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lundi, 30 novembre, 2020
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Philippe Saada. auteur, réalisateur : «La politique anticoloniale de Roosevelt était une ligne de force»

17 novembre 2020 à 10 h 23 min

-Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce sujet de l’action de de Gaulle pour que la France dispose d’une place de grande puissance dans l’ONU naissante, en 1945, une question un peu oubliée ?

J’ai d’abord réalisé que l’ONU était la «chose» de Roosevelt, c’est-à-dire un Parlement des nations, comme la SDN d’avant-guerre, mais avec un directoire de grandes puissances, victorieuses de l’Allemagne et du Japon. Et qu’il n’y comptait pas la France [ndlr : la France officielle], vaincue en juin 1940 et qui s’était retirée de la guerre. Je me suis donc posé la question de savoir comment de Gaulle était parvenu à l’y faire admettre.

-En arrière-fond de votre documentaire, la question de ce qu’on nommait l’Empire. Pourquoi alors la France de 1944-45 est-elle sous-estimée par Roosevelt alors que la France libre puis la France combattante, depuis 1941 et surtout après 1942, avait réussi à reprendre face à Pétain le commandement de la totalité de son empire, à l’exception de l’Indochine ?

En juin 40 et jusqu’au débarquement en Afrique du Nord (novembre 1942), les Américains soutiennent Pétain. C’est son pouvoir et sa souveraineté qu’ils reconnaissent (échange d’ambassadeurs, etc.). Sans le dire vraiment, ils assimilent les prises d’empire par les gaullistes à de la dissidence. Roosevelt considère d’ailleurs que ce sont ses soldats qui ont libéré l’Afrique du Nord et qu’à ce titre, c’est l’Amérique qui peut choisir le proconsul français qui va l’administrer : premier choix Darlan ( !) puis – après son assassinat – Giraud. Et Roosevelt exige que tous deux se réclament de Pétain… C’est tout sauf de Gaulle. D’autre part, et c’est fondamental, les USA considéraient que le temps des colonies est fini. Les prétentions impériales des Gaullistes le hérissent.

-Pourquoi au retour de Yalta, Roosevelt a-t-il invité sur son bateau le général de Gaulle au large d’Alger ? Un pied de nez à Alger, capitale de la France libre depuis le débarquement allié en novembre 42 et surtout l’implantation du général en juin 1943 ?

Est-ce de la candeur ou de la provocation ? Harry Hopkins, son conseiller aux Affaires étrangères, l’aurait sans doute prévenu, mais il est fort malade à cette époque. Il est possible que Roosevelt se soit borné à considérer le côté pratique de l’affaire : « Je suis en bateau, je reviens de Méditerranée orientale, je passe dans le coin, venez donc me voir, nous avons des choses à nous dire.» Mais il est tout à fait possible qu’il s’agisse d’une provocation délibérée, d’un message destiné à l’opinion publique algérienne (et à tous les colonisés de l’empire) pour dire : «Non, l’Algérie, ce n’est pas la France.»

-Depuis les premières réunions autour de l’idée de Nations unies en mai 1943 à Hot Springs, en passant par Dumbarton Oaks en 1944 puis San Francisco en 1945, une réglementation des domaines coloniaux, avec inscription du droit ce qu’on n’appelait pas encore l’autodétermination, a été à l’ordre du jour. Roosevelt avait-il pour intention de rogner le périmètre colonial français qui pourtant avait servi grandement la cause de la libération des forces de l’Axe ?

Ah oui ! certainement. La politique anticoloniale de l’administration Roosevelt est une ligne de force. Il l’a même imposée à son grand ami Churchill, avec qui les relations étaient pourtant infiniment plus fortes et chaleureuses qu’avec de Gaulle. Roosevelt considérait que la guerre avait démontré le caractère pernicieux des colonies : elles excitaient les rivalités des grandes puissances. Le temps était venu pour l’Angleterre et la France d’y renoncer. Par ailleurs, c’est en pragmatique qu’il avait considéré les portions de l’empire qui facilitaient la libération de l’Axe.

-Dans le prix du sang à payer, condition non dite pour décrocher un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, quelle est la part des soldats de l’armée d’Afrique, particulièrement algériens, au sein de la nouvelle armée française dans laquelle les FFI sont intégrés ?

Il faudrait pour être vraiment précis se rapporter aux travaux et aux recherches de Claire Miot. Mais elle est prépondérante. En 1943 et 1944, notamment dans l’armée qui se couvre de gloire en Italie (à Monte Cassino), la proportion des Algériens (et aussi des Marocains) est énorme. On trouve des Européens parmi les officiers et les sous-officiers mais la troupe est aux deux tiers au moins formée d’indigènes.

-Au début 1945, les Allemands sont sur le point de reprendre Strasbourg. Hormis la nécessité de voir l’armée française se battre et décrocher des villes allemandes pour démontrer sa force, que révèle du caractère de de Gaulle son refus de plier devant la volonté américaine d’abandonner la ville aux Allemands ?

Cela révèle que de Gaulle ne pouvait pas admettre que la France soit une puissance de second ordre sur laquelle les Américains trouveraient naturel d’exercer leur tutelle. S’opposer à cette tutelle, à ces empiétements de souveraineté, marquer son rang, affirmer contre les faits «que la France est l’égale des grands» (d’où la bataille pour le cinquième siège au Conseil de sécurité), c’est une grande part du gaullisme y compris dans ses aspects les plus spectaculaires ultérieurs (Sortie de l’Otan, vive le Québec libre…)

Propos recueillis par Walid Mebarek

 

* Auteur, scénariste, Philippe Saada a notamment réalisé en 2020 Neutralité de la Suisse. Le prix de la prospérité (Cinétévé), Arte et Congrès de Tours La naissance des deux gauches (O2B Films), Public Sénat ainsi qu’en 2019 Mao, Le père indigne de la Chine moderne (Cinétévé), Arte.

 

 

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