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Jamel Khada. Comédien

«La zone frontière pour moi, c’est le fait qu’on se sente de plusieurs côtés»

30 juillet 2019 à 10 h 00 min

Une tentative pour rapprocher des mondes opposés en apparence, c’est l’objectif avoué de Télescopage, une pièce ciselée et jouée magnifiquement par Jamel Khada. Nous avons eu la chance d’assister à Avignon à un moment de bonheur de l’écriture. «On se sentait heureux avec les Italiens, les Portugais, les Polonais, les Arabes», nous dit l’auteur de Télescopage, en référence à «une époque pas si ancienne, où la fraternité tenait lieu de morale dans les quartiers».

– Pour vous, que reste-t-il de l’Algérie ?

Elle est toujours présente en moi. Je suis de la région de Skikda. Mes deux parents sont des Aurès, de Batna, mais ils sont descendus vers le littoral. Ils ont quitté l’Algérie en 1950. Mon père avait des compatriotes à Nancy, dans la région Est de la France. J’y suis né et j’y ai grandi. Je rentre souvent en Algérie, hélas à de nombreuses reprises, pour des enterrements, dont ceux de ma mère et de mon père.

– Comment définiriez-vous votre lien au pays ?

C’est un pays qu’on a découvert enfants, dans des années de bonheur et de joie. Pour moi, ce sont les années 1970. C’était en permanence la célébration de la famille, des liens profonds d’amitié, de fraternité. L’Algérie, ça résonne de ce son- là. J’ai été élevé dans la fierté du pays par mes parents.

Ma mère était une ancienne combattante en France. Ma fille, Nina, a réalisé un film documentaire sur elle, qui porte son prénom : Fatima. Il a eu un beau succès dans les festivals. Elle est allée à la quête des racines et elle a rétabli le chaînon manquant. Une source pour la transmission.

– Aujourd’hui, on reproche aux jeunes générations d’être trop proches de leur pays et trop exubérants, comme lors de la récente Coupe d’Afrique de football. Qu’en pensez-vous ?

La célébration d’une victoire dépend de la façon dont on le fait. Les Portugais, lorsqu’ils remportent une coupe, il ne vient à l’idée de personne de leur dire quoi que ce soit. Peut-être aussi le fait d’être exubérant révèle au fond un malaise, une non-reconnaissance de la part de la France.

Lorsqu’on se sent largué dans la société, on est fier de se revendiquer qu’on vient de là, de ce pays d’origine dont l’équipe fait des prodiges. Une manière de relever la tête. C’est un souci d’identification.

Dans votre texte Télescopage, l’Algérie apparaît sous-jacente, comme en filigrane. Pourquoi ?

Quand on s’appelle Jamal Khada et qu’on veut faire du théâtre, avec des amis boute-en-train, je suis attendu. Et c’est pourquoi je prends à contre-pied tout le monde.

On attendait de la rigolade, celui qui allait faire l’Algérien. J’ai voulu m’en départir, échapper à une sorte d’assignation identitaire : l’immigré qui va faire rire. Pourquoi ne serai-je pas capable de parler de sujets profonds ? Le café s’appelle «Chez Momo», mais il aurait pu s’appeler «Chez Jean-Paul».

– Comment avez-vous créé vos personnages ?

J’ai travaillé sur la zone frontière. J’aime bien cette idée-là. Non pas la frontière physique, puisque là on fait un pas et on est dedans ou dehors. C’est binaire, et cela ne m’a pas intéressé. La zone frontière pour moi c’est le fait qu’on se sente de plusieurs côtés.

– Ces personnages dans la complexité française font jaillir le malaise dans la société que tous ressentent, quelle que soit l’origine des gens ?

On a les mots ou on n’a pas les mots. Quand on est fils d’émigré, on comprend assez vite que la voie empruntée pourrait se refermer, qu’il est difficile de sortir de l’ornière et qu’on peut vite nourrir les rangs de pôle emploi, ou se contenter de travaux subalternes.

Moi, les mots m’ont fasciné depuis toujours à l’école. A la maison, les rares livres présents étaient les volumes sur la guerre d’Algérie, avec une belle couverture dorée. J’ai eu de la fascination pour les gens qui manient la langue. Cet effet de curiosité a fait que j’ai pu échapper à un autre destin.

– Quand on est immigré, est-ce qu’on n’a pas d’hésitation ou de frein à vouloir accaparer les mots qui sont quelque part ceux de l’autre ?

J’ai de la chance. Je suis attaché à des valeurs, comme la fraternité, l’amitié, la vraie rencontre avec les gens. Que faut-il abattre en soi pour aller à la rencontre de l’autre ? Quand j’étais enfant, le quartier de Nancy où j’ai grandi était assez mixte et une institutrice m’a pris sous son aile.

Elle avait travaillé dans les années 1950 comme enseignante du côté de Tlemcen avec son mari et ils avaient adoré l’Algérie. Ce sont des gens qui ouvraient les portes sur un autre monde, une autre culture. Aujourd’hui, dans les ghettos, que peut-on espérer lorsqu’on concentre des populations. Qu’est-ce que cela peut produire ?

– Est-ce que votre texte Télescopage se veut un antidote pour exorciser ce type de situation dans laquelle on vit ?

La pièce rappelle une époque où on ne se regardait pas en chiens de faïence. On n’est pas en train de se disputer une part de gâteau. Dès que la crise économique s’est pointée, les inégalités se sont développées, les antagonismes se sont creusés.

– Pourtant des oasis, comme le café où se situe Télescopage, existent, ce sont des lieux où il reste un peu d’humanité ?

C’est un peu le sens du texte : regardez où nous en sommes. On a quelques petites poches, ici ou là, avec des gens qui font de la résistance, qui savent revenir aux vraies valeurs. Des gens qui, peut-être à force de subir et d’encaisser, de traverser des épreuves terribles de la vie, finissent par aller vers l’essentiel. Ils voient apparaître la richesse de la vie. Quand tu en as pris plein la figure, tu distingues ce qui a de la valeur.  


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