa capitulation le 5 juillet 1830, il quitte Alger le 10 juillet pour Naples «en compagnie de 110 personnes, dont 55 femmes». «Les Turcs furent expulsés manu militari vers Smyrne (Turquie, ndlr)», relève l’auteur. Le régent déchu, «irrité par les combines napolitaines, se réfugie à Livourne, le fief de Bacri et Busnach». Anne Châtel ajoute que le dey, dans un dernier baroud d’honneur, a tenté un «retour en force sur les conseils de son gendre Mustapha». Il avait songé à un débarquement par Bejaia.

Mais «le groupuscule échoua à organiser un débarquement sur la côte d’Afrique et à provoquer un soulèvement général contre les Français». De guerre lasse, Hussein Pacha s’exile en Egypte auprès de Mehemet Ali. Pourtant, les relations étaient «fraîches» entre les deux hommes, selon l’auteur. Et pour cause : après l’incident avec le diplomate français, Mehemet Ali avait conseillé au dey «plus de prudence dans la gestion de l’après-coup de l’éventail» et Hussein Pacha ne l’a pas écouté. Le dernier dey d’Alger décède en 1838, à Alexandrie, à l’âge de 73 ans. «L’irascible Ottoman n’aura pas survécu longtemps au consul, le ‘‘chien de chrétien’’ qu’il souhaitait tant voir mordre la poussière avant lui, note Anne Châtel-Demenge. Mais au moins lui aura-t-il été épargné de voir Pierre Deval triompher de son vivant.» 

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