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mardi, 04 août, 2020
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Anaïs Allais. Comédienne : «Hassiba Benbouali : un cadeau familial et un héritage moral»

28 juillet 2020 à 9 h 32 min

Son nom ne dira rien à personne, sauf lorsqu’elle ajoute à son patronyme celui de la famille Benbouali. Le nom de son grand-père footballeur, Abdelkader Benbouali, cousin de l’héroïne Hassiba. Cela a donné l’envie à la comédienne Anaïs Allais de remonter à la source du passé de sa famille et de l’Algérie.

Propos recueillis par  Walid Mebarek

 

-Êtes- vous dans une quête de l’origine et pourquoi ?

Cette quête est arrivée assez tard. A l’âge de 23 ans. Je ne me suis pas posée très tôt la question de savoir d’où venait ma mère. La culture algérienne restait en périphérie. Ma mère avait choisi de ne pas nous transmettre la langue arabe. C’est, adolescente puis quand je me suis construite en tant que jeune femme que j’ai ressenti le besoin de creuser de ce côté-là et d’aller rencontrer sa famille, à Alger, mes tantes, mes oncles, mes cousins. On a fait un voyage en famille avec mon frère et ma sœur. Dix jours extrêmement puissants.

-Enfant, vous n’y étiez jamais partie  ?

Non, jamais. Mes grands-parents étaient venus en France une ou deux fois, mon oncle aussi, mais j’étais trop jeune pour en avoir un souvenir vraiment. Mon voyage adulte était donc d’une puissance folle, celle de ressentir une familiarité avec des gens que je n’avais jamais connus. C’était très fort de se rendre compte que l’amour était convocable immédiatement et qu’on n’avait pas besoin de souvenirs communs pour s’aimer. A mon retour, je n’arrivais pas à en parler. L’oral était trop faible pour raconter ces sensations-là. Et j’ai alors commencé à écrire sur ce rapport-là. J’y suis ensuite retournée deux fois, en laissant du temps, car il me fallait comme une digestion de mon premier voyage. Comme je faisais déjà du théâtre, il y a une mise à distance qui s’est opérée naturellement en liant le réel et la fiction. J’ai fait un premier texte qui s’intitulait Lubna Cadiot. L’histoire d’une femme franco-algérienne entre 1950 et 2010. Montée sous forme de monologue.

-Quelle était la part de vérité et d’invention ?

J’estime que dès qu’on rentre en écriture, la fiction est là. La construction fait qu’une histoire est transformée par les choix qu’on fait au montage du texte qui forcément détourne le réel. Il fallait aussi que la pièce parle au plus grand nombre. Et donc d’élargir l’histoire pour qu’elle parle de la manière la plus universelle possible. Lubna Cadiot, c’était en 2010 et à ce moment-là, l’Algérie on en parlait encore peu sur les plateaux de théâtre. Ma génération a hérité sur cette question algérienne de pas mal de silences. Je sens autour de moi qu’on a besoin de mettre des mots sur ces silences, car l’Algérie est très présente dans notre société. On a besoin de consolation, face à la tristesse des drames qui ont eu lieu pour les gens qui nous ont précédés.

-Justement, en parlant de cette histoire douloureuse, il y a deux personnalités dans votre famille qui sont marquantes. Votre grand-père Abdelkader Benbouali, qui s’illustre dans le foot et dont vous parlez dans la pièce Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi l’invincible, et une de ses cousines, Hassiba Benbouali, héroïne de la guerre d’Algérie. Vous êtes allée à leur recherche ?

J’ai profité de mes voyages suivants pour préparer le spectacle. Le premier voyage était pour retrouver la famille de ma mère et j’avais l’idée d’enquêter sur Hassiba Benbouali qui était l’arrière-cousine germaine de ma mère. Son parcours m’a fascinée. De s’être engagée si jeune pour l’indépendance de son pays jusqu’à donner sa vie.

-Hassiba reste-t-elle une figure marquante dans la famille ?

Bien sûr. Une figure d’autant plus forte que l’appartement de la famille aujourd’hui donne sur le boulevard Hassiba Benbouali. Pour moi, il y avait quelque chose de vraiment fort lorsque j’étais sur le balcon.

-Au-delà de cet attachement, il y a dans votre récit ces deux personnes : Abdelkader et Hassiba. N’est-ce pas une entrée exceptionnelle au pays des ancêtres pour une jeune femme comme vous, biculturelle, binationale ?

Un cadeau familial et un héritage moral indéniable très beau. Mais en fait, avant, je ne me rendais pas compte de ce que cela cristallisait au-delà de la Méditerranée. Cela restait comme une fiction. Sauf quand j’en parlais à des Algériens qui en savaient plus que moi. Ils me disaient qu’avoir comme arrière-cousine une combattante comme Hassiba, et comme grand-père un grand footballeur comme Abdelkader, c’était comme décrocher le Graal, le jackpot.

-C’est ce qui vous fait en réunir la mémoire dans votre pièce ?

Oui, mais en fait c’est un hommage à l’Algérie, à ma mère, à ma famille. Une déclaration d’amour à l’Algérie. Ces figures familiales étaient une porte d’entrée pour le dire.

-Je suppose qu’en France on a dû vous retourner le souvenir de Hassiba en la traitant de poseuse de bombes et de terroriste. Comment l’avez-vous ressenti ?

Je le dis dans le spectacle. En fait, ce retour est extrêmement violent. J’ai même reçu des lettres après avoir dit que j’avais besoin de rendre hommage à ces figures-là. J’ai eu des correspondances avec des gens qui m’ont dit que ce n’était pas mon histoire, ni mon affaire. Et qui ne comprenaient pas pourquoi j’avais envie d’en parler.

Cela m’a montré à quel point aujourd’hui on est encore dans cette guerre et que la guerre des mémoires a succédé à la guerre tout court. Il y a une bataille de justification de «qui a le plus souffert». Et je n’ai pas envie de nourrir cette guerre en parlant seulement de Hassiba, mais de rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui se sont battus pour leur pays en une cause juste comme l’indépendance de l’Algérie l’était. Je parle aussi de l’Algérie d’aujourd’hui, c’est important. Elle continue de vivre.

-Vous avez cultivé un attachement à ce pays ?

Oui, très fort. Un lien qui m’inspire énormément. Deux sur mes trois spectacles parlent de l’Algérie, ce n’est pas anodin. J’ai de la famille là-bas, je suis tombée en amour d’Alger, une ville fascinante. La culture m’est proche.

-Cela renvoie à la question de l’identité. Comment se fabrique la force intime d’une appartenance ?

C’est une question qui me poursuivra toute ma vie. Lorsque j’ai écrit Lubna Cadiot, ce que je défendais c’est l’idée de retourner sur la terre des ancêtres pour se construire. Aujourd’hui, je croise beaucoup de gens à identité composite. Les rencontres nous façonnent et tout dépend de la charge symbolique. Moi, j’ai décidé de rendre cette part algérienne en moi importante. Ce que ma mère m’a transmis de façon plus ou moins consciente.



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