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Gilles Manceron. Historien : «Un véritable travail de vérité et de reconnaissance reste à faire en France»

08 mai 2021 à 11 h 13 min

Historien et vice-président de la Ligue des droits de l’homme, Gilles Manceron est l’auteur de nombreux ouvrages dont, avec Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre ; La Guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (avec Hassan Remaoun, Syros, 1993), Marianne et les colonies, Une introduction à l’histoire coloniale de la France (La Découverte, 2003).

Il revient, dans cet entretien, sur une question mémorielle encore brûlante, relative à la reconnaissance de la France des massacres du 8 Mai 1945.

 

 

-Des membres de la société civile française, des femmes et des hommes de lettres militent depuis de longues années pour pousser l’Etat français à reconnaître les crimes commis en son nom en mai 1945 en Algérie. Que pouvez-vous nous dire à propos d’une telle action méconnue aussi bien en France qu’en Algérie ?

Lors de la répression qui s’est abattue en mai et juin 1945 sur les populations algériennes du Nord-Constantinois, les responsables politiques de l’époque, comme la majorité des Français, étaient imprégnés des stéréotypes sur les bienfaits de la colonisation et la nécessité de conserver l’empire outre-mer. Ceux qui aspiraient à l’émancipation des colonies, comme les Algériens des Amis du Manifeste et de la Liberté, ne pouvaient être que des bandits rétrogrades. Au sein de la Résistance et de la France libre, certains avaient défendu les droits des colonisés, dont les Algériens, à se libérer de ceux qui les avaient envahis par la force, tout comme les Français l’avaient fait durant la Seconde Guerre mondiale. Mais ils étaient très minoritaires, la majorité considérait comme normal que la France rétablisse son contrôle sur ses colonies. Mais la violence de la répression coloniale a provoqué l’indignation d’un nombre croissant de Français et l’issue de la Guerre d’indépendance algérienne a mis à mal cette vision du monde.

Depuis cette époque, dans la société française, le renouvellement des générations a fait qu’un nombre croissant de personnes a pensé que la colonisation était un crime contre les droits de l’homme. Mais les forces politiques nostalgiques de la colonisation sont restées actives et ont combattu cette évolution. La société française est partagée entre ces deux aspirations, mais une partie croissante est choquée par l’injustice et la violence de la colonisation. Ces dernières années, un travail important a été fait, par exemple, par des associations et aussi par des villes pour la reconnaissance de la répression de la manifestation des Algériens immigrés en France du 17 Octobre 1961. Et des rassemblements de plus en plus nombreux ont lieu pour la reconnaissance des massacres qui sont intervenus dans l’est de l’Algérie en mai et juin 1945, qui ont beaucoup compté dans la prise de conscience des Algériens de ce qu’une guerre d’indépendance nationale était inévitable.

-Selon vous, pour quelles raisons la France officielle ne veut toujours pas reconnaître les crimes commis en Algérie ?

Les institutions officielles de la France ont du mal à reconnaître le fait que la conquête coloniale et la période de la fin des colonies ont été ponctuées de massacres et de répressions barbares. Mais elles sont obligées de tenir compte de ce que, par exemple, la pratique de la torture dans les guerres coloniales a profondément choqué la conscience des Français. Certaines affaires, comme la torture et l’assassinat de Maurice Audin, un Algérien d’origine européenne qui était partisan de la guerre d’indépendance nationale, ou de l’avocat Ali Boumendjel, l’un des chefs du parti qui avait lancé le Manifeste algérien, l’UDMA, et avait rejoint le FLN, ont particulièrement indigné une partie grandissante de la population française. D’où le fait que certains présidents de la République ont fait des gestes en faveur de leur combat et de leur sort.

La droite française s’était fracturée sur la question de la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie à partir du tournant, amorcé en septembre 1959 par le général de Gaulle sur l’avenir de l’Algérie, tout comme elle s’était profondément partagée sous l’occupation allemande entre pétainistes et partisans de la Résistance. Les jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, les partisans du putsch de 1961 puis du terrorisme de l’OAS ont été accueillis dans la droite. Dans ces conditions, la fraction la plus colonialiste de la droite, marginalisée au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, a repris de l’importance. Et elle s’est affirmée encore plus ouvertement dans les années 1980 et 1990 avec l’émergence du Front national. La gauche française a aussi du mal à aborder ce passé car une grande partie d’entre elle a été colonialiste ou a eu du mal à reconnaître l’indépendance de l’Algérie. Tout cela explique ce «retard français». Mais un mouvement est à l’œuvre dans la société française et il ne s’arrêtera pas.

