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Hommage

Monique Hervo. actrice et témoin du 17 octobre 1961 : Une vie dédiée aux plus faibles et aux opprimés

17 octobre 2019 à 9 h 23 min

«Etre aux côtés des Algériens par une vie partagée. Au service de la lutte d’un peuple colonisé sans apporter mes “bagages” d’Occidentale. Leur prouver ma solidarité. Tel est mon choix.» Monique Hervo

 

Réalisé par Nadjia Bouzeghrane

 

Monique Hervo, c’est toute une vie dédiée aux plus faibles. A 90 ans passés, elle est restée la militante humaniste qu’elle a été adolescente, à la libération de la France, en portant aide aux prisonniers et aux déportés ; puis jeune fille lorsque pour soutenir les Algériens du bidonville La Folie, de Nanterre, elle a vécu à leurs côtés jusqu’à l’éradication du bidonville en 1971. Monique Hervo a adhéré très rapidement à la cause algérienne pour l’indépendance. C’est tout naturellement qu’elle s’est retrouvée aux côtés de ses habitants le 17 octobre1961.

Monique Hervo, c’est un personnage à part comme il en existe peu. La compétition sociale, les contingences matérielles, l’argent n’ont jamais été au centre de ses intérêts ou de sa vie. Sa préoccupation a toujours été, à ce jour, le soutien aux personnes vulnérables, sans ingérence ni immixtion, sans paternalisme ou démagogie.

Aujourd’hui, au crépuscule de sa vie, sa priorité, son objectif jusqu’à l’obsession c’est de «laisser des traces», nous répète-t-elle inlassablement. Ce qui lui importe, c’est témoigner de l’humain. Sa mémoire est restée très vivace, elle reprend les faits, le contexte dans lequel ils se sont déroulés avec aisance, cite les noms des familles et de leurs membres sans en oublier un seul.

C’est accompagnée de Mehdi Lallaoui*, son complice et ami qui veille sur elle comme un fils sur une mère que nous sommes allés sur son lieu de vie, une petite et modeste roulotte aménagée par des amis dans un camping à une centaine de kilomètres de Paris. Si Monique Hervo vit dans ce lieu tranquille entouré de verdure et de lacs, c’est pour pouvoir écrire mais aussi par nécessité. En effet, ne s’étant pas préoccupée d’une retraite à même d’assurer ses vieux jours, elle était toute occupée à apporter aide et réconfort aux plus démunis.

Chez Monique, ce qui nous frappe de prime abord, c’est le bureau qui occupe l’essentiel de la roulotte, et sur ce bureau des tas de feuillets manuscrits pour les besoins de l’écriture d’un livre. Des livres, Monique Hervo en a écrits, toujours pour laisser des traces. Elle a beaucoup témoigné dans des conférences, des établissements scolaires, des maisons de jeunes, elle a aussi reçu des historiens, des journalistes. C’est tout naturellement que son chemin a croisé celui de Mehdi Lallaoui ou le défunt Jean-Luc Einaudi, elle qui veut laisser des traces et eux qui inlassablement ont (pour Jean-Luc Einaudi) et encore pour Mehdi Lallaoui, été en quête de ces traces.

«La mémoire permet à l’histoire de ne pas être tragique»

«Laisser une trace qu’on peut avoir une autre vie que celle basée sur l’argent, la réussite sociale». C’est le thème du livre que Monique Hervo est en train d’écrire. «Pour montrer que c’est avec la détermination et les convictions qu’on peut faire quelque chose de durable et non avec l’argent».

Le soir, avant de dormir, Monique prenait n’importe quel bout de papier pour noter en style télégraphique ce qui s’était passé d’important dans la journée. «Je mettais tous ces bouts de papier dans une cantine. Un jour, j’ai décidé de l’ouvrir, je l’ai refermé et je suis allée voir le premier film venu. J’avais remis le doigt sur des souffrances. Je notais les noms de famille. Les jeunes générations ne sont pas imbibées de cette histoire. Les parents n’ont rien dit afin que leurs enfants s’intègrent, et pour eux, seule l’école comptait. C’était une erreur. La mémoire permet à l’histoire de ne pas être tragique. La mémoire, c’est de l’humain».

Monique Hervo travaille sur un manuscrit qu’elle a appelé «Hymne à la vie. Pensées apaisées», si l’éditeur retient le titre, avance-t-elle. «J’essaie de laisser le plus de traces possible», ajoute Monique, comme cet ouvrage destiné aux historiens, intitulé Notes des Bidonvilles pour servir à l’histoire. Nanterre La Folie 1958-1972. Son premier ouvrage, Nanterre en guerre d’Algérie, a été édité au Seuil, puis réédité par Actes Sud.

