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60e anniversaire de la disparition de Abderrahmane Mira : «Le Tigre de la Soummam» à l’épreuve de l’oubli

06 novembre 2019 à 9 h 00 min

En ce samedi 7 novembre 1959, la presse française d’Algérie et de Métropole (L’Echo d’Alger, L’Aurore, La croix, Le Monde) signale, en grands titres ou en première page, la mort au combat de Abderrahmane Mira, chef de la Wilaya III historique. Le New York Times en fait de même, en rapportant en un quart de page que le «Major Mira is dead».

La veille, le 6 novembre, les généraux Challe et Faure, respectivement installés à Alger et Tizi Ouzou, sont réveillés de nuit par le colonel Cadoux, chef du secteur militaire d’Akbou, pour leur annoncer la mort de Mira Abderrahmane, tué au combat le jour même vers 16h. Au camp de Tizi N’slib, la 1re compagnie du 2e Rima, qui veillait sur le général Challe lorsque celui-ci rejoignait le Pc Artois (col de Chelatta, au nord d’Akbou) pour conduire sur place l’opération Jumelles, a fêté dans la joie sa prise de butin.

Elle décida désormais de nommer l’endroit où est tombé le chef de la Wilaya III, «l’oued Mira» (propos du soldat Pierre Dufeu). A la tombée du soleil en ce 6 novembre, l’hélicoptère Bell 47, piloté par le sergent Detouches, a pris la dépouille mortelle de mon père pour la déposer au Centre de triage et de transit (CTT) d’Akbou.

7 novembre, 10h du matin : alors que la journée est froide mais ensoleillée, la dépouille de Mira Abderrahmane sort, selon les archives militaires françaises, du Ctt d’Akbou pour être installée dans un hélicoptère de type Sikorsky H34 affrété à la base de l’Aviation légère de l’armée de terre (Alat) de Aïn Arnat. L’engin prend la direction de l’ouest, à flanc de montagne, et atterrit un quart d’heure plus tard à Taghalat, village d’origine de Mira et aujourd’hui chef-lieu de la commune d’Ath Mellikèche. Il est situé à 12 km au nord de Tazmalt.

La population de tout le douar est convoquée pour assister à ce spectacle macabre où les 2e (service de renseignement) et 5e Bureaux (service de psychologie et de propagande) de l’armée française ont été les maîtres d’œuvre. Le commandant Lablancherie, assisté de son adjoint Jimenez pour le 2e Bureau et le capitaine David pour le 5e Bureau ont voulu s’assurer, encore une fois, qu’il s’agit bien de Mira Abderhamane* mais aussi à démoraliser les populations. Avant l’arrivée du corps, les villageois s’inquiétaient de ce regroupement inédit et les spéculations allaient bon train. Quelques harkis, plus agités que les soldats français, ont déjà vendu la mèche : «Le blond sera ramené comme un mouton égorgé».

Soudain, le vrombissement des pales tournoyantes de l’hélico attire l’attention du public qui regarde, incrédule, la dépouille mortelle de Mira en sortir après l’atterrissage. Les gens sont à la fois horrifiées et tétanisées. Ils sont invités à passer devant le corps déposé dans un brancard légèrement surélevé à même un talus. Le chef de camp de Taghalat, le capitaine Legoux, déjà âgé, conduit respectueusement le cérémonial. Il a même permis à une vieille dame, éplorée par la douleur, de saisir le corps de Mira, l’envelopper dans ses bras et crier en pleurs et à tue-tête : «ô ! Abderrahamane mon fils, pourquoi nous as-tu quittés ?».

Une fois les deux buts atteints, le corps du chef de la wilaya III est remis dans l’hélicoptère pour prendre cette fois-ci la direction plein sud. Il ne s’arrête même pas à Tazmalt où la population locale a été pourtant invitée à l’héliport pour assister au même cérémonial. Direction sud, cela veut dire qu’il ne retourne pas à Akbou mais il pousse vers Aïn Arnat, sa base de départ. En tout cas, depuis cette date, plus aucune trace du corps de Mira Abderrahmane. A-t-il été jeté par-dessus bord ? A-t-il été enterré secrètement ? Possible, mais où ?

