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Célébré comme une nouvelle épopée historique algérienne

Le hirak mis à l’honneur par le Maghreb-Orient des livres 2020

11 février 2020 à 9 h 00 min

La conférence «Algérie : nouveau départ ?» a engendré un engouement extraordinaire. L’auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris est devenu exigu en quelques minutes, devant l’important afflux de visiteurs pressés d’assister au débat entre d’éminents intervenants, fin connaisseurs de notre pays. Le panel de cette riche table ronde, modérée par Yves Chemla (écrivain et critique littéraire), était composé du journaliste Akram Belkaïd, l’historien Jean-Pierre Filiu, le politiste Luis Martinez, le magistrat Mohamed Sadoun et l’historien Benjamin Stora.

La révolution citoyenne du 22 février 2019 a été mise à l’honneur par le Maghreb-Orient des livres, dans son édition 2020 (7, 8 et 9 février). Cette manifestation culturelle internationale, consacrée aux belles lettres maghrébines et orientales dans toutes leurs facettes, a réservé la part du lion de sa programmation au hirak, raconté et décortiqué de façons diverses et variées par des auteurs algériens, français et franco-algériens.

Dans ce sillage, la conférence «Algérie : nouveau départ  ?» a engendré un engouement extraordinaire. L’auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris est devenu exigu en quelques minutes, devant l’important afflux de visiteurs pressés d’assister au débat entre d’éminents intervenants fin connaisseurs de notre pays.

Le panel de cette riche table ronde, modérée par Yves Chemla (écrivain et critique littéraire), était composé du journaliste Akram Belkaïd (L’Algérie en 100 questions : un pays empêché, Tallandier, 2020), l’historien Jean-Pierre Filiu (Algérie, la nouvelle indépendance, Seuil, 2019), le politiste Luis Martinez (L’Afrique du Nord après les révoltes arabes, Presses de Sciences Po, 2019), le magistrat Mohamed Sadoun (Algérie, la nation entravée, L’Aube, 2019) et l’historien Benjamin Stora (Retours d’histoire. L’Algérie après Bouteflika, Bayard, 2020).

Genèse d’un soulèvement populaire

Dans une salle pleine à craquer et une assistance chauffée à blanc, créant une ambiance de débat plus politique que littéraire, Luis Martinez a ouvert le bal. Il place le soulèvement populaire du 22 février dans un mouvement régional plus global s’étalant sur l’ensemble des pays nord-africains, qui a commencé en 2010 avec la révolution tunisienne et les nombreuses révoltes qui l’ont suivie.

«Il est né d’une expression de colère par une jeunesse, majoritairement instruite et au chômage, qui aspire au changement, à la démocratie, au travail, à la mobilité, etc. Force est de constater que les gouvernants ont échoué à leur apporter les réponses nécessaires», constate-t-il. Sans parler des pires exemples (Libye et Egypte), il estime que les décideurs en Algérie et au Maroc ont «retrouvé rapidement un statu quo confortable après des promesses d’ouverture, finalement non tenues».

Pour l’instant, il n’y a que la Tunisie qui trouve grâce à ses yeux car elle a su tirer son épingle du jeu, avec une jeune démocratie qui résiste aux vents économiques et géopolitiques défavorables. Donc un bon exemple à suivre, selon le chercheur, qui considère que le hirak est une nouvelle chance pour l’Etat et le peuple algériens, à ne pas rater, avec un contexte plus favorable qu’il y a dix ans pour trouver une sortie de crise «consensuelle».

Parmi les caractéristiques de la contestation algérienne actuelle, favorisant justement une issue meilleure que celles de 2011 et de 2014, il y a l’émergence d’un cadre de lutte politique original. Il est à la fois national, unitaire et pacifique.

«Il s’agit là d’une irruption populaire dans la vie politique», martèle Akram Belkaïd. Se refusant d’appliquer une grille d’analyse toujours sur la base d’idées toutes faites, rappelant d’ailleurs que son livre «est parti d’un postulat faux en France, celui de considérer qu’on connaît tout de l’Algérie», il évoque un mouvement d’«une ampleur inédite» qui «a déjà profondément changé le pays».

