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Marie-Pierre Ulloa. Enseignante-chercheuse à l’université de Stanford (USA) : «Pour les Algériens, la Californie c’est à la fois l’inconnu et le déjà-vu»

15 janvier 2020 à 9 h 00 min

Marie-Pierre Ulloa est enseignante chercheuse à Stanford University (USA). Elle a publié récemment Le nouveau rêve américain : Du Maghreb à la Californie (CNRS, 2019), un passionnant travail d’ethnographie urbaine sur les diasporas maghrébines qui se sont installées en Californie. A partir d’une centaine d’entretiens et d’une enquête de terrain allant des mosquées aux salles de concerts, des locaux d’associations aux jardins d’enfants, des festivals aux restaurants «ethniques», Marie-Pierre Ulloa éclaire la construction d’une identité maghrébine californienne différente de ce que l’on peut observer en Europe ou au Canada. Cette riche enquête nous montre comment les Maghrébins vivent le rêve américain dans cet Extrême-Occident qu’est la Californie. Diplômée de Sciences po et de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), elle est également l’auteure de Francis Jeanson, un intellectuel en dissidence, de la Résistance à la guerre d’Algérie (Casbah, 2009). Elle revient, dans cet entretien, sur les principales conclusions de son enquête.

– Quel est le portrait-type de l’Algérien installé en Californie ?

Le portrait-type de l’Algérien en Californie est le suivant : l’âge médian est de 33 ans pour les hommes et 30 ans pour les femmes, significativement plus jeunes que l’âge médian californien, respectivement 35 ans et 37 ans. Le revenu médian d’un Algérien est de 30 000 dollars en Californie contre 31 000 dollars pour le revenu médian américain ou californien. Les statistiques montrent que les revenus sont en phase entre Algériens et Américains, et entre Algériens et Californiens. L’Algérien est plus éduqué que le Californien moyen : 97% des Algériens de Californie ont obtenu le diplôme du baccalauréat contre 82% pour les Californiens, 52% la licence contre 31% au niveau californien.

L’Algérien est au moins bilingue, souvent trilingue, voire quadrilingue. Les Algériens qui émigrent en Amérique entreprennent ce projet selon différentes filières : la migration d’élite (contrat de travail, études supérieures), le regroupement familial, la loterie dite carte verte, officiellement le Diversity Immigrant Visa (DV) Program, l’obtention du statut de réfugié, l’entrée de manière illégale.

Si l’on se fie aux dernières statistiques du recensement américain 20 000 personnes de nationalité algérienne vivraient aux Etats-Unis en 2015 dont environ 3600 en Californie. En termes démographiques, c’est anecdotique si on rapporte ces chiffres au niveau de la population californienne (39 millions en 2018) mais c’est une population qui ne cesse d’augmenter : les Algériens étaient 15 000 en 2010 au niveau fédéral et 2500 au niveau californien.

De plus, ce chiffre est minoré car n’y sont pas inclus les Franco-Algériens qui préfèrent s’identifier en tant que Français dans le questionnaire du recensement. Il y aurait 700 000 résidents californiens d’origine française pour dix millions au niveau fédéral d’après les données du recensement décennal de 2010. En ce sens, il sera très intéressant d’analyser les chiffres du prochain recensement décennal de 2020.

– Les Algériens semblent proportionnellement bien représentés à la Silicon Valley. Comment l’expliquer ?

Effectivement, les statistiques montrent que les Algériens tendent à vivre dans la Silicon Valley, plus que les Marocains qui sont davantage présents dans le grand Los Angeles. Les trois pôles principaux de résidence des Algériens en Californie sont la baie de San Francisco, Los Angeles et San Diego. Il y a une présence algérienne conséquente d’ingénieur(e)s qui travaillent dans la Silicon Valley, dans le high-tech, dans les industries du numérique.

Cette population est arrivée par vagues successives. Il y a celle des pionniers, la génération «Boumediène» des années 1970, envoyée aux Etats-Unis pour obtenir un diplôme, une expertise avec une stratégie de retour, stratégie qui ne se concrétisera que dans de rares cas. Il y a la génération des ingénieur(e)s diplômés de la décennie noire, qui, pour une raison ou une autre, n’a pu trouver refuge en France au moment de la guerre civile mais qui a obtenu un visa et du travail aux Etats-Unis, en Californie en particulier, avec une stratégie d’installation qui la différencie de la génération de ses aînés.