-Malgré les bonnes intentions, l’accès aux archives demeure un frein pour les chercheurs et historiens. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?

C’est une question centrale, car il faut que les faits qui ont marqué la conquête coloniale et la répression de la guerre d’indépendance soient connus et, de ce point de vue, l’accès aux archives est fondamental.

De plus en plus de chercheurs et d’historiens réclament le droit de consulter les archives, y compris celles que l’armée française à l’époque avait frappées du sceau «secret».

A l’opposé des promesses faites par Emmanuel Macron en 2018, une fermeture accrue des archives s’est produite ensuite. Une application stricte d’un texte réglementaire, qui exige l’interdiction de la communication de documents frappés de tampons «secret», même quand la loi dispose qu’en fonction de leur date ils sont consultables «de plein droit», a été exigée.

Un lourd processus de «déclassification préalable» a été imposé. Ce qui a entraîné les démarches de l’Association des archivistes de France, de celle des historiens et chercheurs de l’université et de l’Association Josette et
Maurice Audin pour demander qu’il soit mis fin à cette situation absurde.

Ils appellent à l’ouverture de l’ensemble des archives de la guerre d’Algérie, puisque la loi dit que les archives de plus de 50 ans — c’est-à-dire, en 2021, celles antérieures à 1971 — sont consultables «de plein droit» à tous ceux qui veulent accéder à des documents sur cette histoire, quelle que soit leur nationalité. Seule leur ouverture générale aidera à documenter les disparitions des nombreux civils algériens qui en ont été victimes lors de la Bataille d’Alger de 1957 et tout au long de la guerre. C’est l’objet du site internet 1000autres.org que d’y contribuer. Les archives sont un patrimoine qui doit être entièrement partagé entre les deux pays.

-Pour l’apaisement des mémoires, ne pensez-vous pas que la France officielle devrait engager un véritable travail de vérité et de reconnaissance ?

C’est indispensable, et cela pour deux raisons. Pour les relations entre la France et l’Algérie, comme avec l’ensemble de ses anciennes colonies, qui ne pourront être apaisées qu’à la condition que ce véritable travail de vérité et de reconnaissance soit effectué. Et pour la société française elle-même, dans laquelle le racisme anti-arabe et l’islamophobie persisteront au niveau élevé qu’ils connaissent actuellement tant que ce travail ne sera pas fait. Tant que les habitants de ce pays n’entendront pas de la part des plus hautes autorités de l’Etat que l’image, en particulier, qui a été donnée de la lutte d’indépendance algérienne était une image mensongère et faussée. Tant qu’ils n’entendront pas de la part de leurs autorités d’aujourd’hui que les militants du FLN n’étaient pas, comme on le leur a dit à l’époque, des «hors-la-loi» et des «bandits», mais des patriotes et des résistants qui venaient de tous les milieux et de toutes les sensibilités politiques du peuple algérien, et qui ont mis fin à l’injustice du système colonial.

C’est important pour ceux de nos concitoyens d’aujourd’hui dont l’histoire familiale les rattache à l’Algérie ou à l’histoire de la colonisation, qui aspirent à ce que la France officielle cesse de mentir sur ce passé, mais c’est important aussi pour tous les autres, pour tous ceux, les plus nombreux, qui n’ont pas d’origine familiale algérienne ou relative à d’autres anciennes colonies et dont beaucoup, en particulier les plus jeunes, veulent connaître la vérité sur l’histoire de leur pays. Une histoire de la France dont de nombreux moments ont été riches et féconds, mais une histoire dont la page coloniale a été marquée par des crimes et des massacres en contradiction avec les idéaux des droits de l’homme qui se sont pourtant progressivement imposés dans le pays. C’est cette page coloniale de l’histoire de la France qu’il faut que ce pays regarde en face et que les plus hautes autorités de l’Etat reconnaissent pour ce qu’elle a été, c’est-à-dire une suite d’injustices et de crimes. C’est en ce sens qu’un véritable travail de vérité et de reconnaissance reste à faire en France. Ce travail est indispensable et devra forcément être fait un jour. Le plus tôt sera le mieux.

