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Gisèle Halimi à El Watan : «L’histoire de l’Algérie n’est pas du côté français seulement ou du côté algérien, elle est des deux côtés»

04 août 2020 à 9 h 30 min

Le 8 juin 2001, Gisèle Halimi et son confrère Michel Zaoui avaient demandé à la garde des Sceaux, Marylise Lebranchu (PS), la révision du procès d’El Halia (près de Skikda) en raison de «faits nouveaux» contenus dans le livre du général Aussaresses qui venait de paraître Services spéciaux. Algérie 1955-1957.

Mon témoignage sur la torture (éditions Perrin). Gisèle Halimi, qui était à l’époque l’un des avocats des 44 inculpés, nous expliquait alors dans un entretien publié dans El Watan du 27 juin 2001 le sens de cette démarche. Vingt ans après, ces propos sont toujours d’actualité et illustrent le sens et la portée de l’engagement de l’avocate. Extraits de cet entretien.

«La justice était devenue un instrument de la domination coloniale et, selon moi, c’était le moyen paroxystique de la répression coloniale.»Gisèle Halimi

Par Nadjia Bouzeghrane

La démarche par laquelle nous demandons à la ministre de la Justice de France d’ordonner la révision de ce procès est évidemment judiciaire, puisque c’est notre droit qui nous permet de faire cette requête, mais elle est plus que cela. Le judiciaire va permettre de déboucher sur l’histoire et le pouvoir politique en France pendant la guerre d’Algérie. C’est important parce que ce n’est pas n’importe quelle justice qui a été rendue pendant la guerre d’Algérie. C’est une justice d’exception, une justice où tous les pouvoirs civils étaient remis aux militaires du fait des lois sur les pouvoirs spéciaux de 1956 qui démontrent bien que le pouvoir politique, à l’époque, s’est défaussé de ses responsabilités sur l’armée.

D’après les généraux tortionnaires, l’armée a reçu comme instruction de rétablir l’ordre ‘‘par tous les moyens’’. Les militaires en ont déduit que, par tous les moyens, cela voulait dire utiliser la torture, déshumaniser les hommes, condamner à mort des innocents, comme dans le procès d’El Halia, et comme dans certains autres procès, les guillotiner. Je pense, par exemple, au procès de l’assassin présumé du président de l’association des maires d’Algérie, Amédée Froget, Badèche Ben Mohamedi, qui était innocent, et qui a été exécuté et c’est seulement après qu’on a pu lire dans le livre du général Aussaresses que celui qui avait tiré sur Amédée Froget était Ali La Pointe et non Badèche Mohamedi». «C’est dire les exactions qui ont marqué cette justice militaire. Cette justice militaire n’était pas indépendante du contexte de la répression d’une colonisation qu’on voulait maintenir à tout prix. La justice était devenue un instrument de la domination coloniale et, selon moi, c’était le moyen paroxystique de la répression coloniale.»

«La révision du procès d’El Halia attestera, je l’espère, qu’on a condamné à mort et failli exécuter des innocents alors que les émeutiers de l’affaire d’El Halia, le jour même, à la minute même, sur les lieux mêmes, avaient été, pour la plupart, abattus et quant aux survivants, une soixantaine, selon  Aussaresses, ils lui ont été amenés et, dit-il : ‘‘Il fallait les tuer, je les ai tués.’’» «Il y a une réflexion à faire là-dessus, notre réflexion, c’est qu’on ne peut pas simplement dénoncer les tortures et imputer cela aux militaires, les militaires ont été les exécutants d’une politique, celle des pouvoirs spéciaux votés en 1956 par la droite et la gauche confondues.» «La justice était rendue au nom du peuple français…

La justice française pouvait-elle être valablement rendue au nom du peuple français par des militaires qui, la veille, avaient ‘‘pacifié’’, comme ils disaient, le djebel ; qui, le matin, prêtaient serment de juges et dans l’après-midi recommençaient à ‘‘pacifier’’ ? La justice a été utilisée sciemment par le pouvoir politique comme une pacification bis avec les mêmes moyens et l’absence totale de garanties que notre droit, notre civilisation, notre histoire, notre passé attribuent aux accusés dans un procès». Sur le lien entre la révision du procès et l’histoire, l’avocate considérait que «l’histoire de la guerre d’Algérie, toujours du côté français, ne peut pas être écrite complètement si les dossiers ne sont pas rouverts»…

