Ghaleb Bencheikh, président de la    Fondation de l'Islam de France (FIF) : "La séparation des ordres politique et religieux est un acquis de la modernité"  | El Watan
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Ghaleb Bencheikh, président de la    Fondation de l’Islam de France (FIF) : « La séparation des ordres politique et religieux est un acquis de la modernité » 

29 octobre 2020 à 10 h 30 min

Ghaleb Bencheikh, islamologue de formation scientifique et philosophique est  président de la Fondation de l’islam de France, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix et membre du Conseil des sages de la laïcité. Producteur de l’émission « Questions d’Islam », le dimanche de 7h05 à 8h sur France Culture, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages ayant trait à la laïcité et au fait islamique dont principalement un Petit manuel pour un islam à la mesure des hommes (JC Lattès, 2018) ; Le Coran expliqué (Eyrolles, rééd. déc. 2018) ; Juifs, Chrétiens et Musulmans : « Ne nous faites pas dire n’importe quoi ! » (avec Philippe Haddad et Jacques Arnould, Bayard 2008) ; Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008), La laïcité au regard du Coran (Presses de la Renaissance, 2005). Il donne des conférences dans des colloques nationaux et internationaux. 

Nos lecteurs le connaissent pour les nombreuses sollicitations d’El Watan auxquelles il a toujours répondu positivement.  

A chaque crime commis au nom de leur religion les Musulmans sont sommés de se justifier comme s’ils en partageaient la responsabilité ou en étaient complices. N’est-ce pas une situation intenable ?

Oui, la situation est intenable, en effet. Les musulmans sont sommés de se désolidariser d’avec les terroristes qui commettent des crimes abominables. Cela implique, de ce fait, qu’ils sont considérés unanimement et indistinctement comme au mieux partageant une tacite complicité et au pire comme solidaires de l’acte terroriste commis. A chaque fois, l’article « les » est abusif et il suggère que ce sont les musulmans in globo qui s’accommodent de la terreur islamiste. Tout cela est foncièrement injuste. Aucun être normalement constitué ne peut accepter une telle barbarie ni une telle abjection. Mais quoi qu’il en soit, les musulmans pâtissent d’une quadruple peine : la barbarie qui sévit est perpétrée au nom de leur religion ; ils sont soupçonnés d’en être solidaires ; les musulmans sont eux-mêmes touchés par ce terrorisme ; quoi qu’ils entreprennent, ils n’arrivent pas, pour le moment, à l’endiguer. Sauf qu’en dépit de ce désastre, la résistance est invincible et la volonté d’en arriver à bout est réelle.

Nous sommes arrivés, à vrai dire, à cette situation – sans autoflagellation aucune ni haine de soi – à cause des atermoiements et de la pusillanimité des hiérarques musulmans. Ceux-ci, au début du surgissement de la violence qui s’abattait au nom de l’islam, n’ont pas su, n’ont pas pu ou n’ont pas voulu condamner avec force et avec vigueur l’ignominie qui pervertissait leur religion et flétrissait ses préceptes. Nous ne les avons pas suffisamment entendus lorsque le terrorisme d’essence islamiste a commencé à sévir. Je pense aux terribles exactions des GIA en Algérie lors de la décennie noire, aux abus de la Jamaat islamiya en Égypte, aux crimes de Boko Haram au Nigeria, aux forfaitures d’Abou Sayaf sur l’île de Jolo aux Philippines. Les préceptes islamiques de bonté, d’amour, de miséricorde et les messages de paix et de fraternité ont été bafoués depuis longtemps et avilis par les djihadistes extrémistes sans qu’il y ait une réaction à la mesure du désastre. Cela a laissé dans l’esprit de nombreux non-musulmans, comme un soupçon de complicité tacite. Ensuite, il est vrai, devant l’horreur qui allait crescendo, ces mêmes hiérarques ont commencé à condamner les attentats en assortissant les condamnations de la fameuse expression « halte à l’amalgame », ceci n’a rien à voir avec l’islam, c’est une religion d’amour et de paix. Sauf que cela n’était pas suffisant. Parce que le spectacle affligeant de la terreur a, malheureusement, à voir avec l’islam. Ce n’est pas tout l’islam, certes et heureusement, mais une certaine compréhension fallacieuse et captieuse des sources et des référents islamiques. Les auteurs assassins revendiquent leurs crimes au nom de Dieu et au nom de la tradition islamique, textes à l’appui ! 

