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Romaric Godin. Journaliste

 «Le néolibéralisme ne semble plus en mesure de répondre aux défis de notre époque»

03 décembre 2019 à 9 h 04 min

Alors que la France s’apprête à connaître un nouvel épisode de fièvre revendicatrice à partir du 5 décembre, un livre paru à La Découverte cet automne replace habilement les enjeux dans le développement du néolibéralisme qui tend à «durcir la démocratie par un excès d’autorité». Romaric Godin, dans La guerre sociale en France, aux sources économiques de la démocratie totalitaire, rappelle la particularité française où «la résistance d’une population refusant des politiques en faveur du capital a abouti à un modèle mixte, intégrant des éléments néolibéraux plus modérés qu’ailleurs, et au maintien de plus en plus précaire d’un compromis social». Après un an de Gilets jaunes, ce mouvement social du 5 décembre est une première grande épreuve pour le pouvoir français alors qu’une majorité de Français soutiennent l’appel à la grève et aux manifestations.

– Le titre de votre livre La Guerre sociale… n’est-il pas volontairement provocateur ?

Il l’est, évidemment. Mais il faut se poser a contrario cette question : la paix sociale existe-t-elle en France ? La réponse n’est pas si évidente au lendemain d’une année faite de violence, de répression et de pression sur les libertés. Cette guerre sociale est pour moi une guerre larvée qui est le fruit de l’effet du néolibéralisme sur le corps social français et l’équilibre trouvé non sans peine après la guerre entre le capital et le travail.

Elle se joue à plusieurs niveaux : dans les entreprises, dans la gestion quotidienne de la vie et, évidemment, dans les institutions. Parfois, cette guerre prend une forme plus ouverte. C’est le cas en France, et particulièrement depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron en mai 2017. Son élection par défaut sur un programme néolibéral radical, donc ouvertement en faveur du capital, a naturellement exacerbé cette tension avec une population qui reste attachée à un certain équilibre.

La situation s’envenime parce que ce conflit ne peut être réglé dans le cadre normal des élections républicaines. La solution politique semble dans une impasse. Ne reste donc qu’un face-à-face à haut risque où l’Etat fait usage d’une force disproportionnée pour imposer sa politique favorable au capital.

– La France pourrait connaître une nouvelle flambée sociale après le 5 décembre. De quoi est-elle le signe de la spécificité française par rapport à la poussée néolibérale depuis bientôt 40 ans et que le président Macron entend voir aboutir ?

Les réformes des retraites sont toujours des moments forts de résistance de la population française à l’offensive néolibérale. En 1995, Alain Juppé avait dû faire marche arrière après une longue grève dans les transports. En 2010, la réforme Fillon avait été imposée malgré une forte mobilisation, et j’y vois un des éléments du durcissement de l’offensive néolibérale en France, car pour la première fois, la résistance n’avait pas été écoutée.

Cette fois, la réforme Macron va encore plus loin. Elle entend changer, sous couvert d’un égalitarisme de façade qui n’est qu’un nivellement par le bas, le fonctionnement du système de retraite. Le modèle à points que promeut le gouvernement français n’a pas d’autre ambition que celle de permettre une gestion du système par le coût.

Du reste, le seul paramètre connu est celui de limiter à 13,8% du PIB le coût des retraites. Puisque le gouvernement refuse la hausse des cotisations et que les retraités seront plus nombreux à l’avenir, la seule solution sera de jouer sur le niveau de vie des pensionnés, et donc, pour les plus fortunés d’avoir recours à une épargne de prévoyance.

C’est donc saper les bases du modèle social français et avancer vers une individualisation de la prévoyance retraite. C’est une des réformes les plus violemment néolibérale de l’histoire sociale française.

 Le néolibéralisme estime pouvoir remporter la partie par la fabrique du consentement. Est-ce possible ?