Le hirak a réussi, entre autres, l’exploit d’imposer une remise en cause massive du concept d’Etat-nation dans sa version algérienne, qui perdure depuis 1962. «Tout est parti d’une humiliation collective révoltante, provoquée par la présentation d’un cadre en guise de candidat à une élection présidentielle», rappelle Mohamed Sadoun.
En conséquence, la nation s’est dressée comme un seul homme contre un Etat mis sous le joug d’une minorité de dirigeants, sans foi ni loi. «L’Etat et la nation algériens ne se sont jamais vraiment retrouvés.

Le caractère autoritaire de l’Etat ne le permettait pas. C’est pourquoi, la nation s’est endurcie en silence jusqu’à son intervention à partir du 22 février, par instinct de survie se sentant menacée de disparition», explique le magistrat engagé. Et de se demander : «Maintenant, l’enjeu est de savoir si elle veut rester un acteur dans la vie politique.»

Quant à Jean-Pierre Filiu, il voit dans la révolution pacifique du peuple algérien le résultat de la maturation de «processus collectifs d’indignation et de solidarité». Il cite pêle-mêle les nouvelles formes de dissidence citoyenne s’organisant dans les stades et sur les réseaux sociaux, mais aussi plusieurs mobilisations sectorielles (étudiants, médecins, enseignants, etc.).

Evoquant le rôle des artistes engagés dans la mobilisation populaire, à l’instar de Raja Meziane avec sa chanson Allo le Système !, l’historien a été interrompu par la salle lui signifiant que «le système ne répond pas».

Loin d’être déstabilisé par cette réaction spontanée de l’auditoire qui l’écoutait pourtant religieusement, il répliqua : «Si, il le fait ! Le problème, c’est qu’il donne toujours la mauvaise réponse, en tout cas insatisfaisante pour les millions de manifestants qui sortent toujours avec détermination chaque mardi et vendredi pour demander qu’ils dégagent tous !»

Son confrère Benjamin Stora, qui a opté pour une lecture des événements par le prisme d’une comparaison avec l’épopée de Novembre 1954 dont l’esprit est convoqué depuis février 2019, insiste sur le fait que «le peuple algérien a démontré qu’il dispose d’une grande aptitude à se réapproprier son histoire et de se battre pour sauvegarder sa mémoire.

Il s’agit là d’un fait inédit : une histoire qui se fait se réapproprie une histoire passée». Malgré toutes les tentatives de sa «falsification» et de son «instrumentalisation», l’historien par excellence de la guerre d’Algérie est fasciné par ce que retiennent les Algériens de leur «grande Histoire».

Il esquisse alors une explication : «La transmission de la vraie histoire a eu lieu grâce notamment à l’oralité, ancrée dans la culture algérienne, et l’avènement de nouveaux médias plus démocratiques, ces vingt dernières années, qu’il s’agisse des chaînes de télévision par satellite ou des réseaux sociaux. Il y a aussi la contribution des membres de la diaspora, qui faisaient passer dans le pays, sous le manteau, des ouvrages déconstruisant le discours officiel. Cela a encouragé davantage l’appétit des Algériens pour leur histoire.»

Quel avenir pour la révolution ?

Si les conférenciers se retrouvaient tous dans la description d’«un mouvement exceptionnel», ne serait-ce que de part ses formes d’auto-organisation et d’expression, la dispute intellectuelle prit tout son sens dès lors qu’il fallait évoquer l’évolution et l’avenir du hirak ! Naviguant souvent à contre-courant de l’optimisme ambiant du public et de ses collègues, Martinez exprimait une vision se voulant «réaliste», autrement dit, un peu plus pessimiste. Il reproche à certains analystes et acteurs du mouvement de «ne pas prendre en compte le rôle primordial et décisif de l’armée dans l’échiquier politique algérien.

