«La communication des archives est un enjeu central dans une démocratie» | El Watan
toggle menu
vendredi, 30 octobre, 2020
  • thumbnail of elwatan05102020





Sylvie Thenault et Magalie Besse, historiennes

 «La communication des archives est un enjeu central dans une démocratie»

24 décembre 2019 à 9 h 00 min

Selon Sylvie Thénault et Magalie Besse, qui ont supervisé le livre  Réparer l’injustice : l’affaire Maurice Audin (éditions LGDJ), La justice transitionnelle doit avant tout accompagner la réconciliation, la pacification et la démocratisation. Leur livre souhaite participer à faire connaître les ressorts de l’affaire de l’assassinat de Maurice Audin, aujourd’hui établi, ainsi que celle des disparus de la guerre d’indépendance algérienne : «Il s’inscrit dans la perspective du droit à la vérité, mais aussi du devoir de mémoire, qui en est le corollaire.»

– Vous venez de superviser la publication de Réparer l’injustice : l’affaire Maurice Audin. Pourquoi cet ouvrage et qu’apportez-vous de plus pour ce qui est des éclaircissements sur la disparition de Maurice Audin et des disparus de manière générale ?

Cet ouvrage est né d’une proposition de Jean-Pierre Massias, professeur de droit public et président de l’Institut francophone pour la justice et la démocratie (IFJD). Outre un intérêt personnel pour l’histoire de la disparition de Maurice Audin, qui a marqué nombre de militants de sa génération, sensibilisés à la dénonciation de la guerre en Algérie par cette affaire, il était intéressé par la question de la réparation des injustices subies par le passé.

Peut-on y remédier ? Comment ? La question est posée sans naïveté. A vrai dire, rien ne répare jamais vraiment la souffrance causée aux proches d’un disparu, mais peut-on tout de même imaginer des dispositifs, des gestes de la part des pouvoirs publics reconnaissant leurs responsabilités et susceptibles d’apaiser quelque peu le mal causé ?

Ce projet de livre était antérieur à la déclaration d’Emmanuel Macron, le 13 septembre 2018, et il y avait l’idée qu’il pourrait contribuer au combat qui était alors en cours pour cette reconnaissance. Ensuite, après la déclaration, l’objet du livre s’est transformé. La question sous-tendant l’ouvrage est devenue : en quoi cette déclaration pouvait-elle être considérée comme réparatrice ?

En quoi représente-t-elle une rupture dans les politiques françaises de traitement de ce passé ? Quelles sont ses limites aussi ? Il faut souligner qu’elle vaut pour tous les disparus de la guerre d’indépendance et cela reste un apport indéniable, même si elle a été conçue de façon unilatérale. C’est pour certains un regret.

Une précision majeure, pour finir : dans le cas de Maurice Audin comme dans tous les autres, il manque toujours la vérité sur les circonstances de sa mort. Il n’y a pas d’éclaircissements sur ce point.

– Le président Macron a annoncé l’ouverture des archives. Un arrêté a été publié récemment pour acter cette volonté de l’Etat français. Est-ce suffisant pour faire la lumière sur les milliers de cas de disparus, chiffre indéfini que vous donnez dans votre article paru dans L’Histoire ?

L’arrêté récemment publié concerne les archives relatives à Maurice Audin. Ces archives sont les papiers produits à l’époque des faits par les services de l’Etat concernés par la disparition, comme l’armée ou la justice. Puisque la vérité n’a pas été connue et mise par écrit à l’époque, il n’y a bien sûr pas de document permettant de la connaître.

Ce constat peut être étendu à tous les disparus : quand il y a eu enquête à l’époque de la guerre elle-même, c’était sans aboutissement. Donc, on trouve dans les archives, principalement les traces de ces enquêtes inabouties. On trouve aussi les réponses faites par l’armée aux familles demandant des nouvelles des leurs.

Les archives ne permettront pas de faire la lumière sur ce qui est arrivé à chacun, c’est évident et c’est important à préciser pour ne pas créer des illusions qui seraient terribles pour les familles. Néanmoins, la communication des archives est un enjeu central dans une démocratie et pour cette raison, le travail de communication des archives concernant les disparus de la guerre d’indépendance algérienne doit être poursuivi.

Il faut dire aussi que la vérité au sens plus global de la réalité du système répressif à l’œuvre en Algérie entre 1954 et 1962 est connue depuis longtemps grâce aux travaux des historiens. Il faut nommer le tout premier d’entre eux à avoir accompli un travail de documentation et d’analyse : Pierre Vidal-Naquet. C’est important : nous savons ce qui s’est passé du point de vue de l’action de l’armée et la gestion politique de la guerre.

 – Vous mettez en avant un concept méconnu du grand public : la justice transitionnelle qui permettrait de mettre à plat les abus de période «totalitaire» comme l’était la période coloniale. Comment cela peut-il s’appliquer ?

La justice transitionnelle est définie par les Nations unies comme «l’éventail complet des divers processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d’établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation».

Elle recouvre donc un panel très large d’instruments, qui vont des condamnations pénales aux mesures d’amnistie partielles, en passant par les Commissions Vérité et Réconciliation et l’ensemble des mesures de reconnaissance et de travail sur la mémoire.

Elle repose sur quatre piliers, dégagés par Louis Joinet dans son Rapport destiné à lutter contre l’impunité des auteurs des violations des droits de l’homme : les droits à la vérité, à la justice, à la réparation et aux garanties de non-répétition, qui appartiennent autant aux victimes qu’à la société concernée dans son ensemble.

La justice transitionnelle présente enfin une finalité spécifique : au-delà de la sanction des auteurs, elle doit avant tout accompagner la réconciliation, la pacification et la démocratisation.

La justice transitionnelle s’inscrit donc – en principe – dans le contexte spécifique des régimes en transition, suite à un conflit ou une dictature. Aujourd’hui, à travers cet ouvrage, la question se pose d’y recourir dans les démocraties consolidées, lorsque des violations graves des droits de l’homme ne peuvent être traitées par les voies normales, notamment judiciaires.

Diverses raisons, dont notamment la prescription et l’amnistie, peuvent expliquer ces «poches d’impunité», généralement consécutives – au moins initialement – de facteurs politiques.

L’affaire Audin et – au-delà de cet exemple singulier – les violations commises en lien avec la guerre d’indépendance algérienne sont emblématiques de ce genre d’hypothèses. La question de la pertinence du recours à la justice transitionnelle dans ces cas est au cœur de cet ouvrage. La déclaration du président de la République française du 13 septembre 2018 est notamment analysée à travers ce prisme.

Advertisements


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!