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Thomas Cantaloube. Journaliste : «Je voulais montrer le racisme, l’ignorance et le mépris»

19 février 2019 à 9 h 40 min

Comment dire la violence qui sévissait en France durant les dernières années de la Guerre d’Algérie qui, de 1958 à 1962, ont vu une lente dérive morale de certains pans des institutions françaises. Comment la lutte algérienne a failli sonner le requiem pour une République ?

C’est l’objet, sous ce titre, d’un passionnant polar du journaliste Thomas Cantaloube, publié dans la série noire aux éditions Gallimard. Autour de l’enquête sur l’assassinat d’un avocat algérien, commandité par le chef de cabinet du sinistre préfet Papon, l’auteur décrit un monde de manipulations sans foi ni loi. Là, toute ressemblance avec des faits ayant vraiment existé n’est pas fortuite. Entretien.

 

Comment vous est venue l’idée de ce roman policier qui aborde de manière renouvelée les derniers mois de la guerre d’Algérie et les premiers de la Ve République ?

J’avais envie d’examiner les dessous d’une histoire que l’on présente d’habitude de manière un peu simpliste : la IVe République est à bout, le général de Gaulle sort de sa retraite, arrive au pouvoir sous les acclamations, et met fin à la guerre d’Algérie.

En réalité, l’histoire est bien plus compliquée et plus sombre. De Gaulle s’empare du pouvoir avec l’appui de militaires, d’anciens résistants, mais aussi de vieux collabos, il s’appuie sur des milices parallèles et une police brutale.

C’est une période très violente. Aujourd’hui, on a eu l’impression que la France était assaillie par le terrorisme de l’Etat islamique, mais entre 1959 et 1961, il y avait des attentats presque quotidiennement, ceux du FLN, puis ceux de l’OAS.

C’est un terreau foisonnant pour un polar, mais c’est aussi un «récit des origines» sur la France de 2019 au miroir de celle de 1959.

Qu’est-ce que cela vous a demandé comme recherches ?

J’ai procédé à un minimum de recherches historiques bien entendu : sur la chronologie des événements et certains personnages. Mais je ne suis pas un écrivain qui multiplie les descriptions de lieux, de vêtements ou d’objets. Je n’ai donc pas accumulé des tonnes de documents. Je me suis beaucoup appuyé sur le cinéma de cette époque, celui de Jean-Pierre Melville et de la Nouvelle vague pour recréer les ambiances.

Outre l’intrigue, comment avez-vous choisi les éléments qui vous ont servi de toile de fond ?

Il y avait un certain nombre de moments-clés de cette époque que je voulais inclure dans mon récit : l’attentat de l’Observatoire contre François Mitterrand, le déraillement du train Strasbourg-Paris, le massacre du 17 Octobre 1961.

Je voulais aussi raconter des ambiances et des contextes comme les rafles de police sur les travailleurs algériens, le racisme de la société française, la collusion de personnes du gouvernement avec des truands, la présence d’une ordure comme Maurice Papon à la tête de la préfecture de police de Paris.

Pour moi, tous ces éléments, que l’on a souvent oubliés ou dissimulés, expliquent bien des choses sur la France actuelle. C’est en quelque sorte, le retour du refoulé. Comme les secrets de famille que l’on cache et qui, un jour, vous reviennent à la figure à l’occasion d’une crise.

Quel avocat, assassiné en France durant la guerre d’Algérie, vous a servi de modèle pour construire votre histoire policière ?

Pour être franc, j’ai d’abord eu l’idée de faire assassiner un notable algérien parce que cela servait mon histoire. Je me suis ensuite posé la question sur sa profession et j’ai découvert le collectif d’avocats algériens qui avait décidé de défendre les militants du FLN inculpés.

Les plus connus parmi eux étaient Abdessamed Benabdallah, Mourad Oussedik et Amokrane Ould Aoudia. Ils figuraient sur une liste noire du gouvernement français qui voulait les éliminer (et qui y est parvenu dans le cas d’Ould Aoudia). Je me suis plutôt inspiré de leur travail et de leur cause que d’une personnalité en particulier.

Algériens combattants, victimes du racisme ou de la manipulation politique sont toujours en arrière-plan, de même que les harkis. C’est un choix de ne pas avoir créé au moins un vrai personnage d’Algérien ?

C’est quelque chose auquel j’ai beaucoup réfléchi, sur lequel j’ai tergiversé et que j’ai finalement décidé de trancher en choisissant de raconter l’histoire du point de vue de mon «peuple», les Français.