«Il faut que la justice ouvre ces dossiers car ils font partie de l’histoire de la guerre d’Algérie. Ce n’est pas seulement un épisode judiciaire. Cette révision doit permettre de sortir de ce refoulement qui a fait le comportement de la France, refusant même d’appeler la guerre la guerre. Je me souviens que lorsque je disais la guerre d’Algérie dans un procès, le président m’arrêtait : ‘‘Il n’y a pas de guerre ici, il y a des événements !’’

Il y avait une volonté politique unanime de refouler la vérité sur cette guerre, de l’affubler d’autres étiquettes et surtout de l’enterrer le plus profondément possible en utilisant les secrets défense, les archives qu’on ne consulte pas, ce dont se plaignent les historiens.» «La législation française est telle qu’elle ne laisse aucune probabilité, sinon peu, à la poursuite de crimes de guerre aujourd’hui, il y a les lois d’amnistie, la prescription». «Pour la poursuite dans d’autres procès, il y a effectivement des handicaps juridiques à cause de la prescription des crimes de guerre, du fait qu’il y a une jurisprudence restreignant d’une manière très limitative les crimes contre l’humanité aux crimes liés à la guerre contre le nazisme, mais c’est notre devoir de citoyens français et de juristes de poser le problème parce qu’une jurisprudence, par définition, est faite pour évoluer.» (… ) «Dans notre démarche à nous, il n’y a aucun aléa judiciaire, aucun handicap. Même dans la loi d’amnistie, article 9, il est dit explicitement que l’amnistie ne peut préjudicier à la demande de révision.

Reste qu’il faut que l’initiative soit prise par la garde des Sceaux, c’est-à-dire à la fois par la magistrate qui est au sommet de notre appareil judiciaire, mais qui, en même temps, est tout de même un membre du gouvernement. C’est donc une décision qui est à la fois judiciaire et politique… Il n’y a rien en droit, aujourd’hui, qui s’oppose à cela.»

Sur les répercussions et les incidences d’une telle décision, Gisèle Halimi nous affirmait : «Je crois qu’elles seraient très importantes et, selon moi, bénéfiques pour écrire l’histoire. Nous, avocats, avons été au feu. Nous avons vécu cela. J’ai été moi-même condamnée à mort par l’OAS. Aussaresses raconte dans son livre qu’il voulait m’abattre, qu’il n’avait pas réussi. Notre devoir de citoyens à l’égard des générations actuelles et futures est d’expliquer en son entier ce qu’a été la colonisation algérienne, depuis 1830 y compris dans les moyens qui ont été utilisés pour réprimer une guerre d’indépendance, une guerre révolutionnaire. Notre devoir est un devoir de pédagogie citoyenne.»

Et pourtant, des hommes et des femmes ont essayé de témoigner, leurs témoignages n’ont pas été pris en considération, lui avions-nous fait remarquer. «Non seulement on n’a pas été crus, mais on a été poursuivis  ; les journaux ont été interdits ; j’étais l’avocate de Claude Bourdet de France Observateur, il a été traîné par la justice devant le tribunal militaire pour avoir écrit son article ‘‘Algérie Gestapo’’. Nous étions aussi considérés comme des traîtres à la patrie.

C’est ce que m’avait dit Lacoste quand je l’avais rencontré à Alger à ce moment-là. Nous étions des intellectuels qui trahissions notre patrie et qui soutenions une bande d’assassins du FLN.» (…) «Il serait bon qu’il y ait la même démarche du côté algérien, c’est l’histoire de l’Algérie qui s’écrit, comme nous, nous essayons que soit écrite complètement l’histoire de la France.

L’histoire de l’Algérie n’est pas du côté français seulement ou du côté algérien, elle est des deux côtés. Si l’on veut compléter l’écriture à la fois historique et politique de la guerre d’Algérie, il faut que les archives algériennes soient également ouvertes.»



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