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Marc Ball et Karim Miske, documentaristes et Pierre Singaravelou, auteur : «Il y a tout un imaginaire et une perception de soi à décoloniser»

31 décembre 2019 à 9 h 00 min

Comment est née l’idée de cette série documentaire sur la question des Décolonisations que diffuse Arte le 7 janvier ?

L’idée de faire une série sur les décolonisations est venue de la société de production Program 33 qui nous a réunis. Tout de suite nous avons partagé un même désir de traverser cette histoire avec un regard entièrement inédit à la télévision, ce qui a convaincu Arte de nous accompagner dans cette aventure. Notre parti pris était pourtant simple ; adopter le point de vue des colonisés, c’est-à- dire la majorité des acteurs de cette histoire, renversant ainsi la perspective sur une histoire qui est généralement relatée du point de vue européen.

Ce renversement de regard amène à penser la décolonisation non comme le court moment où les empires coloniaux concèdent les indépendances, mais comme un long processus qui commence au premier jour de la colonisation, dès les premiers soulèvements.

C’est pourquoi nous avons décidé de commencer en 1857, avec un événement que les Britanniques ont surnommé la révolte des Cipayes, et que les Indiens considèrent comme leur première guerre d’indépendance. A travers une galerie de personnages en Afrique et en Asie, nous essayons de donner à voir toutes les facettes de cette lutte commune contre la domination coloniale.

 – Que pensez-vous de sa programmation en prime time ?

Cela montre que le regard sur cette histoire est en train de changer. Que malgré les crispations, il y a une nécessité à la raconter. Cela correspond aussi à un mouvement qui s’opère dans les sciences sociales depuis une vingtaine d’années, auquel participe Pierre Singaravélou.

Un regard critique est désormais porté sur la production des sciences sociales, qui sont nées dans un contexte colonial. Notre documentaire permet de restituer ces analyses et cette nouvelle façon d’aborder l’histoire, à la fois de manière plus globale et par le bas, au plus près des acteurs.

– La colonisation cesse-t-elle au jour d’après la décolonisation ? Pour les territoires et dans les esprits ?

La décolonisation ne s’arrête pas aux indépendances, que ce soit en Asie ou en Afrique. Il y a d’abord les intérêts géopolitiques, qui poussent les anciennes puissances coloniales à s’ingérer dans les affaires internes des ex colonies. Mais ce que nous montrons dans la série, c’est que les rapports de force ont changé, avec l’émergence de la Chine, et de l’Inde qui possèdent la bombe atomique.

Ensuite il y a tout ce que la colonisation a laissé comme traces. La langue qui est devenue, comme l’écrit Kateb Yacine, un «butin de guerre» conservé par les anciens colonisés. Mais il y a tout un imaginaire, une perception de soi à décoloniser.

C’est le sens de la séquence sur la naissance de Nollywood, où les Nigérians s’emparent du cinéma pour y développer leur propre imaginaire. Enfin, nous terminons sur le procès des anciens combattants Mau Mau contre l’Etat Britannique pour montrer que cette histoire hante encore les Européens. Ils doivent la regarder en face et du point de vue de l’autre, pour s’en libérer à leur tour.

– Pourquoi la plupart des héros magnifiques de la résistance anti-coloniale sont-ils entrés dans l’oubli ?

Ils sont entrés dans l’oubli en Europe, car comme nous le disions, cette histoire a été racontée du point de vue des Européens. En Asie et en Afrique, il y a un phénomène commun à l’ensemble des territoires qui se sont libérés, c’est qu’ils ont, au lendemain des indépendances, reconstitué un roman national, rendu hommage à leurs héros.

Mais l’aspect international de cette lutte s’est peu à peu effacé, et les liens qui s’étaient forgés entre le Vietnam, l’Inde, l’Algérie, le Congo se sont petit à petit défaits. C’est pour cela que Manikarnika Tambe, par exemple, la reine de Jhansi, est une superstar en Inde mais une inconnue dans les autres pays.

 – Qu’avez-vous découvert en écrivant ou réalisant Décolonisations ?

Pierre Singaravelou : Cette série documentaire nous a permis de prendre conscience de l’omniprésence et du rôle souvent décisif des femmes dans les mouvements de contestation de la domination coloniale aussi bien en Asie qu’en Afrique.

Marc Ball. Cela a été l’occasion de se rendre compte, avec des personnages comme Anténor Firmin ou Lamine Senghor, à quel point la critique du colonialisme et du racisme était présente dès le début.

Karim Miské. Le plus frappant sans doute a été de voir au montage à quel point tous les liens que nous avions imaginés au moment de la première écriture fonctionnaient. A quel point cette histoire est une, de Nairobi à Saïgon, d’Alger à Delhi, en passant par Accra et Kinshasa. L’internationalisme n’était pas qu’un slogan, il s’agissait d’une nécessité opérationnelle. En ce sens, la série a été une leçon pour moi : dans notre monde interconnecté, l’enfermement des luttes dans un contexte exclusivement national est une voie sans issue. 


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