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Entretien

Mezhoura Salhi. Docteur en histoire, maître de conférences à l’université de Tizi Ouzou : «Abane voulait que le peuple fasse irruption dans la vie moderne»

17 juin 2020 à 9 h 30 min

A l’occasion du centenaire de la naissance de l’architecte du Congrès de la Soummam, Abane Ramdane, Dr. Mezhoura Salhi, maître de conférences à l’université de Tizi Ouzou, revient dans cet entretien sur le parcours de cette figure mythique de la Révolution algérienne et le rôle qu’il a joué dans la préparation du Congrès de la Soummam.

Entretien réalisé par Hafid Azzouzi

 

-Cette année, c’est le centenaire de la naissance de l’architecte du Congrès de la Soummam, pouvez-vous justement nous parler, à l’occasion, un peu d’Abane Ramdane ?

Abane Ramdane, ce révolutionnaire, né le 10 juin 1920, au village Iâzouzene, dans la commune de Larbaâ Nath Irathen, wilaya de Tizi Ouzou, était, déjà durant sa scolarité, élève sérieux, intelligent et surtout bien classé particulièrement dans les matières scientifiques. D’ailleurs, ses maîtres le qualifiaient d’un élève exceptionnel de sa génération. Son enseignant, M. Dricks, a affirmé : «Il était intelligent et doté d’une volonté remarquable. J’ai toujours été satisfait de son travail et de sa conduite.» M. Mracquin, quant à lui, a rappelé que «petit élève appliqué et sage, ses résultats sont très satisfaisants en calcul». Il quitte son village natal pour Blida, il rentre au collège Duveyrier en octobre 1933 pour y accomplir toute sa scolarité secondaire.

Ses maîtres sont unanimes à dires qu’il est «un bon élève», surtout en mathématiques. Il termine par décrocher son baccalauréat avec succès en juin 1942. «Abane Ramdane, qui se trouve au premier carrefour marquant de sa vie, fixe son caractère à la lumière d’un parcours scolaire sans faute, que se soit, au contact des mathématiques, forgé un esprit rigoureux et méthodique, proche d’un certain absolutisme», écrit Khalfa Mameri dans son ouvrage intitulé «Abane Ramdane, Héros de la guerre d’Algérie».

Ce qui le caractérise est son esprit de révolte très jeune. Il s’affirme contre toutes les tutelles qui pèsent sur lui, y compris celle de son père. Il voulait acquérir très tôt son indépendance d’esprit et d’action. Au collège, il se livre à des activités extrascolaires, à l’insu de son père, car, au sein du collège, une section PPA semble avoir fonctionné auprès des élèves, animés au départ, par Lamine Debaghine.

Il fait son instruction militaire à Fort National (ancienne commune de Larbaâ Nath Irathen). Quelques mois après, il sera envoyé aux tirailleurs algériens à Blida et il y passa toute sa période militaire comme employé de bureau. Il sera démobilisé vers avril/mai 1946. En juin, il reprend contact avec le PPA, après avoir été contacté par Omar Oussedik à la demande de Fernane Hanafi. Sur intervention des élus Tamzali et Idir Ait Chaalal, il trouva un emploi en qualité de secrétaire de la commune mixte de Chelghoum El Aid, vers septembre/octobre 1946. Il va renouer avec le milieu nationaliste en prenant contact avec deux activistes, Belmili L’hocine et Taalbi Allal, qui venaient juste de créer, vers octobre 1946, une cellule du PPA avec Sakhri Lamri. Abane intégra l’équipe autour de novembre.

-Comment voyez-vous l’engagement et l’implication d’Abane Ramdane dans le PPA-MTLD ?

Il était derrière le succès du MTLD, pendant les élections municipales d’octobre 1947. Suite à cela, il sera convoqué par l’administrateur pour le mettre devant ses responsabilités. La réponse d’Abane était: «Entre vous et moi, dit-il à l’administrateur, il n’y a que ce stylo qui nous est commun.» Il laisse tomber son stylo, et une semaine après, il abandonne ses fonctions. Dès l’automne 1947, il plonge dans la clandestinité. Devenu permanent de son parti, il consacre son temps à ses activités nationalistes. Il sera élu en 1948 chef de daïra de Sétif.

-Et au sein de l’OS ?

Durant la même année (1948), il était aussi responsable local de l’OS. Aux débuts de 1949, il devient chef de wilaya de Sétif. Puis, de Bône et même responsable en Oranie, jusqu’à son arrestation en 1950. Abane Ramdane plaçait la lutte pour l’indépendance au-dessus de tout. Très tôt, il donne la mesure d’une vision nationale pour rassembler toutes les forces capables de s’intégrer pour hâter l’indépendance de l’Algérie. Après la découverte de l’OS au moi d’avril 1950, les autorités françaises ont enclenché une vaste opération d’arrestation de plusieurs membres de l’organisation, dont Abane qui a été interpelé dans l’Oranie. Après un interrogatoire de 27 jours et trois séances de torture par jour, il sera jugé au mois de février 1951 par le tribunal correctionnel de Béjaïa.

Il sera condamné à cinq ans de prison, dix ans d’interdiction de séjour, dix ans de privation des droits civiques et 500 000 francs d’amende. Au début de l’année 1952, il finit par être embarqué pour la France, après un passage de quelques mois à la prison Barberousse. Il sera seul dans une prison rigide à Ensisheiem, en Alsace. Tenu dans un isolement total, il entame une grève de la faim. De la prison, il envoi une lettre à son avocat, Me Kiouane. «Vous n’avez pas à rougir de nous. Nous n’avons jamais failli à notre devoir. Notre seul but, c’est de sortir et de reprendre la lutte plus implacable», écrivait Abane qui sera renvoyé, à nouveau, en Algérie vers l’automne 1954 où il a purgé deux mois environs à la prison centrale de Maison-Carrée.