Enfin, depuis l’annus horribilis 2015, les responsables musulmans ont durci leurs condamnations tout en ajoutant aussitôt, après chaque attentat : « n’oublions pas que les musulmans sont stigmatisés ». Ce qui est vrai. Mais, le discours est devenu insupportable et inaudible pour les Français non musulmans qui, après la sidération et l’effroi puis l’indignation et la révolte, sont traumatisés. Et quand bien même les hiérarques musulmans avaient raison sur le fond, il y aurait une forme de communication à avoir en ne confondant pas les temporalités. Le temps de la dénonciation n’est pas celui de la « victimisation ».

Pris en tenailles entre l’extrême-droite et son idéologie identitariste d’une part,  et l’extrémisme   islamiste, d’autre part,  les citoyens français et résidents de confession ou/et de culture musulmane doivent-ils sortir massivement dans la rue pour clamer publiquement leur rejet du fanatisme et de l’intégrisme distillés par le salafisme et le wahabisme ? 

Les musulmans de France sont effectivement entre le marteau de l’extrémisme djihadiste et l’enclume de l’extrême droite suprémaciste qui a vu le triomphe de son idéologie sur Cnews et certains organes de presse. Quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils disent, on oppose aux musulmans que la violence est intrinsèque, propre à leur religion et qu’elle lui est organique. C’est la zemmourisation des esprits : des propos à l’emporte-pièce, sans analyse, sans distanciation, un déversoir de haine, d’hostilité et de ressentiment. La démission de l’esprit et la défaite de la pensée donnent lieu à une confusion terrible des registres : le registre théologique mélangé avec le registre social et politique. Dans l’actuelle séquence, malheureuse, de telles paroles se libèrent davantage et des appels à la vengeance se font entendre sur les plateaux de télévision et via les réseaux sociaux. Nous devons avec sagesse, calme et froideur d’esprit en sortir par le haut. Il est temps de tout faire pour écarter les deux mâchoires de la tenaille qui a tendance de se fermer. 

On aurait pu déplorer l’absence d’une lame de fond qui eût pu faire sortir tous les musulmans pour manifester leur rejet et l’exécration de la violence qui s’abat au nom de l’islam. Et je fais partie de ceux qui l’avaient regrettée dès le début des attaques terroristes. Mais comment faire devant la fameuse injonction paradoxale ou la double contrainte ? On demande aux musulmans de France, citoyens et résidents, de se fondre d’une manière caméléonesque au sein de la nation française. Rien ne doit les distinguer. Aucune particularité ne doit dépasser. Il ne faut surtout pas qu’ils se singularisent par quelques caractéristiques que ce soient, tout en leur intimant l’ordre concomitant d’aller se déterminer comme musulmans pour manifester contre le terrorisme. D’ailleurs, lorsqu’ils l’avaient fait massivement en 2016 à Mantes la Jolie suite à l’attentat de Magnanville, cela n’a pas été rapporté par les media mainstream. Et le mouvement #not in my name n’est pas du tout relayé.   

Les facettes du fondamentalisme islamique et ses modes opératoires sont multiples. Par quel bout le combattre ? 

Les idées fanatiques sont comme des clous, plus on tape dessus plus elles rentrent. Il faut des stratégies de contournement du dogmatisme obscurantiste et des trésors de pédagogie pour expurger des esprits l’intolérance. Mais, au départ la force est à la loi sinon ce sera la loi de la force. C’est pour cela que la riposte immédiate doit être toujours d’ordre sécuritaire et de renseignement, bien évidemment. Puis viendra le contre-discours qu’il faut opposer à celui des djihadistes extrémistes. Un contre-discours puisé dans la tradition dans sa version standard, celle qui magnifie la mansuétude, le pardon, la magnanimité, l’amour, la bonté et la miséricorde. Ensuite les réponses éducatives, culturelles et sociales doivent prendre en charge toute une jeunesse laissée à la dérive. Cette jeunesse a colmaté ses failles identitaires par le recours à la donne religieuse face à une citoyenneté qui lui est déniée. Elle s’est réfugiée dans une autre citoyenneté supranationale miroitée par les doctrinaires sermonnaires islamistes. C’est à la République de nourrir et d’instruire tous ses enfants, tous, quels qu’ils soient comme le préconise la légende de la toile exécutée par le peintre Honoré Daumier lorsqu’il a concouru au prix de l’Allégorie de la République en 1848. Enfin, la réaction au niveau de la refondation de la pensée théologique relève d’une nécessité impérieuse. Les chantiers à entreprendre sont titanesques : ceux de la liberté de conscience, de l’égalité ontologique et juridique des êtres humains, de la désacralisation de la violence, de l’autonomisation du champ du savoir et de la connaissance par rapport à celui de la révélation et de la croyance. Enfin, il y a lieu d’émanciper le sujet humain musulman. Il croule encore sous des pesanteurs sociales terribles. 

