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L’Université algérienne est-elle en Déliquescence ?

Un difficile état des lieux (  2e partie et fin)

17 juillet 2019 à 9 h 00 min

Abordons les relations enseignants-étudiants si promptes à conflit, avec les étudiants percevant certains de leurs enseignants comme des monstres de susceptibilité et prêts à se venger. Ceci est largement inexact. Mais évoquons une pratique abusive chez nous que sont ces notes abyssalement basses décernées à des classes entières d’étudiants, surtout en tronc commun.

On a l’habitude d’évaluer la performance des étudiants par des notes. Je vais ici inverser le processus et noter les enseignants par le taux de réussite dans les matières qu’ils enseignent (taux d’échec élevé : incapacité de l’enseignant à accomplir sa mission). Voici une très personnelle grille de lecture des performances des enseignants :

– 70% de réussite : l’enseignant peut mieux faire

– 50% de réussite : l’enseignant est un échec

– 25% de réussite : l’enseignant est un échec absolu

– 00% de réussite (ou zéro collectif) : l’enseignant est une catastrophe et un danger public : le larguer d’urgence.

Quand est-ce qu’une université devient-elle nationale ?

Abordons le clivant problème de la langue d’enseignement des sciences à l’Université. Comment comprendre que presque soixante ans après l’indépendance, la question linguistique est devenue inextricable avec une division schizophrénique entre l’éducation nationale et l’université(1) et une rupture brutale entre le secondaire et le supérieur et son taux d’échec phénoménal en première année. Plus fondamentalement, comment une université peut-elle être nationale quand elle n’enseigne pas dans sa langue nationale ?

Pire encore, non seulement l’université algérienne n’a pas parachevé son projet national et notamment en faisant la jonction avec l’enseignement des paliers précédents, mais elle est devenue tributaire d’une langue en état d’obsolescence pour les sciences.

Mes collègues ont vécu dans leur chair cette dépendance handicapante à la langue française qui ne leur permettait pas de participer à des conférences internationales si ce n’est qu’avec un modeste poster, et ce au vu de leur incapacité de s’exprimer et de communiquer en anglais. Pourtant la communauté scientifique française à tranché depuis belle lurette et à toutes les conférences scientifiques exclusivement en anglais, de même que toutes ses revues scientifiques, même celles de leur prestigieuse Académie des sciences. Notons un fait vite oublié est que l’arabisation des filières du premier cycle universitaire était arrivée en voie d’être parachevée.

Le regretté Djilali Liabès dressait l’état des lieux en fin 1991(2) : «Je crois qu’il faut parler le langage de la vérité. L’arabisation de la 1re année de S & T est prise en charge depuis trois ans. J’ai visité des universités ou le tronc commun est entièrement arabisé. L’USTO songe à arabiser la 3e année et les spécialités. Les universités de l’Est enseignent en langue arabe depuis 3 à 4 ans. L’effort doit donc porter sur les universités qui n’ont pas intégralement arabisé la première année…»

Mentionnons aussi que, contrairement à l’arabisation des différents paliers d’enseignement qui s’est faite à la fin des années 1960 et durant les années 1970 en recourant à la coopération technique et un corps de coopérants assez hétéroclite venant de pays arabes, cette arabisation était le fait de cadres nationaux et donc bien moins «traumatisante».

En fait, l’arabisation des sciences aurait pu être vue comme une opération technique à même de réconcilier les Algériens avec leur langue et d’améliorer la cohésion nationale comme l’ont fait tous les autres pays au monde, au lieu d’antagoniser et de polariser la situation linguistique sur des considérations idéologiques.

En résumé, une université nationale est celle qui a une authenticité et un génie propre qui lui permet d’être au diapason avec les préoccupations et ambitions de la nation. Elle doit être capable de mobiliser la communauté des chercheurs autour de buts nationaux et pour cela, elle a besoin d’une cohésion et d’un esprit de corps sans faille.

Malheureusement, hormis au niveau des slogans, l’université algérienne ne s’est jamais insérée dans un projet véritablement national et à part quelques zones brillantes, elle a largement échoué à se mettre au service tant du développement économique que de la société.

Ainsi, notre industrie est totalement déconnectée de l’université et dépend largement de l’expertise étrangère et de projets clés en main. En fait, l’université est trop souvent un simple palier ou des foules d’étudiants passent un certain nombre d’années avant de se jeter dans la vie active, ou souvent fonder un foyer diplôme en main.

Quelles réformes pour l’université algérienne ?

Quelles recommandations pourrais-je apporter, riche de quelque 30 années comme enseignant, mais pauvre d’autant d’années de non-proximité avec sa gestion, n’ayant jamais exercé de charge administrative ni syndicale ni autres ? Je commencerai par un interlude, puis je proposerai quelques pistes.

