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mercredi, 21 octobre, 2020
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Littérature et immigration algérienne : États d’âme des enfants de l’exil

22 septembre 2020 à 11 h 02 min

Plusieurs ouvrages de fils et filles d’immigrés algériens sont publiés cette année en France .
Dans des fictions où le récit rejoint la réalité, les auteurs livrent les secrets de parcours heurté.

Là, Mohamed Aïssaoui n’en est pas à son premier essai littéraire. Le journaliste au Figaro a déjà un bel inventaire de productions, dont le très intéressant L’étoile jaune et le croissant (Gallimard 2012), dans lequel il mettait en avant les faits de résistance des Algériens pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment à la Mosquée de Paris.

Son dernier roman, dont nous aurons l’occasion de reparler avec son auteur, s’intitule Les funambules. Paru chez Gallimard, cet ouvrage a été sélectionné sur la première liste de lauréats pour le prix Goncourt. Il l’a aussi été pour le prix Renaudot.

Né à Alger en 1964, l’auteur, comme beaucoup d’autres écrivains issus de l’immigration en France, revient sur son parcours en empruntant les codes du romanesque qui floute la réalité pour entrer dans l’imaginaire. Avec cet extrait, à la fin du premier chapitre : «Maintenant, je vis en France. J’y suis arrivé à l’âge de 9 ans. Ma mère m’avait prévenu trois jours avant de prendre l’avion. A cause de ça, j’ai peur des voyages. J’ai oublié jusqu’aux prénoms de mes amis d’enfance. J’ai fait un peu le même chemin que ce père dont je n’ai plus eu de nouvelles, mais moi, au moins, je n’ai pas laissé de femme au pays. Juste quelques regrets et une forme d’insouciance. Le village natal a été rasé pour moderniser le pays. Il n’existe plus. J’ai dû changer le nom de mon lieu de naissance. Et, désormais, quand je dis ‘Là-bas’, c’est ce que j’appelais ‘Chez nous’, avant.»

Ce livre semble s’apparenter à une confession, à moins que tout soit inventé. Comme l’écrivain est maître à bord, difficile de savoir la part de vrai et la part de création intellectuelle : «Dans la hiérarchie des absences, notre famille arrivait en dernier. Un père qui part faire fortune loin de son pays et qui ne revient qu’une fois, avec moins d’argent qu’au départ – c’est-à-dire moins que rien –, c’était la double honte.
Il laissait une femme se débrouiller seule avec un enfant vite conçu – afin de prouver qu’il était viril –, et la famille restait pauvre et montrée du doigt. On enviait les foyers dont les absences étaient excusées, tels que ces pères qui envoyaient peu d’argent mais régulièrement. Ils revenaient chaque été, avec les bagages remplis de vêtements et de bijoux fantaisie dans une voiture flambant neuve. On les regardait rentrer au village comme un grand film en plein air, les yeux ébahis. C’était l’image de la réussite – et peu importe si le véhicule avait été loué le temps d’une saison et si là-bas, dans le pays où ils étaient partis travailler, ils vivaient la misère dans une chambre occupée par trois ou quatre frères d’infortune.»

L’éditeur présente le livre avec cette accroche : «Le héros de ce roman a quitté son pays natal à 9 ans, avec sa mère désormais ‘analphabète bilingue’. D’une enfance pauvre dont les souvenirs reviennent par bribes, il a su sortir grâce à la littérature. Biographe pour anonymes, il écrit l’histoire des autres. Pour quelles raisons s’intéresse-t-il à présent aux bénévoles qui prennent soin des plus démunis ? Peut-être retrouvera-t-il parmi eux Nadia, son amour de jeunesse ? Dans cette traversée, il rencontre des hommes et des femmes, comme lui en équilibre sur le fil de la vie.»

FAIZA GUENE : «LA DISCRÉTION»

Rarement rentrée littéraire n’aura été aussi prolixe pour les écrivaines et écrivains algériens ou franco-algériens. La plupart reviennent sur la condition de l’émigration. Comme Faïza Guène qui avait eu son heure de gloire il y a quelques années à l’âge de 19 ans, avec son roman Kiffe Kiffe Demain, (Hachette 2004), dans lequel elle faisait vivre la situation des banlieues, avec son langage particulier, mélange de français, d’arabe et d’autres sources linguistiques. A 35 ans, elle publie à présent La discrétion (Plon). Elle y fait défiler en un va-et-vient très cinématographique (Faïza Guène est aujourd’hui scénariste) des histoires entre France et Algérie, entre hier et aujourd’hui, grande ville et banlieue, perdition et terroir. Au bout de l’histoire, le thème du racisme et celui de l’intégration sur la terre de l’exil.