Pour ce faire quelle en est la part des institutions musulmanes de France ? 

Les institutions islamiques doivent assumer leurs responsabilités. L’incurie organique qui les caractérisait a laissé la part belle à l’activisme des fondamentalistes islamistes mieux organisés et bien structurés. Il est temps de laisser place à des jeunes cadres religieux compétents, sérieux, probes et intègres. Je déplore que nous n’ayons pas vu ces trois dernières décennies des colloques d’importance ni des congrès internationaux ni des séminaires nationaux en France pour clamer haut et fort la réprobation absolue de la violence et de sa condamnation par les hiérarques musulmans ainsi qu’un travail qui dépasse le simple aggiornamento. En outre, on a assisté jusqu’à cette crise sanitaire due à la pandémie du coronavirus à trente-quatre éditions de la « foire » du Bourget ou des discours, loin d’aiguiser l’esprit critique de la jeunesse, étaient prononcés.   

Comment prémunir les enfants et les jeunes musulmans de l’emprise de l’idéologie salafiste et wahabite? 

Les meilleurs antidotes contre l’emprise de cette idéologie mortifère demeure toujours dans les maîtres-mots : éducation, instruction, acquisition du savoir, culture et connaissance, ouverture sur le monde et altérité confessionnelle avec une inclination pour les valeurs esthétiques. Ce sont les humanités, les belles lettres et les beaux-arts qui immuniseront cette jeunesse des méfaits du salafisme et du wahhabisme. Nous ne pouvons pas nous attendre à quelque chose de bon de la part de celui qui n’est pas sensible à la poésie ou à la musique. 

A côté de cela, une préparation du citoyen musulman à l’esprit critique afin de passer par le filtre de la raison les billevesées et les fadaises que peuvent débiter certains imams autoproclamés, est fondamentale. La pensée magique, le merveilleux, le fabuleux et l’extraordinaire mélangés dans l’histoire occasionnent beaucoup de dégâts dans la psychè de la jeunesse musulmane. 

Qu’est-ce qui explique que l’islam séculier, pacifique soit si peu connu, voire rarement médiatisé ? Comment lui donner une visibilité ? Une prééminence sur le discours obscurantiste et exclusif ?

Les musulmans de France vaquent à leurs occupations en s’acquittant de leurs devoirs de citoyens. Ils n’aspirent qu’à une seule chose, vivre d’une manière apaisée et recouvrer une dignité bafouée par les soupçons de collusion, fût-ce tacite, avec le fondamentalisme et d’intelligence avec l’islamisme.

La visibilité n’est peut-être pas « criarde » encore. Mais elle se fait percevoir déjà, sans être au niveau requis eu égard à leur poids démographique, dans les laboratoires du CNRS, dans les organes stratégiques des grands groupes, dans les cabinets ministériels, dans les milieux sportifs, dans l’armée, dans la technostructure de l’Etat, dans les milieux artistiques… C’est pour cela qu’il faut toujours investir dans les études et privilégier les cursus diplômants jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte comme sacrifices financiers. L’éducation familiale doit renouer avec l’humanisme d’expression arabe en contextes islamiques, un humanisme totalement effacé des mémoires, oblitéré, occulté, insoupçonné même. Il est temps de revenir à la notion d’al adab. Il faut laisser placer davantage à l’éthique qu’à une culpabilisation des consciences par une obsession quasi névrotique de la norme canonique.        