Ces deux générations se côtoient en Californie, non sans tensions parfois car elles n’ont pas vécu la même socialisation en Algérie, le même coming-of-age ; celle des aînés tend à suivre des codes culturels plus distants vis-à-vis de la religion musulmane, celle des plus jeunes est plus respectueuse des codes de religiosité (prière du vendredi à la mosquée, pratique du jeûne pendant le mois de Ramadhan, interdit de l’alcool). Il faut bien sûr nuancer cette interprétation et regarder au cas par cas.

– Pourquoi la Californie fait-elle particulièrement rêver ?

Pour les Algériens, la Californie c’est à la fois l’inconnu et le déjà-vu. C’est le fantasme de l’inconnu du Far West, de l’Eldorado que représente l’Ouest américain, la mythologie véhiculée par la production hollywoodienne, des Westerns de la ruée vers l’or et c’est l’imaginaire fomenté par la Silicon Valley, des opportunités professionnelles inouïes, des fortunes colossales accumulées en un temps record, dont «la valeur n’attend point le nombre des années». La Californie c’est l’attrait de l’inconnu et c’est aussi la familiarité du déjà-vu, du climat méditerranéen, de la même végétation qu’en Afrique du Nord.

Cette coexistence de l’inconnu et du déjà-vu est un sentiment partagé par les Marocains et les Tunisiens : des paysages de champs d’oliviers, de caroubiers, de palmiers qui rappellent l’Algérie de sa côte méditerranéenne aux portes du désert, des Palmeraies de Palm Springs aux randonnées du mont Tamalpais aux alignements de maisons colorées de la baie de San Francisco qui rappellent Alger ou Tanger.

– Est-ce que vos interlocuteurs ont l’impression d’avoir réalisé leur californian dream  ?

Certains oui, d’aucuns non. Parmi ceux et celles qui disent l’avoir réalisé, il y a toute une palette d’appréciations du rêve californien. Comment le définir ? C’est avant tout une perception très subjective ; de plus, l’adéquation entre le rêve et la réalité est une autre question.

Parmi les 121 entretiens que j’ai réalisés, entre 2012 et 2015, plusieurs cas de figure sont apparus: celui du self made man, qui incarne le rêve californien par excellence, en l’occurrence de la self-made woman, Malika Parker, installée en Californie depuis 1986, qui possède la boutique de mode gitane, au style bohème very french, d’après les témoignages de sa clientèle américaine (souvent asiatique-américaine).

Il y a le cas de l’ingénieur algérien déçu, celui qui, sur le papier, a coché toutes les cases de ce rêve : il détient un Ph.D (un doctorat) dans une excellente université, sa situation personnelle est confortable, il jouit d’un bon niveau de vie, une sécurité sociale solide, possède des stocks options.

Néanmoins, il ne pense pas avoir réalisé le rêve californien, il vit un certain désenchantement par rapport au miroitement du rêve californien car il n’a pas fait fortune tandis qu’un jeune serveur algérien dans une boulangerie française qui vit sans filet de protection sociale a, quant à lui, l’impression de vivre le rêve californien au quotidien. Il est indépendant financièrement, il roule tous les jours en voiture sous le soleil californien. Il ne vit plus chez ses parents avec ses frères et sœurs mais seul avec sa colocataire.

Il a un travail stable, certes déclassé par rapport aux études supérieures qu’il a faites en Algérie mais ce travail lui met le pied à l’étrier. Il pense avoir un avenir en Californie qu’il n’avait pas en Algérie. En mars 2015, la start-up Uber lance son magazine Momentum destiné à son écurie de chauffeurs. A la Une de son premier numéro figure «Sofiane, un des premiers chauffeurs partenaires d’Uber à San Francisco» qui pose avec sa berline au pied du Golden Gate.

Il incarne l’image de la réalisation du rêve américain made in California pour les Algériens. Est-ce un sur-rêve par rapport au rêve américain ? Un rêve en plus, top du rêve américain ? Il y aurait en quelque sorte un dédoublement du rêve américain dans la Silicon Valley qui semble avoir pris le-dessus du rêve américain véhiculé par l’industrie du cinéma hollywoodien.

Il y a aussi le cas des réfugiés politiques de la décennie noire qui ont trouvé asile en Californie pour causes de torture et de persécution en Algérie et le cas des minorités sexuelles opprimées au Maghreb, le cas d’homosexuels et de personnes trans qui ont trouvé refuge en Californie et qui pour cela pensent vivre un peu de ce rêve californien synonyme pour eux de liberté des mœurs, de paix sociale et de tolérance de l’autre, voire de valorisation de l’altérité.