-Le rapport de Benjamin Stora a ouvert des brèches, non ?

Oui, c’est ma conviction. Il a suscité beaucoup de réactions en France et en Algérie, dont certaines lui reprochent de ne pas avoir parlé de ceci ou de cela, mais c’est le travail d’un historien qui a été marqué dans son histoire familiale et personnelle par cette page de la grande histoire, et qui a voulu toute sa vie la comprendre, en parler avec des Algériens et l’expliquer aux Français. L’important, ce n’est pas telle ou telle insuffisance dans ce travail rédigé par un homme seul pendant une durée de trois mois, mais ce vers quoi il peut ouvrir. Ce qui peut être repris, ou ajouté par les citoyens des deux pays. En France, une partie de l’opinion en a assez des mensonges officiels sur les bienfaits de la colonisation et demande un langage de vérité. Cette demande ne fait pas l’unanimité, car les mythes et les stéréotypes diffusés depuis cette époque se sont sédimentés dans la société, et les forces politiques qui continuent à les entretenir s’en servent encore dans des buts électoraux.

Mais il faut combattre cette vision fausse de ce passé et dire la vérité aux Français. Le rapport de Benjamin Stora peut être un instrument à partir duquel ce travail pourra être mené. Il contient des préconisations, dont certaines sont à reprendre. La reconnaissance de la torture et des disparitions forcées pratiquées par l’armée française durant la guerre d’indépendance algérienne doit être faite en se saisissant de ce rapport. Elle a à peine commencé avec celle de l’assassinat de Maurice Audin par les militaires français qui le détenaient et celui de Ali Boumendjel, un grand avocat dont le parti, l’Union démocratique du manifeste algérien, avait rejoint le FLN et qui est l’un des hommes de valeurs qui ont manqué à l’Algérie indépendante. C’est un début. Cela «ouvre des brèches», mais il faut que les autorités de la France officielle aillent beaucoup plus loin, et que cette histoire puisse être librement écrite par les historiens, qui doivent pouvoir accéder librement aux archives dans les deux pays.

-La question de la reconnaissance des crimes commis en Algérie durant 130 ans de colonisation sera-t-elle présente durant la prochaine élection présidentielle française ?

Oui, ce thème sera présent, parmi d’autres, dont celui des injustices sociales qui ont été aggravées par les conséquences de la pandémie.

L’extrême droite s’enracine dans le vieux terreau qui est celui du racisme colonial. Une bonne partie de la droite a tendance à vouloir s’allier avec elle. Et la gauche a du mal à faire un travail de vérité sur ce passé car les mythes coloniaux font aussi partie de son histoire. Certaines de ses forces ont été anticolonialistes, mais souvent de manière intermittente et inconséquente, d’autres ont été majoritairement complices de cette politique funeste. Le travail de vérité nécessaire oblige aussi la gauche française à remettre en cause une partie de son passé.

Cela demande à ses responsables d’aujourd’hui du courage et de la lucidité. Vont-ils en faire preuve ? Vont-ils rompre avec les discours réactionnaires et xénophobes qui se déguisent sous l’apparence de références à une laïcité, que certains utilisent en la déformant et en la trahissant, et à un discours républicain abstrait qui leur sert de paravent ou de masque ? La campagne de l’élection présidentielle de 2022, qui se profile à l’horizon, va répondre à cette question. Elle va coïncider avec le soixantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Si les hommes et les femmes politiques de France ont le courage de choisir le travail de vérité qui est nécessaire au pays et auquel invite le rapport de Benjamin Stora, en s’emparant de la question de la reconnaissance des crimes commis en Algérie durant 130 ans de colonisation, cela pourrait constituer une étape importante dans les relations extérieures de la France et dans l’évolution apaisée de la société de ce pays. 

 

Propos recueillis par  Kamel Beniaiche


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