N’est-ce pas l’une des missions de la Fondation de l’islam de France, créée au lendemain des attentats de novembre 2015 et que vous présidez ? 

Les missions stratégiques de la Fondation de l’Islam de France sont de dirimer les thèses fondamentalistes, de pourfendre l’idéologie wahabite et de contrecarrer la doctrine salafiste. Afin d’endiguer l’islamisme radical la FIF agit dans les domaines éducatif, culturel, social et philanthropique. 

Elle donne des bourses à des étudiants en thèse de doctorat en islamologie savante. Il faut bien que cette discipline recouvre ses lettres de noblesse et devienne une discipline de prestige à l’université. La FIF aide à la formation civique des imams, des aumôniers, des prédicateurs et des cadres religieux. Elle enrichit son campus numérique Lumières d’Islam de tous ce qui a trait à la civilisation et aux cultures à travers les trois grands empires des dynasties ottomane, safavide et moghole. Elle a instauré une université populaire itinérante qui va de ville en ville pour apporter le débat afin d’exorciser les hantises, d’apprivoiser les peurs et de domestiquer les angoisses. La circulation des idées et leurs confrontations par des arguments rationnels permettent une thérapie de et par la parole. L’importance de l’éducation populaire est capitale et le débat entre musulmans et non musulmans relève d’une nécessité impérieuse. Autant qu’il soit canalisé dans un contexte serein et propice à l’échange. Des expositions et des activités culturelles et artistiques relatives au fait islamique sont initiées et exercées. Enfin, une attention particulière est portée à des jeunes gens qui voulant fuir la délinquance épousent une forme de militance. Sauf que celle-ci les fait tomber de Charybde en Scylla, alors nos les extrayons de leurs milieux hostiles pour les inscrire dans des internats afin de sanctuariser leur scolarité.   

Pourquoi selon vous la laïcité heurte-t-elle les fondamentalistes musulmans qui la rejettent et la combattent violemment ?

Tout simplement, parce qu’ils n’arrivent pas encore à comprendre qu’on ne gouverne pas selon le désir politique de Dieu. Ils se présentent comme les seuls à avoir scruté la volonté divine et de surcroît ils veulent l’imposer à leurs semblables. Ils sont encore dans un registre politique éculé où l’on doit gérer les affaires de la Cité par des préceptes religieux. Nous sommes effarés de constater l’anachronisme de leur vision du monde. C’est une vision passéiste, rétrograde et obscurantiste voire attentatoire à la dignité humaine. 

La séparation des ordres politique et religieux est un acquis de la modernité. C’est une conquête de l’esprit humain. Les fondamentalistes musulmans pâtissent d’une réelle indigence intellectuelle. L’arriération mentale qu’ils donnent à voir est affligeante. Ils sont encore dans une approche intégraliste comme celle qu’avait l’Eglise catholique lors des débats houleux et emportés au moment de la promulgation de la loi dite de Séparation en 1905. 

Les fondamentalistes, comme vous les nommez, n’ont jamais lu l’ouvrage du théologien Ali Abderraziq « l’islam et les fondements du Pouvoir » paru en 1925. Il y démontre clairement que le califat n’a aucune valeur sacrale. Ces fondamentalistes ne connaissent pas les positions du cheikh Abdelhamid Ben Badis félicitant et encourageant Mustapha Kemal Atatürk après l’abolition du califat. Les oulémas s’étaient réjouis et s’étaient félicités de cette abolition. Ils avaient même regretté qu’elle fût aussi tardive. Sait-on que les oulémas algériens s’étaient déplacés en métropole pour plaider auprès du conseil d’Etat l’application de la loi de Séparation ? Parce qu’ils y avaient vu l’intérêt et l’importance pour l’islam de l’affranchir de la tutelle politique. En outre, le concept de laïcité est victime de considérations sémantiques. Comme aucune langue véhiculaire de la pensée islamique n’a une bonne traduction du mot laïcité, il y a été rendu par des termes qui renvoient à l’athéisme avec l’idée d’une gouvernance sans foi ni loi ! 

Il est temps d’expliquer que la laïcité n’est qu’un principe juridique sans densité doctrinale. C’est un principe de liberté et de neutralité de l’Etat quant aux options métaphysiques et religieuses des administrés. L’Etat n’a pas de confession. Ce sont les citoyens qui librement choisissent d’en avoir ou non.  