La guerre, l’occupation de Paris par les nazis et l’exode l’amènent, enfant, à se tourner vers les autres.

«La guerre, ce ne sont pas des fantasmes, ce n’est pas non plus une posture intellectuelle. J’ai essayé de l’expliquer à des historiens. Je me suis aperçue que beaucoup de gens ne peuvent pas connaître ce qu’est l’occupation s’ils ne l’ont pas vécue. C’est tout un contexte, une ambiance. Je donne des exemples, comme moi gamine, je descends du trottoir pour laisser passer un soldat allemand qui arrivait en face. Lui, c’est le dominant.»

«Quand à 11 ans vous voyez mourir des gens en entendant les sifflements des bombes qui explosent non loin de vous – j’en ai encore le bruit dans les oreilles –, ça vous marque pour la vie.»

«Si j’ai connu intimement la guerre d’Algérie c’est parce que j’ai connu la Deuxième Guerre mondiale, les bombardements, l’exode.»

«Au moment de la libération, tout le monde essayait de faire ce qu’il y avait à faire, chacun dans son domaine et selon ses compétences. En tant que scout, je me suis rendue à la gare de l’Est, à Paris, pour le retour des prisonniers. Après, il y a eu l’arrivée des trains transportant des déportés. Mon rapprochement avec Maspero s’est fait à partir de là, son père est mort à Buchenwald (François Maspero attendait, inquiet, sur le quai l’arrivée de ses proches. Il sera plus tard son éditeur et son préfacier, ndlr). On brancardait les déportés de retour des camps, ils ne pesaient pas lourd.»

 

«Moi, Parisienne, je ne savais pas qu’il y avait des bidonvilles si près de Paris»

Monique Hervo est rentrée en 1956 au Service civil international qui, à l’époque, comptait des objecteurs de conscience. Elle avait rencontré auparavant des militants pacifistes qui avaient pris part à la Marche du sel aux côtés de Ghandi. «A l’intérieur du Service civil, on se posait des questions sur les guerres d’Indochine, l’insurrection au Maroc, on était dans cette réflexion de refus pour les hommes de se faire mobiliser. Nous les filles, nous n’étions pas mobilisables. Que faire ? Un matin, j’ouvre France Soir et je lis qu’un incendie s’était déclaré dans un bidonville à Nanterre. Moi, Parisienne, je ne savais pas qu’il y avait des bidonvilles si près de Paris. J’ai dit aux filles : ‘‘C’est notre tour d’agir ouvertement’’. «On n’avait pas de projet défini à mettre en œuvre.» Monique et ses camarades, une dizaine, prennent, deux par deux, le chemin du bidonville du nom de La Folie. C’était en 1959. «Dans ce bidonville, il y avait 10 000 Algériens, peu de Marocains et encore moins de Tunisiens, et à son extrémité quelques familles portugaises.» Monique et ses camarades sont reçues «à bras ouverts». Cinq baraques avaient été détruites par le feu. «J’ai proposé que nous les aidions à reconstruire les baraques détruites ; dans le Service civil international (la plus ancienne association pacifiste en France, ndlr), j’avais travaillé dans le bâtiment. On a été intégrées. La police a commencé à se demander ce qui se passait. Je ne voulais pas qu’on dorme dans le bidonville. J’avais trouvé une caravane en dehors du bidonville.»

Dès son arrivée au bidonville de La Folie, Monique constate l’immensité de la tâche qui l’attend : «On y souffrait de bien des maux qui sont attachés à l’univers concentrationnaire, dira Maspero, le froid, la malnutrition, la tuberculose, l’absence de moyens pour assurer l’hygiène élémentaire, les morsures de rats. On pouvait également y mourir de coups ayant, suivant l’expression consacrée, “entraîné la mort avec l’intention de la donner”… ou de noyade dans la Seine», cité par Mehdi Lallaoui dans l’introduction à la pièce Monique H.

A cette époque, rappelle Mehdi Lallaoui, la deuxième division de la prison de Fresnes compte plus de 1500 détenus jugés ou en attente de jugement en raison de leur participation au combat pour l’indépendance de l’Algérie. Des milliers d’autres sont détenus dans des camps d’internement destinés aux nationalistes algériens.

