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lundi, 24 septembre, 2018
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22 juin 1959 -22 juin 2018

Il y a 59, la bataille du désespoir aux portes de la ville d’Annaba (2e partie et fin)

02 juillet 2018 à 5 h 16 min

Claude Paillat, dans son livre Dossier secret de l’Algérie, écrira que «la bataille faisait rage aux portes-mêmes de l’aéroport sous les yeux de 24 diplomates étrangers». Les citoyens de Bône y assistaient également en direct, alors que plusieurs radios annonçaient la prise de la ville de Bône.

Du côté de l’ennemi, trois avions furent abattus, en plus de plusieurs soldats tués. Témoignage de Ighil Ali Boudjemaa, l’un des rescapés : «Je suis né en 1933 à Timacine, dans la région d’Azazga. J’étais en France depuis 1955 et militais dans les rangs de la Fédération de France du FLN.

Je reçus la visite d’un camarade qui me proposait de nous rendre en Tunisie pour participer à la guerre en Algérie. J’acceptai avec joie et nous nous rendîmes dans les jours suivants en Tunisie, après quelques péripéties. A Tunis, nous rejoignîmes les bases de l’ALN, plus précisément le bureau de Krim Belkacem. Je fus de suite envoyé dans les unités de l’ALN pour participer à l’instruction militaire nécessaire qui dura quelques mois.

Je rencontrai Hidouche début 1959. Je savais qu’il était d’Avizar, dans la région d’Azazga comme moi, puisque nous nous connaissions déjà. Il était aussi compagnon de mon frère Arezki qui était également au maquis. Le 8 juin 1959, je me portais volontaire pour rentrer en Algérie. C’est ainsi qu’au cours d’un rassemblement à Zitoune, je me suis retrouvé dans la section de Hidouche, avec 40 autres éléments.

C’était un rassemblement tenu dans le plus grand secret. Nous étions les volontaires de la mort, car cela faisait déjà quelques mois depuis qu’aucune unité n’a traversé la frontière algéro-tunisienne, dans un sens ou dans un autre.

Pour le faire, ce n’était pas une mince affaire. Les risques étaient énormes : nous étions exposés à l’électrocution d’une force électrique de 5000 volts, de sauter sur des mines disséminées comme un champ de pomme de terre, de se faire écrabouiller par un char ou simplement de tomber sous les balles ennemies.

Bref, ce n’était pas facile de traverser les deux barrages électrifiés. L’enjeu était très grand, avec donc une multitude de risques. Le départ était fixé pour le 22 juin. Dans le détachement qui franchit la frontière pour rentrer en Algérie, la plupart étaient venus avec lui, dans un convoi d’acheminement de la Zone 3, Wilaya III.

Les hommes avaient insisté pour repartir avec lui ; il était très estimé grâce à son courage et à sa modestie ; c’était un vrai chef. Nous étions escortés par la compagnie Daas de la Wilaya I.

Nous étions très bien armés. Nous avions un poste émetteur pesant plus de 20 kg et nous nous relayons à quatre pour le transporter. Nous étions une unité de choc, capable d’affronter l’ennemi, c’est-à-dire entre fantassins. Nous avons décidé de traverser par la mer, à l’endroit appelé ‘‘Bec de canard’’.

Nous passions dans l’eau, puis par un pont, à quelque vingt mètres d’un poste militaire. Un projecteur balayait les alentours et entre deux rotations, nous profitions pour avancer. Nous sommes arrivés à Seybouse vers minuit ; nous traversions le pont qui mène vers Bône, actuellement Annaba. Nous étions enfin dans les maquis. Au petit matin, nous étions arrivés dans un champ de blé, à côté d’un vignoble.

Lorsque le jour se leva, une moissonneuse-batteuse se présenta dans le champ pour commencer à moissonner. Lorsque le conducteur nous aperçut, il était perplexe ; il comprit qu’il s’agissait de combattants de l’ALN. Pour s’occuper, il tourna autour de l’engin, tantôt il leva le capot, tantôt il tournait autour, comme s’il avait des ennuis mécaniques. De toute la journée, il n’avait pas du tout moissonné. Toute la journée, nous n’avions pas bougé.

Au soir, nous prîmes le départ avec le guide de la compagnie de Daas. Nous ne savions pas ce qui s’était passé, car il nous amena jusqu’à l’entrée de la caserne. Nous avions rebroussé chemin et comme nous avions perdu le fameux guide, nous ne pouvions plus nous orienter. Nous essayâmes de nous diriger vers le mont Edough, sans espoir d’y arriver. Les premiers coups de feu retentirent vers 6h. Au lever du jour, nous vîmes que nous étions dans un immense vignoble qui ne se prêtait nullement aux combats. Nous étions acculés au combat, car nous ne pouvions ni avancer ni reculer. Les premiers moudjahidine commencèrent à tomber.