Est-ce que le terme séparatisme employé par le président Macron et qui devra faire l’objet d’une loi vous semble-t-il approprié ?

La sémantique a son importance, bien sûr. On a évoqué les séparatismes au pluriel, puis c’est devenu un séparatisme en particulier, bien singulier… a priori, on a changé de vocabulaire et on parle désormais de loi de consolidation du principe de laïcité. Il est vrai que nous sommes passés du communautarisme au séparatisme. Entendons-nous bien, si par communautarisme on vise les accoutrements improbables, les looks introuvables, les comportements intolérables et les discours inacceptables, oui, il existe une forme de communautarisme visible et dérangeant. Mais s’il y a une communauté divisée, déstructurée et inorganisée c’est bien la composante islamique de la nation française. En revanche des groupes minoritaires salafisés – mais l’histoire est écrite par les minorités agissantes – ayant considéré que la société est dépravée, permissive et dissolue, ont décidé de faire scission. Ce sont ceux-là les séparatistes. En réalité, ce sont des séditieux à leur manière arguant que leur loi religieuse prime celle de la République. Tout indique leur volonté de vivre à l’écart des règles communes. Enfin, n’oublions pas qu’à côté d’un séparatisme affiché, il y a un autre subi à cause de la marginalisation, de la ghettoïsation et de la précarisation.

Aussi, la meilleure lutte contre le séparatisme revient à étendre sur l’ensemble des territoires de la République une égalité de traitement et un meilleur service public. C’est la promesse démocratique. C’est la reconquête républicaine de ces territoires « perdus ». 

Quelle est votre réaction aux appels au boycott des produits français émanant des autorités et des institutions de pays musulmans?

Il est vrai que depuis le discours d’Emmanuel Macron dans lequel la phrase « nous ne renoncerons pas aux caricatures » sans préciser qu’il s’agit d’une tradition séculaire en France, sans viser d’une manière explicite le prophète de l’islam, des appels au boycott de produits français ont été entendus dans certains pays du monde musulman. 

En réalité, jusqu’à la prise de parole du chef de l’Etat turc, les demandes de boycott s’étaient d’abord multipliées via les réseaux sociaux. En revanche, dans d’autres pays, les instances diplomatiques et les institutions religieuses ont dénoncé cet état de fait sans aller jusqu’à appeler au boycott. Ce sont plutôt des chefs de partis qui ont relayé cet appel. 

Je comprends l’émotion des fidèles musulmans sincères de par le monde. En France, eu égard à la longue tradition de liberté d’expression qui n’est pas bordée si ce n’est que par des impératifs d’ordre public et par la responsabilité de celui qui l’exerce, il y a lieu d’espérer que le sursaut éthique fera qu’on ne doit pas blesser autrui gratuitement. Si tel n’est pas le cas et s’il y a manquement au devoir de fraternité et d’amitié civique, il reste à saisir les tribunaux. C’est la seule manière civilisée de se faire entendre. Et comme, le plus souvent, les plaignants sont déboutés dans ce genre d’affaires, il incombe aux musulmans de France de retourner la situation avec intelligence et indifférence en faisant preuve de maturité psychologique et d’élévation spirituelle. C’est l’occasion de montrer la grandeur d’âme et la patience du prophète Muhammad face aux attaques verbales et aux agressions physiques. Il ne disait rien d’autre, avec son visage ensanglanté, après avoir été lapidé, battu et raillé à Taïf en 619, que : « Ô mon Dieu pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font… ».

Enfin, je m’interroge aussi pourquoi ceux qui s’insurgent – non sans raison – pour marquer leur attachement à la figure prophétique, ne boycottent pas les produits chinois, alors que le gouvernement de Pékin persécute terriblement les Ouïghours… il ne s’agit pas d’hiérarchiser les indignations. J’en appelle simplement à un peu de raison et de cohérence et à être vigilant quant à certaines exploitations politiciennes du sentiment religieux.       

C’est une énième convulsion paroxystique de la crise que connaît le monde musulman. Elle sera derrière nous lorsque l’actualité aura chassé l’actualité. J’espère qu’elle ne laissera pas trop d’aigreur ni ressentiment.

Propos recueillis par

Nadjia BOUZEGHRANE


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