Je voulais montrer de manière directe, sans passer par le truchement d’un personnage algérien, le racisme, l’ignorance et le mépris des «métropolitains» contre les habitants de ce qui était encore un département français à l’époque, et qui étaient donc des Français eux aussi.

Par ailleurs, comme c’est mon premier roman, je craignais de ne pas parvenir à incarner avec suffisamment de justesse un personnage algérien de cette époque, de ne pas parvenir à restituer ses sentiments, ses conditions de vie, ses idéaux. J’avais peur du cliché ou de l’inconséquence et j’ai préféré parler du point de vue de ceux que je connais le mieux, pour le meilleur et pour le pire, les Français métropolitains.

Protagonistes louches, ambitieux sans foi ni loi, aventuriers, barbouzes, comment êtes-vous entré dans la peau des personnages ?

Je voulais créer des personnages assez typés, du style de ceux que l’on voit dans les films de l’époque : des grandes gueules, des bandits, des traîtres. Mais je ne voulais pas des personnages noirs ou blancs : je souhaitais qu’ils aient tous des zones de gris, qu’ils nous surprennent. Ensuite, l’écriture est le moment qui permet de se lâcher et de les incarner.

J’ai choisi de le faire principalement en passant par les dialogues, en imaginant ce que j’aimerais moi-même dire si j’avais du culot, si j’étais un personnage de fiction qui ne risque rien à ouvrir la bouche.

D’autres personnages connus émaillent le livre : Mitterrand, Le Pen, Papon, Pasqua –que vous ne nommez pas…Pourquoi ceux-ci particulièrement ? En quoi vous aident-ils à construire votre récit ?

Sachant que, derrière mon récit je voulais raconter la naissance de la Ve République, j’ai trouvé intéressant de placer des personnages qui étaient déjà là en 1958-59 et qui, pour certains, sont toujours là, comme Jean-Marie Le Pen, ou qui sont morts, mais qui ont eu une grande influence sur les dernières décennies en France : Mitterrand a été président pendant 14 ans, Pasqua a été l’homme de l’ombre omniprésent de la droite française, et la famille Le Pen continue de prêcher son racisme et de pourrir la vie politique française depuis quarante ans.

Quant à Maurice Papon, il est proprement incroyable de penser qu’un homme responsable de la déportation de dizaines de milliers de juifs ait pu poursuivre sa carrière au sein du gouvernement français après 1945, puis ordonner la mort de centaines de manifestants algériens pacifistes le 17 Octobre 1961 et, là encore, de continuer à gravir en toute impunité les échelons jusqu’à devenir ministre à la fin des années 1970 !

En inventant des situations autour de ces personnages réels, la fiction me permet de rappeler qui ils étaient de manière plus crue que ne peut se le permettre un historien.

Peut-on dire que dans les phases difficiles de l’Histoire, nous ne sommes que les jouets du sort et que les machiavéliques en tirent profit ?

L’avantage du romancier (par rapport au journaliste ou à l’historien) est qu’il peut choisir les faits et les tordre un peu pour les faire rentrer dans son récit et ainsi donner l’impression d’un destin ou d’un sort prédéterminé, le «fatum » de la tragédie antique. Heureusement, dans la vie, les événements sont souvent un peu plus imprévisibles et des individus peuvent les influencer, parfois seuls, ou le plus souvent en groupe.

La littérature peut-elle tout se permettre et participer à l’écriture de l’histoire ?

Oui, je pense que la littérature peut et doit tout se permettre. Après, nul n’est obligé de tout lire. Quant à l’écriture de l’histoire, la littérature peut apporter un éclairage, voire une fantaisie, sur des points spécifiques, mais elle ne saurait en rien remplacer le travail des historiens.

Elle avance à côté d’eux, tel le bouffon du roi, qui peut se permettre d’être moqueur, iconoclaste, amusant, et parfois lancer une pique bien sentie, tout en restant à sa place.

 

 

BIO EXPRESS

Thomas Cantaloube est né en 1971, il est journaliste depuis plus de vingt ans. Originaire de la région parisienne, il a beaucoup voyagé. Longtemps correspondant aux Etats-Unis, il a rejoint la rédaction de Mediapart en 2008, où il est grand reporter sur l’actualité internationale. Il a déjà écrit plusieurs essais, mais Requiem pour une République est son premier roman.


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