Cela a pu fonctionner dans les pays anglophones dans les années 1980, mais une grande partie de la population de ces pays cherche actuellement des portes de sortie à cette logique néolibérale. En France, malgré quatre décennies de travail sur l’opinion de la part des élites économiques, intellectuelles et politiques, la population continue largement à rejeter les politiques néolibérales.

Il faut néanmoins préciser que les différentes réformes ont agi sur la société. Aujourd’hui, les logiques individuelles et marchandes sont de plus en plus ancrées dans les comportements.

Pour autant, en France, la traduction politique et institutionnelle de cette logique s’oppose à de nombreux obstacles. Pour moi, cela traduit un rejet d’un Etat qui se place du côté du capital de façon ouverte. Et l’histoire sociale de la France, particulièrement violente au XIXe siècle n’y est pas pour rien.

– Vous parlez dans votre livre du néolibéralisme qui impose son agenda et d’un «Etat néolibéral de plus en en plus faible». Arrive-t-on à un tournant, 30 ans après le célèbre «fin de l’histoire» scandé sur les ruines du Mur de Berlin ?  

Le néolibéralisme reste le mode dominant de gestion du système capitaliste. Il n’a pas d’alternative crédible pour le moment. Mais depuis 2008 et la crise financière, il ne semble plus en mesure de répondre aux défis de notre époque. Pour moi, ces défis sont triples et répondent aux limites du néolibéralisme.

Le premier défi est social, il est le reflet du creusement des inégalités dans tous les pays que les réformes néolibérales ont créées. Face à ce défi, le néolibéralisme n’apporte pas de réponses crédibles en dehors de discours vides alors que la course au moins-disant fiscal continue.

Le deuxième défi est démocratique, il correspond à une volonté de reprise de contrôle des réalités économiques face à un système économique qui, précisément, vise à échapper aux choix démocratiques par la pression de la mondialisation et de la constitutionnalisation des idées néolibérales, mais aussi par le développement des comportements de corruption.

Le troisième est écologique. Il devient de plus en plus urgent alors que le système économique mondial s’est, pour se sauver après 2008, jeté dans une fuite en avant hautement dangereuse faite de politiques monétaires favorables aux industries extractives et de relance chinoise hautement polluante.

Les limites du néolibéralisme, sa crise réelle, le replace inévitablement dans l’histoire, autrement dit dans son incapacité à répondre à ces trois défis. Dans cette situation, il n’y a que deux voies de sortie : une par l’autoritarisme et la répression, qui est le chemin qui est actuellement pris, et l’autre par la construction d’une alternative à ce système qui permettra de répondre à ces trois exigences.

– En cette fin d’année 2019, de nombreux pays de par le monde, outre la France des Gilets jaunes, manifestent de par le monde : Algérie, Liban, Bolivie, Chili, Iran, Irak… Le point commun est-il la politique mondialisée du néolibéralisme ?

Chaque situation a sa particularité, chaque point de départ est unique et répond à un enjeu local. Mais chacun de ces points de départ montre aussi les limites de la mondialisation néolibérale. Le déclencheur est parfois la hausse des prix de l’énergie, du transport ou des télécommunications, autrement dit d’éléments qui permettent aux plus modestes de travailler et de survivre.

Si cette situation est insupportable et tombe dans la violence, c’est souvent parce que les revenus ne suivent pas et que les inégalités s’envolent. Il est intéressant de noter que pendant des années, les économistes ont assuré que le rejet du néolibéralisme et des inégalités était un «luxe» de pays riches et que la mondialisation assurait le bonheur des pays émergents.

Les événements récents montrent bien que cette phase appartient au passé. Dans les pays émergents, le néolibéralisme ne parvient plus à tenir sa promesse. Naturellement, il récolte la révolte. Et il est aussi notable que toutes ces révoltes sont sans chef, sans idéologie. Ce sont des révoltes de l’époque néolibérale, d’individus qui découvrent la force de l’action collective. Ces pays sont en train d’inventer une nouvelle pratique politique, propre à construire une sortie originale et démocratique du néolibéralisme. 


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