Monique va également s’inquiéter des familles vivant aux alentours De La Folie, les baraquements de la rue de Lens, des Pâquerettes, de la rue de Valenciennes, également des bidonvilles.

Au fur et à mesure des années se posait aussi la question des papiers administratifs pour les personnes qui réussissaient à quitter les camps de regroupement pour rejoindre des proches en France. «Nous avons fait des faux documents». «Les représentants du FLN avaient tenu une première réunion, c’était en 1960, pour décider s’ils devaient nous garder au bidonville. Et, me concernant, si on me demanderait d’entrer au FLN. La plupart ont dit non car cela permettait une couverture et empêcher les assistantes sociales d’avoir des informations sur le bidonville.»

«La répression – elle existait déjà – devenait de plus en plus violente. Surtout à partir de janvier 1961. Ce qu’on a connu le 17 octobre 1961 se passait déjà depuis le mois de janvier de la même année. On signale le 17 octobre comme une journée exceptionnelle, mais c’était depuis janvier. J’ai vu au pont de Neuilly des Algériens jetés dans la Seine bien avant le 17 octobre». «La répression était si forte que certains Marocains étaient repartis dans leur pays car la chasse au faciès ne les distinguait pas des Algériens.» «Le commissariat de Nanterre était un lieu de torture. Le capitaine Montaner était arrivé d’Algérie et avait dit aux habitants du bidonville : ‘‘Je vais faire comme là-bas’’». «Il avait ses quartiers avec ses harkis dans l’hôpital de Nanterre». «Les femmes avaient peur, les hommes qui travaillaient ne rentraient pas tous au bidonville à la fin de la journée, ils étaient arrêtés sur le chemin du retour. J’étais chargée, en cas de besoin, d’aller chercher, la nuit, un médecin. J’avais le mot de passe pour entrer et sortir du bidonville. Dans ces moments, je dormais au bidonville avec les autres jeunes fille du SCI pour veiller sur les femmes. La police faisait des incursions, demandait les cartes d’identité.»

«J’avais l’impression que ce bidonville était un continent dans un autre continent, la même chose se passait ailleurs sur d’autres sites. Les Français, en voiture, longeaient très vite le bidonville. Sans le voir ou vouloir le voir.»

«Quand vous vivez avec eux des années et qu’ils savent de quel bord vous êtes, vous avez des rapports avec des responsables du FLN sans que cela se fasse savoir de part et d’autre. Au fur et à mesure, j’ai été mêlée à des confidences, on me donnait plus de responsabilités, j’étais la seule Française à pouvoir sortir du bidonville avec un mot de passe.» «Je n’étais pas une novice de la guerre, même enfant je savais comment me comporter, je pouvais jouer l’innocente vis-à-vis de la police. C’est ce qu’on appelle la clandestinité. C’est quelque chose de très particulier et difficile à saisir.»

«Dans le bidonville, des femmes avaient des responsabilités, comme cette vieille dame qui allait et venait, portant un grand tablier aux bords repliés vers le ventre. Sous les plis, elle cachait des messages qu’elle recueillait et transmettait à qui de droit. Il y a eu des choses que j’ai comprises après la guerre et d’autres que j’ai comprises pendant la guerre, mais je ne posais pas de questions. Arès la guerre, j’ai su qu’il y a eu des réunions de femmes. Une femme qui avait refusé d’y participer avait été battue.»

Monique a gardé des liens avec des familles restées en France ou reparties en Algérie à l’indépendance l’Algérie. «Aujourd’hui, je les vois moins souvent, je me fatigue plus qu’avant», dit-elle avec regret. «Il y a moins de contacts, j’accorde, personnellement, énormément d’importance à la génération des parents, j’ai l’impression que dans certains livres on ne comprend pas comment ils se sont battus, lutté pour être relogés dans des logements décents, on le met sous silence . J’ai l’impression que les jeunes générations ont gommé cela et cela m’inquiète beaucoup. Des jeunes qui vont finir par être absorbés, une génération prise dans la vie de tous les jours, une vie de consommation. Je peux me tromper, mais c’est un peu le problème de toute immigration qui, au fur et à mesure, s’intègre et se désintègre dans la société dominante.»