– Que devient cet idéal dans l’Amérique de Trump ?

Mon étude s’arrête en 2015, donc avant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, même si j’aborde en filigrane son élection au fil du récit. Il est certain que l’élection surprise de Donald Trump à la présidence américaine a changé la donne au niveau national et international pour les populations immigrées. Néanmoins, si cet idéal perdure aux Etats-Unis, c’est en Californie.

L’Etat californien s’est affirmé depuis l’investiture de Trump en foyer de résistance face à l’Amérique de Trump. Elle représente le territoire anti-Trump par excellence, du sommet de son exécutif, depuis l’ancien gouverneur qui était en poste au moment de l’élection, Jerry Brown, à son successeur Gavin Newsom, qui s’opposent à l’administration Trump tant au sujet de l’immigration qu’à celui du réchauffement climatique.

C’est aussi le cas de ses méga-compagnies du numérique (Facebook, Apple, Hewlett Packard) qui soutiennent ouvertement les DACA dreamers, cibles du gouvernement Trump depuis 2017 même si leur positionnement est parfois plus ambivalent que leur discours puisque ces géants du net «s’accommodent» de la politique de Trump, notamment fiscale. Il a un temps été question d’une Calexit, d’un divorce entre la Californie et le reste du pays, sur le modèle (devenu repoussoir) du Brexit.

La Californie est la sixième puissance économique mondiale, devant la France en 2016 ; elle est perçue comme le moteur des Etats-Unis. Le président Trump était dans la Silicon Valley le 17 septembre 2019 pour un déjeuner de levée de fonds en vue de sa campagne de ré-élection de 2020 et le titre d’un média célèbre était très significatif de la zeitgeist locale : Trump goes behind enemy lines to raise money in SF bay area.

– Votre travail met en avant une identité maghrébine commune. Comment se réalise-t-elle concrètement ?

Concrètement, cette identité commune s’épanouit autour de marqueurs culturels précis :la gastronomie et ce que j’ai appelé la communauté de festins, autour du couscous avant tout, les langues, la khamsa, le football dit soccer.

Elle est représentée par la cuisine marocaine qui est celle mise en avant le plus souvent, comme à San Francisco avec le chef étoilé Mourad Lahlou, propriétaire des restaurants Aziza et Mourad, au restaurant Khamsa. Le rapport aux langues est aussi constitutif de cette identité commune avec ce sentiment d’appartenir à une arabité périphérique par rapport à la langue arabe parlée au Moyen-Orient.

La présence de la khamsa dans les foyers, sur le lieu de travail ou encore dans les voitures, sous forme de porte-clés ou de miroirs, œuvre comme un talisman de reconnaissance dans un univers californien alien. L’environnement californien n’est pas familier du Maghreb. Le terme n’est utilisé que par un public averti ; North Africa est le terme en vigueur. Enfin, cette identité commune se forge autour de la mémoire d’un passé historique commun de domination coloniale française.

Le rapport subjectif au Maghreb, que j’appelle «maghrébinité», s’exprime également de manière plus diffuse avec les résidents californiens d’origine juive nord-africaine. Une reconnaissance mutuelle se manifeste alors, sans être forcément verbalisée ni revendiquée. Elle existe néanmoins dans certaines instances, comme lorsque le groupe El Gusto, suite au succès du film de Safinez Bousbia, est venu se produire en concert au Green Music Center dans la vallée du vin de Sonoma en 2013.

Elle se retrouvait aussi dans le cadre des restaurants des frères Rouas, originaires d’Oran, installés à San Francisco et dans la vallée de la Napa depuis le début des années 1960. Maurice Rouas accueillait les Maghrébins avec bonheur dans son restaurant Fleur de Lys offrant une cuisine ancrée dans la tradition culinaire française.

– Il s’avère aussi que la langue (voire la culture) française occupe une place inattendue pour les Maghrébins de Californie. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

La langue et la culture françaises en général sont des vecteurs de visibilité et d’ascension sociale en Californie. Nombre de restaurants français, des crêperies aux restaurants haut de gamme sont gérés par des Maghrébins, comme le restaurant étoilé The Village Pub de Woodside et La Bohème de Palo Alto, au cœur de la Silicon Valley.