La malédiction des postes de responsabilité

Pourquoi trop de nos responsables sont-ils hautains et méprisants ? Parce qu’ils se sont tant et si bien incrustés à leurs fonctions qu’ils sont devenus intouchables. Même le meilleur des gestionnaires mis dans une situation d’autorité et d’inamovibilité va vite dériver vers l’autoritarisme. Des clans vont se constituer et des situations de dépendance mutuelle, de services réciproques et de renvoi d’ascenseur vont s’établir.

Rester à son poste va aussi être pour certains le meilleur moyen de ne pas se faire rattraper par des casseroles qu’ils traînent et qui éclateraient au grand jour si d’autres occupaient leurs postes. Or, une bonne gestion implique une mobilité de personnes aux postes de responsabilité.

Ainsi, on voudrait voir des enseignants devenir administrateurs, pour ensuite revenir, après un certain nombre d’années, à leurs postes d’origine, pas un recyclage de responsables entre facultés, vice-directions et directions. Un administrateur ne devrait jamais être un métier pour un universitaire, et une situation où un recteur le devient à vie est une aberration. Pourquoi cette règle de bon sens et de bonne gouvernance appliquée partout dans le monde ne l’est pas chez nous ?

Autonomie de l’Université et transparence de la gestion

La clé du succès des instituts de recherche de par le monde réside en leur mode de gestion autonome qui leur permet de prendre rapidement des décisions. Embaucher des spécialistes est une nécessité vitale pour rester à la pointe de l’innovation. Or, notre capacité à embaucher est quasiment nulle, et quand bien même aurions-nous des candidats, la Fonction publique est là avec ses critères sociaux absurdes.

Avec la libération de l’emploi, vient la libération des salaires, car personne ne viendrait exercer pour un salaire de misère, même pas les Algériens de la diaspora les mieux disposés. Seule l’autonomie pourrait permettre de proposer des salaires «hors grille».

Avec l’autonomie vient la transparence de la gestion. L’autonomie ne veut pas dire dépenser comme on veut, ou laisser le pouvoir de décision à des roitelets de recteurs installés à vie, mais implique une gestion rigoureuse avec un suivi d’enfer de la part de commissions avec audits sans complaisance.

Je me permets de narrer ici ma propre expérience ou responsable de l’Ecole doctorale d’astrophysique, je n’ai jamais pu savoir le budget qui y était alloué par le ministère en ce qui nécessitait l’autorisation préalable du recteur. A la question de savoir comment une opération particulière était compatible avec le budget alloué, la réponse du comptable fusa dans toute son absurdité : «Faites une demande chiffrée et on vous informera».

Les fonds des Ecoles doctorales sont une sorte de super cagnotte à consommer en fin d’exercice fiscal, sans contrôle, pour des projets de collègues dans leurs bonnes grâces. Ces budgets sont à consommer dans leur intégralité, car tout budget non consommé subira à l’avenir une coupe brutale de la tutelle. Cette gestion impériale, centralisée et opaque fait perdre à notre pays des sommes faramineuses.

Pôles d’excellence, éclipse de l’administration et conflit inter-générationnel

Notre université, malgré ses problèmes et son manque de compétitivité globale, a su développer des pôles d’excellence dans différents domaines qu’il s’agirait d’encourager et de faire fructifier.

Il s’agirait aussi de mettre à la tête de nos départements et de nos Labos ceux qui ont des idées et surtout favoriser les plus jeunes. Je ne peux que citer ici ce qu’avait déclaré le fameux physicien nucléaire Amos de-Shalit et ancien directeur de la Weizmann Institute of Science en Israël, lorsqu’il fut interrogé par un expert de l’ONU sur leur politique scientifique : «Nous avons une stratégie très simple pour le développement de la science. Un scientifique qui produit a toujours raison et plus il est jeune, plus il a raison.»

Dans la même veine, il est impératif de placer l’enseignant chercheur au cœur de l’entreprise de production du savoir et d’éloigner le plus possible l’administration du processus de décision, les concernés étant toujours en meilleure position pour prendre les décisions optimales concernant leurs activités. Citant de nouveau Amos
de-Shalit : «Un projet scientifique dynamique doit être géré par des scientifiques en activité et non par des bureaucrates ou des scientifiques qui ont pu être actifs dans le passé, mais qui se sont depuis ossifiés.»

En quête d’un souffle nouveau

L’Université algérienne, au-delà de toutes les zones d’ombre et points forts, a besoin d’un souffle nouveau. Or l’état d’abattement de beaucoup d’enseignants et l’atmosphère délétère qui y règne ne permettent pas d’envisager cela.

Seuls un État responsable basé sur un consensus fort, un contrat de confiance avec la communauté universitaire, et un projet de société bien mûri seraient à même d’insuffler à cette université cet élan vital pour entreprendre des réformes radicales et douloureuses nécessaires pour sa survie, et à même de faire jonction avec les institutions performantes de par le monde.

Elle possède pour cela des ressources humaines de haut niveau présents tant sur son sol qu’au niveau de la diaspora que peu de pays dans la région ne disposent, mais qu’une politique de navigation à vue n’a su mobiliser.


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