On pensait que l’événement se déroulait seulement sur le Pont de Neuilly

«Le 17 octobre 1961, j’arrive en fin d’après-midi au bidonville, une foule d’Algériens, pères, mères, enfants, jeunes s’apprêtaient à le quitter. Un père de famille, M. Brahem, originaire de Khenchela – une des premières familles reparties en Algérie au lendemain de l’indépendance – il me regarde et me dit : ‘‘Tu viens avec nous’’. Au rond-point des Bergères, on était des milliers, on voyait arriver des autres communes des Algériens par milliers. J’ai tout de suite compris. On a pris l’avenue qui descend vers le Pont de Neuilly. On était mélangés, hommes, femmes et enfants. Le long cortège avançait, silencieux. De temps à autre, on entendait : ‘‘Vive l’Algérie !’’.»

 

Arrivés à 300 mètres du Pont de Neuilly, l’avenue est en pente, on a vu la police tirer sur les premiers rangs. On a vu des hommes tomber. Avec les femmes et les enfants, on est sortis du rassemblement et on a pris sur Puteaux pour rentrer au bidonville. On rasait les murs, on avait peur d’être pris à parti par des gens qui observaient depuis leurs fenêtres ou le pas de leurs portes. On ne savait pas ce qui se passait à Paris, on pensait que l’événement se déroulait seulement sur le Pont de Neuilly. Vers la fin de la nuit, des hommes qui portaient d’autres hommes blessés arrivaient. Avec deux assistantes sociales, exceptionnelles celles-là, on est allés dans les baraques des blessés. Ils ne voulaient pas se rendre à la maison départementale de Nanterre qui dépendait du capitaine Montanier. On a essayé de les soigner (les assistantes sociales avaient à l’époque dans leur cursus une formation aux premiers soins). Un seul qui avait un œil crevé a accepté que je l’accompagne à l’hôpital. Quand j’ai dit au médecin qu’il était à la manifestation, il m’a répondu : ‘‘Vous mentez’’. Aucune assistante sociale de la mairie de Nanterre n’est venue voir ce qui se passait. Il y avait des centaines de blessés.» «On n’a jamais accepté les Algériens, ils étaient considérés comme des sous-hommes, mais on les voulait pour reconstruire le pays puisqu’on allait les chercher dans leurs villages.»

«On est Nous»

«A l’indépendance, c’était le délire, les femmes dansaient. On est Nous. Chacun et chacune me demandaient de les prendre en photo. Il y avait à la fois de l’allégresse et de la tristesse à l’évocation de ceux qui ont donné leur vie pour cela.»

«A partir du mois d’août 1961, on sentait du point de vue des autorités françaises qu’on allait vers l’indépendance de l’Algérie. Depuis, ont été mises en place ce qu’on a appelé la brigade Z, composée de policiers en bleu de travail et chaussés de bottes, chargés d’empêcher l’extension du bidonville. Les familles avaient grandi et avaient par conséquent besoin d’espace, toute nouvelle baraque était aussitôt détruite, puis des baraques habitées ont été démolies en pleine journée en l’absence de leurs occupants.» «On voulait détruire le bidonville parce qu’il devenait voyant et on avait besoin du terrain pour construire de vrais logements, il fallait donc pousser ses habitants à la rue et à leur rejet par la population française.» «Les demandes de logement faites depuis le début restaient sans suite, parce qu’elles étaient mises à la poubelle. C’est moi qui rédigeais les courriers à l’adresse du fichier central des mal-logés.»

Les nouveaux dirigeants de l’Algérie indépendante proposent à Monique Hervo la nationalité algérienne. «J’ai laissé traîner, il y avait d’autres urgences.»

«Il y a trois ans, des responsables du consulat algérien de Nanterre sont venus me voir au camping pour me dire que m’était accordée la nationalité algérienne et qu’on m’offrait un appartement à Alger avec un ordinateur pour que je puisse continuer à écrire des livres. J’ai refusé l’appartement pour pouvoir me consacrer pleinement, sans être distraite par les visites, rencontres et invitations si je m’installais à Alger. Je veux achever ma mission, témoigner. Un témoignage ne s’écrit pas comme un roman.»

«Aujourd’hui, je me trouve dans ma ligne de conduite puisque je suis algérienne.» Et elle nous exhibe son passeport et sa carte d’identité délivrés par le consulat algérien de Nanterre, suite à un décret présidentiel de décembre 2018.  

* Mehdi Lallaoui, président et co-fondateur de l’association Au nom de la mémoire, journaliste, écrivain et réalisateur, a à son actif de nombreux documentaires, ouvrages dont une pièce de théâtre dont Monique Hervo est le personnage principal, Monique H (lire extraits ci-joints).


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