Le cachet de la culture française en Californie est pleinement investi par les Maghrébins qui sont perçus comme Français dans cet Extrême Occident qu’est la Californie. Certains le sont bien sûr, d’autres, s’ils n’ont pas le passeport français, n’en maîtrisent pas moins tous les codes culturels, des clichés les plus éculés aux aspects les plus inattendus et novateurs.

Il y a une appropriation et une revendication de la langue française qui fait qu’elle n’est plus perçue seulement comme la langue de l’ancien colonisateur mais comme une langue mondiale dont la maîtrise facilite un débouché professionnel certain, notamment pour les femmes qui l’enseignent dans des institutions locales accréditées par la France comme le CNED. La langue française est une langue algérienne en Californie.

Au-delà de la culture française, loin de la stigmatisation du passé colonial en France, loin du déni de légitimité de leur appartenance à la nation française que certains Franco-Algériens m’ont dit avoir ressenti en France  la manière dont les Algériens stratégisent leur relation à la culture française dans un contexte californien déterritorialisé a représenté un des aspects les plus fascinants de mon travail de terrain.

– Vos interlocuteurs ne rêvent pas particulièrement de retour au pays natal. L’image tragique de l’émigré «exilé» est-elle dépassée à l’heure des mobilités globales ?

Je ne pense pas qu’elle soit dépassée mais elle est minimisée dans un Etat de l’Amérique qui s’est construit sur l’immigration, sur l’apport de forces vives venues d’ailleurs. L’exil est une notion valorisée en Californie.

Cette image tragique est aussi minorée dans les récits que j’ai recueillis, sauf chez les femmes. Le clivage «genré» de l’expérience des migrants maghrébins en Californie m’a frappée. La parole des femmes était beaucoup plus à l’aise dans l’évocation du malaise de l’expatriation que celle des hommes, une facilité à parler de manière plus critique de leur expérience californienne, voire nord-américaine, pour celles qui avaient vécu dans un autre état américain ou au Canada avant l’installation en Californie.

J’ai notamment rencontré des Algériennes me confiant qu’elles préféraient leur vie en France alors que très rares furent les cas d’Algériens louant la France au regard de la Californie. L’inverse était plus souvent le cas, insister sur le positif de l’intégration en Californie en miroir du négatif de leur expérience en France, notamment par rapport aux crispations identitaires françaises autour de la place de la religion musulmane en France.

Mes interlocuteurs ne rêvent pas particulièrement de retour au pays natal car pour une minorité, ils y retournent régulièrement et pour les autres, ils y retournent virtuellement. Le phénomène de l’hypermobilité internationale professionnelle qui est valorisée comme une expression de la modernité, de ces voyageurs pressés et sans bagages des aéroports, est exacerbé en Californie.

Si ce phénomène ne touche qu’une minorité d’expatriés, j’ai néanmoins récemment recueilli des témoignages d’Algériens qui travaillent dans la Silicon Valley et qui participent au soulèvement du hirak le vendredi en Algérie. Ils économisent leur argent pour prendre l’avion du mercredi soir ou du jeudi et rentrent le dimanche soir. Certains sont passés maîtres dans la trouvaille des meilleurs deals. Ce qui est massivement partagé, et non réservé à une minorité privilégiée des halls d’aéroports, c’est le phénomène de l’ubiquité grâce aux moyens de communication et aux réseaux sociaux qui, eux, touchent des millions de personnes.

Des familles qui prennent le repas du samedi ou du dimanche avec leurs parents en Afrique du Nord ou en Europe qui en sont au dîner, n’est pas un phénomène social isolé en Californie ni a fortiori dans la Silicon Valley. Les deux images se renvoient l’une l’autre. Ce n’est pas spécifique à la relation algéro-californienne, comme le montre notamment le travail de la sociologue Dina Diminescu et d’autres sur les diasporas digitales dans Les Migrants connectés mais le décalage horaire favorise cette concordance des temps du déjeuner en Californie et du dîner en Algérie (huit heures de décalage).

C’est cette notion d’être ici et là-bas à la fois, être dedans et dehors, dedans chez soi, dans son quotidien domestique et dehors chez les autres, qui sont aussi dans leur sphère privée en vous voyant simultanément sur leur écran d’ordinateur ou du projecteur, et vice versa, dans ce partage d’une intimité retrouvée au-delà de la distance géographique. C’est aussi se sentir «dedans, dehors» et se sentir «dehors, dedans» : dans les deux cas, l’exil est toujours là mais il est atténué.


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