Sur la fin de l’ouvrage on lit l’attachement au territoire sur lequel on a fait souche : «Les enfants Taleb aimeraient ne plus avoir à se poser la question raciste ? Pas raciste  ? Quand le rapport à l’autre est trouble. Ils aimeraient ne pas perdre tout ce temps, à se demander d’où vient la condescendance qu’on leur manifeste, à faire des liens emmerdants avec leurs origines, ils aimeraient aussi parfois avoir le luxe du déni, ils aimeraient pouvoir ignorer le mépris, comme le fait leur mère, en vérité, ils aimeraient juste que les choses soient plus simples.»(…) «Yamina a bien mérité ces vacances, et aussi cette baignade qui lui a offert un joli moment d’enfance, car elle n’a jamais eu réellement d’enfance, mais surtout, elle a bien mérité tout l’amour qu’on lui rend, elle en a tellement donné et en a encore tant à offrir. On dirait que Yamina a enfin fait le deuil de ce retour impossible. Son chez elle, elle l’a compris, c’est l’endroit où se trouvent ses gosses.»

MAGYD CHERFI : «LA PART DE SARRASIN»

Chanteur et écrivain, le Toulousain Magyd Cherfi raconte dans La part de Sarrasin (Actes Sud) combien l’intégration est compliquée, même pour ceux qui croient être nés dans le chaudron français et espèrent être en fusion avec la société d’accueil de leurs parents immigrés. Il avait déjà publié en 2017 Ma part de Gaulois, l’inverse du nouveau récit dans lequel il raconte ses débuts de musicien et chanteur, soucieux de s’inscrire dans le registre occidental en vogue.

Ce qu’il lui a fort bien réussi avec le groupe Zebda. Pourtant, son but d’être un artiste tout à fait normal de la scène moderne française a rencontré des regards et des gestes, qu’ils soient le fait de sa communauté d’origine ou du monde français. Avec le rêve en filigrane constant d’être un citoyen avant que d’être un fils de l’immigration. Un musicien et un auteur d’ici. Dans un passage, il parle notamment de la marche des beurs. Une séquence qui résume tout un état d’esprit : -T’es sûr de l’info ? – Connard, tu crois que je t’ai demandé de revenir pour avoir de tes nouvelles ? Ici tout le monde est chaud, on a besoin de toi, frère, faut qu’on soit mobilisés, tous ! Alors t’oublies tes rockeurs à la noix et on fonce.

-J’suis en pleine tournée, Samir ! On va signer avec un label…
– De quoi y nous parle, lui ? De business ? Je te parle de la Marche.
Momo en a rajouté.
— On s’en branle de ta musique, on te parle de nous, de la guerre qu’on va déclarer à la France, et on va lui faire peur tellement on va être nombreux.

Bref, j’étais plaqué contre un mur. Est-ce que j’allais leur dire, Non les gars, comptez pas sur moi, j’ai d’autres priorités. Impossible, ça aurait été comme me jeter dans un précipice de mon plein gré, renier une moitié de moi-même.
J’ai senti Samir excédé et, chez Momo, l’envie de m’aplatir d’un bon vieux coup de boule ».

FATIMA DAAS : «LA PETITE DERNIÈRE»

Elle est jeune et publie son premier livre chez Notabilia. A 25 ans, sa très belle écriture est innovante. Musulmane pratiquante, Fatima Daas touche dans son roman au domaine de l’interdit. Avant de la juger comme certains vont le faire, ce qui embarque d’emblée le lecteur, c’est la pureté du style. On tient avec Fatima Daas une plume prometteuse : «Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière. Celle à laquelle on ne s’est pas préparé. Française, d’origine algérienne. Musulmane pratiquante. Clichoise qui passe plus de trois heures par jour dans les transports. Une touriste. Une banlieusarde qui observe les comportements parisiens. Je suis une menteuse, une pécheresse. Adolescente, je suis une élève instable. Adulte, je suis hyper-inadaptée. J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne. J’ai fait quatre ans de thérapie. C’est ma plus longue relation. L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. Je me croyais polyamoureuse. Lorsque Nina a débarqué dans ma vie, je ne savais plus du tout ce dont j’avais besoin et ce qu’il me manquait. Je m’appelle Fatima Daas. Je ne sais pas si je porte bien mon prénom.»

Et cet autre extrait sur son amour pour la religion : «Je m’appelle Fatima Daas. Je suis Française. Je suis d’origine algérienne. (…) Ma mère dit qu’on naît musulman. Je crois pourtant que je me suis convertie. Je crois que je continue à me convertir à l’islam. J’essaie d’être au plus proche de ma religion, de m’en approcher, d’en faire a way of life, un mode de vie. J’aime me retrouver sur mon tapis de prière, sentir mon front sur le sol, me voir prosternée, soumise à Dieu, L’implorer, me sentir minuscule face à Sa grandeur, à Son amour, à Son omniprésence.»

Lyon /
De notre correspondant   Walid Mebarek

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