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76e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 : Le témoignage poignant d’une centenaire

08 mai 2021 à 11 h 11 min

Après plus de sept décennies, la plaie demeure béante. La douleur des derniers survivants est atroce. Le plus effroyable massacre commis par la France coloniale, juste après la fin de la Deuxième guerre mondiale, reste vivace dans les mémoires.

Perpétrée à huis clos, la tragédie qui a endeuillé l’ensemble du territoire national n’a pas révélé tous ses secrets. Affectés par de profondes meurtrissures, les victimes et leurs descendants n’oublient pas. Meurtrie par des épreuves douloureuses, Aldjia Yakoub, (présumée née en 1922), livre une partie de la tragédie de Mai 1945.

Pour la doyenne d’Amoucha (chef-lieu de daïra situé à 25 km au nord de Sétif), la transmission de la mémoire est l’ultime exercice d’un long parcours. Malgré le poids des ans et de l’âge, le logiciel de Na’Aldjia n’a pris aucune ride. Victime d’une répression féroce et disproportionnée, la vieille dame n’a pas oublié les tragiques disparitions de sa petit fille Rbiha (3 ans), de son premier mari Kernani Aïssa, mort à la prison de Constantine, de ses voisins, de ses proches, et singulièrement des nourissons Tichi et Chetibi.

L’effusion de sang de Sétif est rapportée par Mabrouk Diafet, un chauffeur de taxi. La terrible nouvelle ébranle le calme d’Amoucha, qu’on appelait Adouane. La mort de l’administrateur tué à Maghramane a été impitoyablement réprimée. «La population de la commune mixte de Takintount, qui comprenait Aïn El Kebira, Amoucha, Tizi n’Bechar, Oued El Berd et Kherrata, paye un lourd tribut», souligne en préambule la centenaire rencontrée le mardi 23 mars 2021 au centre culturel de la cité où on a longuement échangé.

Le martyre des nourrissons

Alertée, l’armée coloniale appuyée par le tabor marocain et la légion étrangère composée essentiellement de Sénégalais investit les lieux où elle ne fait pas dans la dentelle. N’ayant pas vocation à rétablir l’ordre, la grande muette commet un carnage. Couverte par la hiérarchie politico-militaire du gouvernement d’Alger, la boucherie reste méconnue aussi bien en Algérie qu’en France. «Aidés par la milice dirigée par le colon Darli, les militaires appréhendent, torturent, tuent, pillent et brûlent. Pour ne pas connaître le sort des fusillés, on abandonne tout. Sans réfléchir, je m’enfuis avec mes enfants Saadi et Ahmed. La terreur oblige ma belle-sœur à laisser derrière elle ma petite Rbiha (3 ans) carbonisée à l’intérieur de notre demeure de fortune. Après l’exécution de Larbi Tichi, affreusement mutilé puis fusillé au centre du village, son épouse Messaouda qui venait de donner naissance à deux jumeaux est elle aussi arrêtée. Le sort des nouveau-nés n’émeut pas les bourreaux. Des jours après, des parents découvrent l’horreur et deux innocentes créatures sans vie», soupire l’une des dernières boîtes noires du tsunami de mai, juin et juillet 1945. «Déshumanisés, les sanguinaires n’ont pas épargné les femmes enceintes. Attachée à une corde, traînée par une moto sillonnant les différents coins du village, Zouina Makhlouche la veuve d’Abdallah Chetibi, une autre victime des exécutions sommaires, donne naissance à un mort-né. Inculpé à tort, son fils, Chetibi Tayeb est condamné à 10 ans de travaux forcés. Il ne sera libéré qu’après trois années de détention. La peur de nouvelles représailles contraint ma belle-mère à enterrer ma fille, les jumeaux Tichi et le petit Chetibi, en catimini, dans une fosse commune» révèle Na’Aldjia éprouvant toutes les peines du monde à retenir ses larmes .

