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Dorothée-Myriam Kellou. Journaliste, documentariste

«Ces mots qui se lient et racontent l’histoire comme un film choral»

05 novembre 2019 à 9 h 03 min

La déstructuration induite par le regroupement de populations après 1957 en Algérie pour isoler les moudjahidine a été une violente rupture sociale et psychologique. La documentariste Dorothée-Myriam Kellou en dresse un portrait éprouvant dans A Mansourah, tu nous as séparés. Le titre est extrait d’un poème que la tradition orale colporte. Elle a bien voulu répondre à quelques questions.

– Au point de départ, qu’est-ce qui vous a amenée à faire ce documentaire sur Mansourah au temps des regroupements de villageois ?

Ayant grandi en France, à Nancy, je n’ai pas connu l’Algérie de mon père, ni la langue, ni la mémoire. Très tôt, cela m’a interrogée. J’ai commencé assez vite à prendre des cours d’arabe, à me spécialiser en sciences politiques (sur La Réunion), J’ai aussi vécu un temps en Palestine où j’ai pris conscience physiquement du processus d’occupation militaire et des conséquences sur la psyché des gens.

Ensuite, lorsque j’ai eu la chance de faire des études aux Etats-Unis, à Washington, grâce à une bourse, mon professeur m’a dit qu’en tant qu’Algérienne je devais creuser du côté de l’oubli. J’ai alors interrogé mon père, réalisateur, qui m’a dit que je devrais reprendre un de ses scénarios non aboutis qui s’intitule Lettre à ma fille. Il y parle de son histoire et, en quelques lignes, lui qui est né dans un village entouré de barbelés :
Mansourah (Ndlr : wilaya de Bordj Bou Arréridj). Jusque-là, je ne m’étais pas sentie capable d’interroger mon père, de comprendre réellement le contexte. J’avais eu besoin de faire un long détour loin de la France, par mes études aux USA et mon passage par la Palestine. Cela m’a amenée enfin à m’interroger sur la mémoire coloniale qui reste encore compliquée et sensible.

– Sur le plan historique, il y a quelques travaux et films sur le déracinement causé par le regroupement et l’instauration des zones interdites. Votre documentaire a l’avantage d’aller directement vers ceux qui l’ont vécu. Pourquoi ?

En fait, cela a été un long chemin. Au départ, c’était un mémoire d’études en histoire, écrit aux Etats-Unis, en anglais et je me suis dit que ce n’est pas possible qu’il soit accessible seulement aux anglophones alors que moi-même j’ai été personnellement si longtemps en questionnement. J’avais fait pas mal de recherches à Vincennes, rencontré des historiens. Au bout du compte, je me suis dit qu’il me manquait une parole intime.

Comme les souvenirs que mon père n’avait pas réussi à me raconter avant. Mon film le fait parler ainsi que ceux avec lesquels il a grandi. C’est cette mémoire brute et sensible qui s’exprime avec émotion. Un rendu différent de celui des historiens. Pour la plupart, ils avaient rarement interrogé des Algériens qui ont vécu cette histoire. C’est une parole précise qu’il fallait faire exister.

– Ne pensez-vous pas que cela donne une certaine sobriété à votre film ? Quelques propos d’historiens n’auraient-ils pas permis de restituer le contexte ?

Je pense que cela m’aurait sortie du cadre naturel du village. A un moment donné, cette parole d’experts, systématique dans le journalisme télé où j’ai un peu travaillé, par moments elle invalide. C’est comme s’il fallait un regard extérieur pour donner du poids à la parole et conceptualiser la pensée ! Alors que la parole, en elle-même, est forte. Ces mots qui se lient et racontent ensemble l’histoire comme un film choral, pour moi c’est suffisant, car c’est la force de l’expérience vécue.

– A aucun moment vous n’avez eu l’idée d’incruster des images d’archives ?

Le film est un documentaire de création. Si j’avais voulu faire un document historique, j’aurais effectivement été dans un schéma plus classique. Avec voix off, images d’archives, experts… Alors que là, c’est un chemin de l’intime à travers mon interrogation sur le silence de mon père. Et en allant voir les gens qu’il a connus, cela permet à la mémoire d’exister sans l’appui artificiel d’en dehors.

Je suis allée à la source et j’ai tenté de ne pas la polluer avec un discours qui a certes son importance mais qui existe en dehors de ce film. Un spectateur, bouleversé, m’a dit qu’il est allé plus loin en cherchant sur internet. Dans le film, il y a une émotion brute. Elle invite à aller s’interroger. Le film met en mouvement ce que j’ai eu dans mon propre processus, dans ma vie personnelle. Si c’est ressenti par d’autres, c’est formidable. C’est cette quête que j’établis, certainement pas d’émettre toutes les réponses.

– Dans votre film, il y a les paysages de Mansourah qui parlent d’eux-mêmes dans son aridité, au milieu de ruines. Tout porte la dureté de cette époque. Comme avez-vous fait vos repérages pour donner au décor cette force d’«archivage» naturel  ?

Parfois on a tendance à surcharger d’explications alors qu’en fait, quand on regarde, c’est là ! Cela m’a bouleversé. J’ai vécu une expérience sensorielle très forte.

D’entendre ces récits et d’être dans ce décor, de me rendre compte comment cela avait pu affecter les personnes et bouleverser les modes de vie, bouleverser les paysages et le rapport à ces paysages ! Il y avait quelque chose qui s’exprimait sans nécessité de mettre forcément des bas de pages ni d’explications. Pour moi, c’est une manière de faire confiance au spectateur.

Lui-même est capable de ressentir et d’être en relation directe avec l’émotion. Restituer le récit est suffisant pour entrer en relation. Le cœur de ma démarche est cette simplicité à partir d’un projet foisonnant qui partait dans toutes les directions.

LA PHRASE

«L’effacement. C’est le mot qui me vient à l’esprit quand on me demande de parler de l’Algérie. Je ne suis pas la seule. Ils sont nombreux comme moi, en France, ailleurs dans le monde, à s’interroger sur leur histoire, celle de leur père, de leur mère, de leurs parents, anciens colonisés. Ils sont nombreux à s’interroger et à faire face à un vide», explique Dorothée-Myriam Kellou dans Algérie coloniale. Le silence de nos pères (paru dans la revue française Orient XXI)


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