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Karine Parrot. professeur de droit : «La politique contre les personnes étrangères participe de la légitimation des extrêmes»

02 avril 2019 à 8 h 39 min

C’est un livre essentiel que propose Karine Parrot, membre du Groupe d’information et de soutien aux immigrés (Gisti). Dans Carte blanche : L’Etat contre les étrangers (Editions La Fabrique Paris 2019), elle décortique, de façon très accessible, les fâcheux enchaînements de la prise en charge autoritaire de la question des migrants en France.

La vision actuelle est nourrie d’un sérieux retour vers une histoire pas toujours simple à appréhender. Mme Parrot a bien voulu répondre à quelques questions pour situer son travail.

Quelle est la nécessité d’un tel livre ?

Ce livre repose très largement sur le travail d’enquête des associations militantes comme le GISTI, la CIMADE, l’ANAFE ou MIGREUROP et il cherche à faire connaître les rouages de la machine d’État utilisés contre les personnes étrangères jugées indésirables.

Lorsqu’il s’agit de « gérer » les étrangers, les pratiques de l’administration s’éloignent bien souvent des règles qui figurent dans les textes et il s’agit donc de décrire la réalité des pratiques administratives qui sont parfois illégales et souvent brutales. Les policiers ne sont pas les seuls à brutaliser les personnes étrangères en détruisant quotidiennement les campements où certaines essaient de vivre, les préfets et les juges, eux aussi par leurs décisions brisent littéralement des vies humaines.

Est-ce que dans un Etat qui se proclame démocratique, il est tolérable d’enfermer des personnes au seul motif qu’elles sont dépourvues de droit au séjour ? L’objectif de ce livre est de dévoiler le cynisme et la brutalité avec lesquels l’appareil de l’État français mène une véritable lutte contre les personnes étrangères jugées trop pauvres pour être bienvenues. En la matière, il est frappant de voir à quel point le respect de la loi est un élément tout à fait contingent, facultatif pour les agents de l’État.

Quelles sont les contraintes juridiques auxquelles font face les associations qui aident les migrants ?

Les associations, et en particulier celles que je viens de citer, sont rarement entravées juridiquement dans leurs actions d’enquête et de lutte. En revanche, ces dernières années, les subventions publiques qui leur sont allouées ne cessent de baisser, ce qui évidemment rend leur travail plus difficile.

Mais à côté, de nombreux militant.es de terrain qui luttent quotidiennement aux côtés des personnes étrangères sont régulièrement l’objet de poursuites judiciaires et/ou d’intimidations policières. Grâce au « délit de solidarité » ou par le biais d’autres infractions pénales, l’État français représenté par ses procureurs et ses juges tente de dissuader les personnes de venir en aide aux étrangers considérés comme indésirables sur le territoire français.

Dans la vallée de la Roya par exemple, à la frontière avec l’Italie, de nombreuses personnes sont poursuivies et condamnées (parfois à de la prison ferme) pour avoir hébergé des exilé.es, alors que la police, elle, viole le droit en toute impunité. Les policiers qui, en pleine nuit, interceptent des exilé.es et les « ramènent » du côté italien, en les abandonnant dans la forêt par des températures négatives, eux ne seront jamais poursuivis pénalement….pourtant, ils mettent la vie de ces personnes en danger. Comment en arrive-t-on là ? Certains qui aident sont poursuivis pénalement et ceux qui mettent en danger les personnes agissent au nom de l’État…

Dans la présentation de votre livre vous apparentez l’étranger à un ennemi. Qu’est-ce à dire ?

Depuis toujours, il est classique de chercher à définir les contours d’une communauté humaine en se référant à celles et ceux qui sont exclus de cette communauté (plutôt qu’en cherchant à caractériser ce qui est partagé par les membres du groupe et qui donne un sens à la communauté). Aujourd’hui dans les sociétés capitalistes où les inégalités ne cessent de se creuser et où une grande partie des personnes éprouvent un sentiment d’injustice très fort, l’étranger semble un bouc émissaire idéal.

Les étrangers, dont l’État nous dit qu’ils et elles forment des « flux massifs », incarnent la parfaite figure de l’ennemi contre lequel il est plus ou moins facile de combattre. Pour une part, l’étranger-ennemi correspond à une réalité car les dirigeants des Etats capitalistes considèrent comme nuisibles les personnes étrangères qui, sans argent, voudraient gagner l’Europe. En érigeant des barrières, fatalement poreuses, aux frontières européennes, ils veulent se prémunir contre une immigration qu’ils jugent trop pauvre.

Mais, pour une autre part, la figure de l’ennemi qui colle si bien à l’étranger est construite pour alimenter le fantasme d’une identité nationale et flatter les sentiments nationalistes. Donc l’étranger s’il est pauvre est un ennemi à la fois réel et fantasmé. D’ailleurs, le vrai critère, le critère ultime pour les dirigeants européens reste celui de la richesse et non celui de la nationalité. L’État français ne reproche jamais leur manque d’ « intégration républicaine » aux étrangers fortunés qui souhaitent résider ou investir en France.

Y a-t-il selon vous une incidence sur la montée des extrêmes en raison de ces barrières que l’Etat fortifie contre une prise en charge respectueuse des règles d’examen des dossiers des personnes étrangères ?

Le lien entre les politiques migratoires et la montée des extrêmes racistes me semble aussi être quelque chose de construit. Les dirigeants expliquent parfois qu’ils sont contraints de durcir les politiques migratoires et de fermer les frontières pour éviter la montée des extrêmes, en somme, ils agiraient pour contenter une partie de la population qui, sinon, basculerait dans l’extrême droite.

Pourtant, en pratique, on observe que leurs politiques féroces n’ont jamais permis d’endiguer la montée des extrêmes, au contraire. Et c’est bien normal, lorsque l’État lui-même mène une politique extrêmement dure et brutale contre les personnes étrangères, cela participe de la légitimation des « extrêmes ».

Il y a manifestement une continuité dans la politique menée par la France dans la « gestion des migrations », mais quels sont, selon vous, les changements intervenus ces derniers temps ?

Depuis que l’État français existe, il a toujours « géré » l’immigration suivant ses besoins du moment : besoin en main d’œuvre docile, besoin en soldats, besoin en colons. Depuis les années 1970, le ralentissement de l’activité économique et la montée du chômage servent de justification aux politiques de « maîtrise des flux », c’est-à-dire de tri et de fermeture des frontières.

Ce qui a changé notamment, il me semble, outre le renforcement des contrôles frontaliers, ce sont les barrières juridiques – qui prennent la forme de visa – réinventées pour empêcher à certaines personnes de gagner l’Europe par les voies de transport classique. De nombreuses personnes sont désormais contraintes d’entreprendre des voyages longs et terribles pour parvenir jusqu’en France.

Les morts sur les routes de l’exil, mais aussi le recours à l’enfermement massif des personnes étrangères en voie d’expulsion sont des nouvelles facettes de la politique migratoire européenne, décidément bien loin des valeurs officiellement affichées par l’Union européenne dans les textes fondateurs. Jusqu’où peut-on aller dans la maltraitance des personnes en se réclamant encore de la volonté générale ?


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