Le supplice des femmes

N’oubliant rien de l’apocalypse, la victime de l’arbitraire voudrait quitter ce bas-monde avec le sentiment du devoir accompli et transmettre aux générations futures une facette de cette épreuve douloureuse. «Mon époux Kernani Saïd, qui n’avait pas encore à l’époque 45 ans, meurt dans la prison de Constantine, au bout de trois mois d’incarcération. On ne peut effacer d’un trait les crimes de l’armée coloniale, aidée et soutenue par la légion étrangère et les milices», souligne la vieille dame qui en a gros sur le cœur. Elle évoque par la suite les souffrances des femmes, principales victimes de l’ignominie et de la barbarie. Poignant et émouvant, le récit de Na’Aldjia donne froid dans le dos. «Tout au long de la tragédie de Mai 1945, les femmes du village ont été elles aussi torturées et emprisonnées. Yamina Aoufi a vécu l’enfer. Poursuivie pour avoir divulgué les secrets du domicile d’une famille européenne où elle travaillait comme femme de ménage, l’épouse Mokrani est contrainte de partager une cellule avec des hommes. Elle ne quitte la prison de Sétif qu’après neuf mois de détention. La disparition de son fils Messaoud Mokrani, achevé par la torture, a terriblement affecté Yamina. L’histoire de Yamina Aoufi n’est pas un cas isolé. La vieille Fatima Kharfallah (70 ans) est descendue à la sortie du village. Elle a été injustement criblée de balles. Œuvres de la légion étrangère et des milices, les exécutions extra-judiciaires n’ont fait l’objet d’aucune enquête ou poursuite judiciaire. Battue à mort, Yamina Brakna, épouse Hocine Khaled, perd la vue. Le tortionnaire Darli en est responsable. Il a en outre torturé son fils, Alloua Khaled. Il faut savoir que le drame des indigènes que nous étions n’a choqué personne ni provoqué la moindre émotion dans les milieux européens», raconte la centenaire. Elle enchaîne en abordant sa propre cicatrice : «Je n’ai pas été informée de la mort de mon mari, à temps. L’administration de la prison de Constantine n’a pas jugé utile de nous rendre le corps pour que nous puissions l’enterrer selon le rite musulman. Ne mesurant pas le tort fait à une mère de deux petits enfants, l’administration pénitentiaire me transmet l’acte de décès par voie postale. La réception dudit document me laisse sans voix, me choque. Muet, mon beau-frère n’échappera pas lui aussi à la torture . On lui a même brisé une jambe. Il boitera une année durant. La haine a poussé les tortionnaires à piller. Après la razzia, ils calcinent nos huttes et taudis», martèle Na’ Aldjia .

Des familles décimées

Ne perdant à aucun moment le fil conducteur, la mémoire vivante d’Amoucha aborde une autre facette des massacres perpétrés, faut-il le rappeler, à huis clos et loin des regards d’une presse au service exclusif du système colonial. «Un jour, on nous a bloqués l’accès de la ville de Sétif à Farmatou, où l’armée allait exécuter 20 personnes, dont un cousin Amar Yahioui d’Ouled Azouz, Amar Belamri d’Ouled Aïssa et Ahmed Mekhlouche d’Ouled Belkacem. On a été donc contraints d’assister à l’exécution. Cette violence inouie me boulverse encore 76 ans après.» «Pour l’histoire qu’on ne pourrait travestir aussi facilement, le malheur de la famille Kerouani qui a perdu Amar Kerouani tué à Magramane par Joseph Torat, fils d’un colon, son frère Belgacem et leurs cousins Kerouani Khoutir et Lakhdar exécutés à la prison d’ El Harrach, nous donne un aperçu sur l’ampleur de la boucherie. Notre supplice ne s’arrête pas là. Des jours après (précisement le mardi 22 mai 1945), l’armée française oblige des centaines d’indigènes (femmes, hommes, enfants et vieillards) d’Amoucha, de Tizi n’Bechar , d’Oued El Berd et d’autres localités de la région, à rejoindre pieds nus la plage de Melbou (Béjaïa) pour y demander pardon à l’autorité militaire, principale responsable du bain de sang de Mai 1945», a poursuivi Na’Adljia. En soulevant la question de la fameuse «cérémonie», Na’Aldjia ouvre une brèche, oblige Messaoud Chetibi à mettre les points sur les «i». «La pseudo histoire de reddition est un mensonge fomenté de toutes pièces par le système colonial.» 


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