Ce fut d’abord si Larbi Ifigha, puis l’adjudant Arezki Tessanente, adjoint de Hidouche et d’autres encore. Les hommes s’écroulaient les uns après les autres. Je fus à mon tour blessé de deux balles au bras et capturé avec 5 autres camarades ; tout le détachement était exterminé, il y eut six rescapés, car ils étaient blessés et faits prisonniers. La section de Hidouche fut anéantie. C’était le 24 juin 1959. Ce fut une bataille qui laissa des souvenirs inoubliables pour les gens de la région.

En plus, il y avait 24 diplomates venus en Algérie pour constater la ‘‘fin des combats’’. Depuis l’intérieur de leur avion, ils contemplaient les durs combats entre l’ALN et l’armée française. ‘‘La section de la Wilaya III’’, comme on l’appelle toujours, avait fait vibrer les montagnes et les vallées, les douars et les villages de la région de Bône (Annaba). Comble de l’ironie, Rabah dit Mahrez, le frère de Hidouche, infirmier qui faisait partie d’un convoi d’acheminent d’armes, est tombé dans la même région vers mars 1958, soit 16 mois avant lui. Dix membres de leur famille furent aussi exécutés dans leur village par l’armée française.»

Sekhriou Saïd, un autre glorieux combattant rescapé de cet enfer, nous livre le témoignage suivant : «Nous étions 53 combattants à avoir traversé le Seybouse le 23 juin 1959. Nous étions tous bien armés et avions 6 pièces FM et 2 postes émetteurs récepteurs. Nous nous étions retrouvés entre les soldats et les tirs commencèrent tôt le matin. C’était infernal.

A 11h, les djounoud commençaient à tomber, nous avions nos premiers morts. Et c’est là qu’un de nos compagnons, Chabi Mohamed Ouamar, un ancien de ‘‘L’oiseau bleu’’, a levé les mains, alors les soldats français étaient renseignés sur nos forces et adoptèrent une stratégie en conséquence.

C’était l’enfer. Nous étions encerclés et on nous tirait de partout. Mes compagnons se défendaient comme des lions et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour repousser les assauts répétés des soldats. Au bout de quelques heures, nous commencions à fléchir. Vers 15h30, je suis blessé et capturé.

Alors aussitôt commencèrent les séances de torture, et plus tard à l’eau savonneuse dans la baignoire et à la gégène. Nous étions livrés à la famine et un certain Saâdi, un Noir, probablement du Sud, se débrouilla pour nous fournir quelques aliments. De notre unité, il y eut un seul survivant qui a échappé à la capture. C’était Derradji de Bordj Bou Arréridj qui fut camouflé par un conducteur de tracteur dans un sillon creusé à cet effet.

Nous étions 7 rescapés, mais capturés. Il s’agit de : Amar Azougagh, qui s’était évadé par la suite ; Khelef Ouled Moussa qui a accepté de revêtir l’uniforme de l’ennemi pour déserter par la suite ; Bouaoud Ahmed d’Azazga, devenu par la suite commissaire de police à Oran ; Ighil Ali Boudjemaâ, de la région d’Azazga ; Ahmed de Bordj Bou Arréridj, avec deux doigts coupés à la main gauche ; Amar Benaï, de Béjaïa ; Saïd Sekhriou d’Akbou.

Il y avait deux adjudants de la région de Condé Smendou (Wilaya II) qui nous accompagnaient et qui se sont battus jusqu’à la mort ; je dois avouer que nous nous sommes battus courageusement. Il est vrai que nous étions bien armés, mais l’ennemi était nettement supérieur en effectifs et en matériel et puis il y avait l’aviation, l’artillerie et les chars qui nous rendaient vulnérables, mais nous nous sommes battus jusqu’au dernier. D’ailleurs, je me rappelle bien de Mohamed Arezki Tamgalti du village Tesanente (Azzefoun) qui avait les jambes déchiquetées et qui tira devant moi avec la photo de sa fille à côté.

Il la regarda, l’espace de quelques secondes, il la déchira et se remit à tirer avec son fusil mitrailleur jusqu’à ce qu’il soit tué.

C’était l’adieu à sa fille et à la vie. J’estime que nous avons accompli notre devoir, y compris devant la mort. Nous avons tenu à respecter les traditions de l’ALN qui étaient de faire face à l’ennemi, dans n’importe quelle circonstance, avec courage, bravoure et sacrifice ; nous ne devions pas fléchir, même face à la mort.»

 

Par Djoudi Attoumi

Ancien officier de l’ALN, écrivain

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