-Après sa sortie de prison, Abane n’a pas tardé à s’engager dans la Révolution, notamment après avoir eu une entrevue avec Abdelhamid Mehri et Mohamed Boudiaf, entre autres. Pouvez-vous nous expliquer un peu les objectifs de cette rencontre ?

Moins d’une semaine après sa libération, en janvier 1955, il rencontre Abdelhamid Mehri et Mohamed Boudiaf chez Daham Lahcène, et ce, avant de recevoir, quelques jours plus tard, Amar Ouamrane. Cette rencontre était sous l’ordre de Krim Belkacem «pour le convaincre d’entrer dans la révolution et d’accepter des hautes responsabilités dans l’Algérois», rapporte Yves Courrière. Installé à Alger, fin février et début mars 1955. Cette nomination lui a offert une occasion inouïe pour jouer, pour la première fois, un rôle capital. Il va d’abord procéder au diagnostic de la situation. Sa stratégie était de bannir les devisions, les querelles, les oppositions et les exclusions pour ne chercher qu’à rassembler, unifier, renforcer et mobiliser. Khalfa Mameri rapporte ce témoignage de Ferhat Abbas, sur l’importance qu’accorde Abane à faire participer le peuple tout entier dans la guerre de Libération nationale : «… Le FLN n’appartient à personne, mais au peuple qui se bat… Si la révolution n’est pas l’œuvre de tous, elle avortera inévitablement… Il y a place pour tous dans cette guerre de libération.»

-Maintenant, parlez-nous du rôle prépondérant joué par Abane lors de la préparation du Congrès de la Soummam ?

Il déclenche une dynamique d’union nationale qui se solde entre l’automne 1955 et le printemps 1956 par l’adhésion au FLN des membres du Comité central du PPA-MTLD et de leurs partisans, de l’Association des Oulama de Bachir Brahimi, de l’UDMA de Ferhat Abbas. Le FLN voit sa base s’élargir, ses rangs s’étoffer, son champ d’intervention s’étendre. «Ne permettre à personne de s’identifier avec la révolution ou de la personnaliser. Celle-ci doit rester l’œuvre exclusive du peuple souverain. Si non, ce peuple passerait d’une colonisation à une autre colonisation, d’une servitude à une autre servitude.»

Cette participation donne au combat nationaliste sa dimension populaire, «Il sait mettre ses interlocuteurs en confiance, ne reprochant rien à personne, ne demandant même pas qu’on renie ses convictions mais seulement, que l’on pris part au combat patriotique pour la libération du pays.» Abane, avec ses compétences multiples, est un élément déterminant pour l’avenir de la révolution, c’est ce que nous montre, ce témoignage de Saad Dahleb  rapporté par Belaid Abane dans son ouvrage : Vérités sans tabous : «Abane était le plus rapide parmi nous, il rédigeait rapidement ses notes st ses directives. Il décidait encore plus rapidement. Il ne connaissait pas d’hésitation. Il ne s’embarrassait pas d’aucune conséquence, il nous mettait souvent devant le fait accompli.

Il avait ainsi pratiquement le pas sur nous». Dahlab reconnaitra également qu’«Abane était l’homme de la décision, qu’il n’avait pas d’hésitation, que son mérite était de prendre ses responsabilités et qu’il avait pour te dire certaine vocation à être chef». Contacté par Ben Kheda à propos de l’hymne national, Abane donne des instructions claires et précises : «L’hymne national ne doit contenir aucun nom de personnalité. Pour lui, l’Algérie marche irrésistiblement vers son indépendance. Il faut, par conséquent, glorifier cette Algérie, son combat et ses combattants. Surtout un hymne pour l’Algérie doit être surtout la double traduction de l’arrachement de tout un peuple à ses souffrances et son départ à la conquête de lancement pour conquérir l’indépendance et le progrès», selon Khalfa Mameri.

Il semble que Larbi Ben M’hidi aurait eu de longs tête-à-tête avec Abane Ramdane à propos de la conduite de la révolution dans son ensemble et la préparation de la plateforme et du congrès de la Soummam. Le congrès se réunit dans la région de la Soummam le 20 août 1956. Deux principes fondamentaux furent votés : Primauté du politique sur le militaire et primauté de l’intérieur sur l’extérieur. «Le congrès va le consacrer solennellement pour signifier que le but fondamental de la lutte est spécifiquement politique et qu’il exprime avec force l’aspiration à l’indépendance nationale.» C’est ce qu’a expliqué Ben Khedda dans son livre Abane-Ben M’hidi.

La plateforme de la Soummam analyse la situation politique, fixe les objectifs à atteindre et les moyens d’y parvenir. Quant à la nature de l’Etat algérien, elle se prononce pour une «République démocratique et sociale» garantissant une véritable égalité entre tous les citoyens. Le FLN se dotera d’une organisation structurée avec un pouvoir exécutif collégial (CCE) et un parlement (CNRA), préfigurant des institutions étatiques. Elle a fait reconnaitre au monde le visage d’une Algérie luttant pour une cause juste.

-Un mot sur la mort de ce révolutionnaire légendaire…

Pour Abane, la révolution algérienne devait apporter au peuple non seulement la liberté, mais, une démocratie économique. Il voulait que le peuple fasse irruption dans la vie moderne. Victime des luttes internes entres les colonels, il connaîtra une fin tragique le 27 décembre 1957, au Maroc. C’est ainsi que l’histoire atteste pour les générations futures de la grandeur de l’homme qui, avec son génie, a défié les difficultés et unifié les forces nationales autour de la Révolution.



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