«Les revers militaires jouent contre le projet politique du djihadisme» | El Watan
toggle menu
vendredi, 06 décembre, 2019
  • thumbnail of elwatan05122019


  • Massage Tunisie


Ahmed Madani. Dramaturge, metteur en scène

«Les revers militaires jouent contre le projet politique du djihadisme»

12 novembre 2019 à 9 h 02 min

Le dramaturge Ahmed Madani évoque le thème de la radicalisation religieuse dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook. Il nous en dit plus sur ses intentions.

– Dans votre création théâtrale, vous apportez un regard distancé sur les moments tragiques de la triste période djihadiste. Selon vous, chez les jeunes potentiellement attirés par cette dérive, la fièvre est derrière nous ?

Je l’espère vraiment. Les revers militaires jouent contre le projet politique du djihadisme, notamment pour les jeunes qui sont allés s’engager ou avaient envie de le faire. C’est la déconfiture. Formés en deux semaines et envoyés en première ligne, ils comprennent vite. Il y a eu au moins mille français partis en Syrie. Ils ont compris pour beaucoup ce qu’ont vécu les grands-pères et arrière-grands-pères.

Quand les tirailleurs algériens sont arrivés à la guerre de 1914 ou de 1940, on les mettait devant. Ce n’était pas leur guerre, pas leur histoire. De même, les jeunes en Syrie, ce n’est pas leur guerre, pas leur histoire. Ils n’ont rien à voir avec cette pratique de la religion mais aussi avec les préoccupations politiques et sociales des gens qui vivent là-bas. Il y a une rupture totale. Totale !

– C’est ce que montre votre pièce, qu’on les a trompés ? Et ce sont les femmes qui ont le plus souffert ?

Oui. Elles ne peuvent pas revenir, quand elles ne sont pas sous les gravats des bombardements contre l’Etat islamique. C’est une grande violence. Ma pièce comme je vous le disais s’inscrit dans ma trilogie face à leur destin où je fais un parcours avec les jeunes des quartiers populaires. Je les invite à raconter leur histoire en la mettant en perspective avec leur histoire familiale avec l’histoire coloniale, avec l’histoire de l’économie de l’Europe, des forces qu’on a ramenées ici pour travailler, etc.

Et la place des femmes dans cette trajectoire là ! Je trouve intéressant de montrer qu’en Syrie, par la joute verbale, la séduction, par l’invitation à venir soigner les pauvres petits, c’est une tromperie. Quand elles arrivent là-bas, rien de cela. Elles deviennent des objets sexuels, elles sont maltraitées, elles ont plein d’enfants.

Un parcours ignoble. C’est ce que j’évoque dans cette pièce avec cette jeune femme attirée par l’aventure. Là où la pièce est aussi un peu ambiguë, certes, c’est, que grâce à cet homme fourbe qui veut se jouer d’elle, elle découvre la foi en l’islam. C’est quelque chose de positif pour elle. Elle repart avec la présence de Dieu. La jeunesse d’aujourd’hui a un manque de spiritualité face aux «valeurs» matérialistes. La jeunesse se cherche. Beaucoup de surdiplômés sont sans travail ; il y a une désillusion et une quête de spiritualité. Pour moi, ce que je veux faire passer, c’est que l’art amène à une certaine spiritualité.

– Faut-il prendre quelques pincettes pour aborder comme vous le faites dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook le sujet de la radicalisation par internet ?

C’est un sujet délicat, grave et douloureux. Mon enjeu était d’en faire un acte théâtral et entrer dans la comédie. Une proposition de théâtre, vraiment. Le théâtre n’est pas forcément là pour ramener le trauma de la réalité. Le faire ressentir, oui mais faire vivre le plaisir du théâtre et le rapport entre acteurs et public dans un échange profond, humain mais qui laisse une espérance.

C’est cette aventure-là que j’ai voulu mener, un parcours que j’ai dans ma série Face à leur destin où il y a toujours une chance d’améliorer notre sort et ne pas rester confiné dans quelque chose de négatif, de douloureux ; ne plus se donner des coups de poignard en se disant la vie est horrible… On a des chances de s’en sortir et il faut y croire.

– En tant que metteur en scène, dramaturge, le fil est un peu ténu pour faire du théâtre tout en laissant une place au débat qu’il suggère nécessairement ?

Oui, ce spectacle clive le public. Il ne fait pas l’unanimité pour cette raison que justement qu’il y a une effraction de cette histoire dans la vie des gens. Certains apprécient, car cela dédramatise la situation  et d’autres au contraire sont frustrés qu’on n’aille pas vers le drame ou qu’on ne creuse pas plus profondément ce sujet. Mais, pour moi, il s’agissait de démanteler le mécanisme de la manipulation.

On peut être embrigadé par des personnes malveillantes qui vont sous couvert de leur sourire, gentillesse, de leurs soins, nous amène vers des endroits plus sombres et dangereux. Mon personnage négatif aurait pu être quelqu’un qui vient de la secte du soleil ou d’un parti d’extrême-droite ou d’extrême gauche très violent… Là, j’ai fait le parti de raconter le parcours d’une jeune femme qui se fait progressivement embrigadée sans le savoir. C’est par le biais de l’amour, et l’admiration qu’elle éprouve pour cet homme qui la domine, qu’elle se fait embarquer.

– Justement, on aurait pu sortir du réel et faire un drame sur un registre d’écriture théâtrale tout ce qu’il y a de plus classique, en transcendant la réalité. Cela n’a pas été une de vos idées de le concevoir ainsi ?

Si, bien sûr. Il y a eu beaucoup d’idées qui se sont imposées à moi. Mais j’avais le souhait de construire les personnages et le plus dur à construire est celui du gars qui est derrière sa caméra et embrigade la fille via internet.

Il est complexe, car j’ai pris le temps de dresser son parcours et les choix qu’il a pu faire. Pour des spectateurs, il apparaît comme un guignol qui profite du djihad présumé pour attirer des gens. Je l’ai conçu autrement. Je pense qu’il a de la profondeur et j’ai le souhait de le sauver. Il y a un côté pathétique en lui qui me touche.

 – Difficile de savoir si des personnages qui apparaissent aussi ridicules soient des féroces djihadistes. Ne croyez-vous pas qu’il y a là une certaine ambiguïté ?

Toute la question est là. Des personnes comme lui, j’en ai croisées. Il arrive un matin, croise une fille, l’appelle ma sœur et ne lui touche pas la main par principe religieux. Le lendemain le même lui fait une bise. Un jour il est dans une attitude, un jour il est dans une autre. Il passe du «moi, j’embrasse pas les femmes» à «comment tu vas cocotte».

Cette fréquentation je l’ai au quartier du Val Fourré où vit ma mère. Un jour une fille va sortir complètement voilée et quelque temps après elle a tout enlevé et a retrouvé une forme de liberté de mouvement. Le rigorisme du «il faut faire comme ça», «il faut faire la prière», Ça va durer un temps et ça bascule, c’est abandonné, c’est presque un effet de mode et à un moment, cette ambiguïté de la double identité devient intenable. J’ai travaillé sur ça. Parce que je connais cette réalité mais les spectateurs qui découvrent cette pièce, ils ne la connaissent pas. 


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!