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Histoire : «Il faut s’engouffrer dans la brèche ouverte par Benjamin Stora»

02 février 2021 à 10 h 22 min

Nul chercheur, nul passionné d’Histoire, nul lecteur qui s’intéresse à l’histoire de l’Algérie ne peut se dispenser de connaître l’œuvre de Benjamin Stora, qui a déjà consacré nombre d’ouvrages à sa terre natale.

Il était certainement l’un des plus qualifiés – parmi d’autres, on pense particulièrement à la génération qui a commencé à publier au début du présent siècle – pour tenter un travail de synthèse sur les relations franco-algériennes.

En ce qui me concerne, j’ai le plus grand respect pour Benjamin, avec qui je dialogue depuis quelques décennies (à Paris, à Alger et même à Hanoi…). Outre ses qualités d’historien, il est un homme de convictions. Je l’ai vu affronter (verbalement !) des pieds-noirs nostalgiques de l’Algérie française avec un rare courage.

Une qualité majeure de son rapport est de ne pas s’être limité à la guerre d’indépendance de 1954-1962, même si celle-ci en est évidemment le cœur.

Le ton général de son travail est mesuré, reprenant un certain nombre de demandes mémorielles, dont la portée symbolique est forte. Un seul exemple : la demande de la restitution du canon Bab Merzoug, l’un des premiers vols de l’histoire coloniale (juillet 1830), épisode totalement oublié en France mais d’une grande importance pour l’histoire – et pour la fierté – nationales en Algérie. Ou encore la demande de l’inauguration d’une plaque en l’honneur d’Abdel Kader en 2022, à Amboise, à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance.

D’où vient, alors, cette impression d’inachevé que laisse la lecture de ce rapport ? Il me semble que cela tient à la nature même de la mission confiée par le président de la République au chercheur. En acceptant les termes, Benjamin Stora était nécessairement, fatalement, tiraillé entre les mémoires toujours à vif, nombreuses et souvent antagonistes.

Un exemple parmi d’autres. La demande d’associer à l’histoire douloureuse de Maurice Audin celle d’Ali Boumendjel, victimes des mêmes pratiques, est sans conteste la bienvenue. Mais chacun sait, en particulier depuis la création du site 1000, autres, que les soi-disant disparus se chiffrent par milliers, dont une liste non exhaustive pour la seule Bataille d’Alger est aujourd’hui rendue publique. Je sais bien que la mémoire a besoin de figures emblématiques, à forte connotation émotionnelle.

Mais puisque le président Macron a lui-même employé le mot de «système» pour qualifier les tortures et «disparitions», pourquoi ne pas demander que ce travail de recensement soit plus systématique encore ? Ou, si l’on doit absolument focaliser sur des figures, pourquoi ne pas évoquer l’assassinat d’Amokrane Ould-Aoudia, avocat du FLN ? Parenthèse : les assassinats de Maurice Audin ou d’Ali Boumendjel furent des épisodes des nombreux crimes de l’armée. Jeter l’opprobre sur les seuls sinistres Massu et Ausaresses est à la limite facile.

Celui d’Amokrane Ould-Aoudia fut un assassinat organisé, ordonné par l’Etat français (le premier ministre Michel Debré, les services français, dans le silence complice de l’Élysée), en plein cœur de Paris, dans cette ville qui persiste à se dire «des droits de l’homme». Ceci explique sans aucun doute le pesant silence officiel sur ce crime. Raison de plus pour l’évoquer.

Je poursuis sur ce que je qualifie de limites avec l’exemple de l’émir Abdelkader. Une plaque à Amboise, lieu de sa résidence forcée, très bien. Mais pourquoi ne pas reprendre une vieille idée, émise pour la première fois par l’écrivain Henry de Montherlant dans les années 1930, que j’avais évoquée il y a quelques années (El Watan, 13 septembre 2017) : une statue dédiée à l’émir au cœur de Paris ?

En juillet 2006, Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, avait inauguré une place de ce nom dans le Ve arrondissement. Au centre de cette place, un espace ouvre les bras à l’érection d’une statue. En 2022, cela aurait un certain parfum…

En conclusion, je pense que le rapport de Benjamin Stora a ouvert la voie. Et ce n’est pas un mince compliment. Mais il faut s’engouffrer dans cette brèche.

Nous tous, Algériens et Français, historiens et non spécialistes, confronter, confronter encore les opinions, multiplier les études. Et, puisque 2022 marque l’anniversaire de la fin du conflit, pourquoi ne pas jeter les bases dès à présent d’un grand colloque organisé en deux étapes, sur les rives nord et sud de la Méditerranée ?

Alain Ruscio

Alain Ruscio, spécialiste de l’histoire de la colonisation française. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels Les communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 (La Découverte, février 2019) ; La Guerre française d’Indochine, 1945-1954 (Complexe, 1992) ; Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS. (La Découverte, 2015)


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