Deux témoignages recueillis par la famille dans les années 60’ accréditent la thèse d’un enterrement secret à la prison de Bougaâ (située sur la même direction que Aïn Arnat). Deux prisonniers, dont je n’ai plus les noms, ont en effet affirmé avoir participé à son enterrement secret en cet endroit. Pour l’instant, les archives militaires du 2e RIMa du secteur militaire d’Akbou qui fait partie de la Zoc (zone ouest constantinois), de la gendarmerie d’Akbou qui a enregistré son décès à la mairie de Chelata sont muettes.

Pour accéder aux archives du 5e Bureau, il faut l’autorisation de l’Etat français avec lequel seul l’Etat algérien peut négocier. Je ne comprends pas l’attitude de l’Etat algérien souverain qui ne cherche pas après les dépouilles mortelles de ceux qui lui ont permis de rayonner au firmament des nations. J’ai écrit un article dans ce sens (Le Soir d’Algérie), à l’occasion de la venue de Sarkozy en Algérie, mais aucun signe du ministère des Moudhahidine. La fondation de la Wilaya IV historique a cherché à retrouver le corps de Si M’hamed. En vain !

Comment peut-on, à ce point, cultiver un excès cérémonial à la mémoire des chouhada et délaisser les corps de héros, morts les armes à la main ? La surcharge mémorielle distillée dans un rituel désuet banalise l’Histoire et singulièrement la nôtre, domptée pour servir de légitimité à l’exercice du pouvoir.

Est-ce de la négligence ? C’est encore plus grave. Cela renseigne, dans ce cas, du mépris que l’on a à l’égard des chouhada, dont les familles, quoi que l’on dise, sont les victimes d’un drame indélébile. Rien ne remplace l’âme ! Rien ne peut mesurer le déficit affectif de l’absence du père ou des parents. C’est inquantifiable.

La sépulture permet de faire le deuil. J’ai besoin de raconter à mes enfants ce que fut leur grand-père, d’en être fiers sans fatuité et de pouvoir se recueillir sur sa tombe. Dans l’au-delà, ne doit-il pas se dire : «Qu’ai-je fait à mon pays pour mériter cet oubli ?» Pourtant, voilà son palmarès :

– Fondateur des maquis en haute vallée de la Soummam et en basse vallée du Sahel (Ighzer Amokrane jusqu’à Bouira) ;

– Médaille de la résistance obtenue le mois de mars 1956 pour avoir fait se rencontrer les troupes des wilayas I, III, IV et V, près de Bou Saâda ;

– Chef de la sécurité extérieure, chargé de la diversion, lors du Congrès de la Soummam. Il est déjà capitaine ;

– Fin mars 1957, départ pour la Wilaya VI (Sahara) pour renforcer les rangs de l’Aln/Fln, très bousculée par la rivalité messaliste ;

– 21 mars 1957, grade de commandant obtenu en wilaya III avant le départ en Wilaya VI ;

– Octobre 1957, départ pour la Tunisie pour devenir contrôleur aux frontières. Membre du Cnra.

– Début 1959, tentatives de retour en Algérie. Après un premier essai la première semaine de janvier, la frontière est franchie le 16 février 1959 par Negrine. Médaille de «patriote pour la nation», distinction créée le 1er janvier 1959 et donnée à ceux qui franchissent la frontière ;

– Avril et mai 1959, libération des dernières victimes de la bleuite ;

– Avril/novembre 1959, commandement de la Wilaya III. Période de «l’opération Jumelles», dont il sera une des victimes.

Voilà, sommairement, l’itinéraire de ce héros sans sépulture, passé à la postérité sous le sobriquet du «Tigre de la Soummam». Ainsi baptisé, c’est un hommage à sa témérité, reconnue par tous. De tempérament expéditif, fougueux, il n’est pas néanmoins capable de mansuétude. Le reste appartient aux historiens.

Aujourd’hui, il doit être parmi les siens : sa famille, ses compagnons d’armes et son peuple.

Il y a trois ans, concernant toujours le même problème, j’ai posé cette question : «Qu’est devenu l’Etat algérien souverain ?».**J’attends la réponse. Il est quand même incroyable que ce soit l’Etat et les soldats français qui ont répondu à ma requête en m’envoyant l’ensemble du dossier de mon père et d’autres informations, sauf pour son enterrement…

Une volonté personnelle ne suffit pas. L’Etat national est dans son rôle de faire les démarches adéquates. A moins que l’on dérange !


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