Aucune solution durable n’est possible sans cette puissante institution». Il met en garde contre «une grande désillusion», si les vrais décideurs continuent à considérer qu’ils seront directement menacés en cas d’une transition ouverte. «Entendant certains slogans, les militaires algériens ont peur et s’inquiètent pour leur avenir. Or, il faut privilégier la voie de la négociation et du compromis, qui a permis à de nombreux Etats autoritaires de réussir des mutations démocratiques», argumente-t-il.

L’enseignant-chercheur, faisant appel à une étude factuelle des événements, prévient : «Dans l’état actuel des choses, l’armée poursuit l’application de son propre agenda. Elle a voulu un Président, même très mal élu, elle l’a eu ; un gouvernement de technocrates, elle l’a eu. Ce sera très probablement la même chose avec la Constitution annoncée ainsi que des élections législatives et locales. Cela lui permettrait de trouver de nouveaux partenaires politiques.

Par exemple, le nouveau découpage administratif prévoit de passer de 1500 à 15000 communes, c’est-à-dire autant de places à offrir à ceux qui veulent bien les prendre !» Il assène enfin que les mobilisations qui ont eu lieu jusque-là n’affectent pas vraiment les intérêts des véritables patrons du pays, et encore moins «les grèves dans un secteur économique majoritairement informel. Le seul secteur qui leur importe, c’est celui des hydrocarbures. Sinon, ils peuvent tenir avec ce rythme encore pendant au moins dix ans !»

Ce à quoi Belkaïd rétorqua : «Loin d’un quelconque romantisme révolutionnaire, le pays est vraiment bloqué dans tous les secteurs depuis une année. Contrairement à ce que montre la propagande officielle, les responsables ne peuvent plus sortir sur le terrain, ni les ministres, ni les walis. Il ne faut pas sous-estimer l’impact des manifestations hebdomadaires sur la suite des événements.

L’Algérie vit au-dessus de ses moyens. Les réserves de change sont presque épuisées et il y a seulement de quoi tenir deux ans au maximum. Donc le pouvoir sera, tôt au tard, obligé de faire des vraies concessions au hirak.» Le journaliste du Monde diplomatique conclut son intervention par une punchline : «Soyons réalistes mais pas défaitistes.»

Dans ce sillage, Filiu parle d’«une marque d’intelligence collective suprême» dont a fait preuve le hirak, singulièrement à travers «un formidable sens du pacifisme, sans doute son plus grand atout».

C’est pour cela qu’il n’envisagerait même pas de bloquer l’économie, formelle ou informelle soit-elle, laissant le gouvernement assumer tout seul et pleinement la responsabilité d’une situation économique déjà catastrophique. «Celle-ci est surtout la conséquence des agissements d’une certaine classe d’hommes d’affaires à la solde du régime, dont une bonne partie est en prison grâce à la pression populaire. C’est comme si on mettait en France la moitié des patrons du CAC 40 en prison !», ironise l’orateur.

Vu tous ces facteurs, il réitère sa «croyance profonde que le hirak représente une aspiration à une nouvelle indépendance, une libération du peuple après celle du territoire en 1962, qui devrait passer par une réelle rupture avec l’ancien régime et l’élection d’une assemblée constituante. Si le peuple refuse aujourd’hui le dialogue, ce n’est pas parce qu’il est contre son armée ou qu’il veut la destruction de l’Etat, il espère des vraies concessions politiques. En attendant, ça bloque donc plutôt du coté du régime».

Afin de clore le débat sur une dernière note d’optimisme, Stora juge que «si on part du principe que l’Algérie est en pleine révolution, tout est alors possible. Je pense personnellement que c’est le début d’un long processus. Il sera peut-être ponctué de périodes très difficiles, mais il ne faut pas penser à l’échec par avance, sinon on ne peut rien faire. Et une chose est sûre, les décideurs ne peuvent plus tout faire comme avant car leurs marges de manœuvre ont été considérablement réduites».               



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