Les fondements historiques du mouvement du 22 février 2019 | El Watan
toggle menu
dimanche, 25 août, 2019
  • thumbnail of elwatan20190825

  • Pub Alliance Assurance




Les fondements historiques du mouvement du 22 février 2019

03 juillet 2019 à 9 h 17 min

Le hirak, en tant qu’objet de recherche, relève des sciences sociales. Mais il interpelle aussi les sciences humaines, en l’occurrence la discipline Histoire, confinée dans l’étude du passé.

Pourquoi mouvement et pas hirak ? Le hirak est la dénomination d’un mouvement historique daté, tout comme l’a été «Et-thewra el-jazaïriya». Le devenir de ces deux temps de l’Histoire nationale ne relève pas seulement de l’engagement et du sacrifice de leurs initiateurs, mais de toutes les forces antagonistes générées à l’occasion.

Les moments fondateurs du hirak s’estompent au fur et à mesure au profit d’un mouvement qui s’amplifie au fil du temps, où se croisent en se brassant des forces multiples et diverses mues par des forces contradictoires, chacune cherchant à neutraliser l’autre.

De ce fait, le mouvement initié par le hirak ne s’est pas arrêté avec l’annulation du cinquième mandat, ni la démission/coup d’Etat politique du Président déchu. Il ne s’arrêtera pas comme les «vendredire» le réclament avec la démission des «3 B», ni avec la condamnation d’ «El-‘Içaba» , ni demain avec la fondation de la Deuxième République. Le mot hirak, qui a déjà pris toute sa place dans le dictionnaire de l’Histoire de l’Algérie, s’inscrit en droite ligne du 1er. Novembre 1954.

Lors du 19e vendredi, deux jeunes portaient chacun au niveau de la rue Didouche deux plaques bleues actant le changement en l’inscrivant dans un passé immédiat, sur lesquelles on lisait «Place du 22 Février 2019». En écho à la place des Martyrs ? Ce moment, comme celui qui lui a donné naissance, le 1er Novembre 1954, est la marque de fabrique d’une Algérie en profonde mutation. Le mouvement induit par le hirak se caractérise par sa continuité, sa permanence, son ampleur. Nous sommes dans ce que les historiens appellent le «temps long».

Les fondements immatériels du hirak

La communauté des historiens s’attelle plutôt à rechercher les causes socio-économiques pour expliquer un événement historique donné. Les causes psychologiques sont tout aussi déterminantes que les autres causes. Le trauma des lendemains de Mai 1945 en Algérie a plongé les Algériens dans une profonde résignation. Que pouvaient-ils contre la toute puissance française, contre l’«oligarchie» des Européens d’Algérie (F. Abbas, Autopsie d’une guerre). Ils étaient à la merci de l’administrateur, du gendarme, du garde champêtre, du caïd dans le bled et de l’indicateur en milieu citadin. La répression sous toutes ses formes s’abattit sur les militants nationalistes.

Elle n’épargna ni les mouderes, ni les tolbas, ni les syndicalistes, ni les professions libérales. Personne. Même les partis politiques, y compris ceux qui prônaient l’assimilation, étaient sous étroite surveillance. Les Algériens des années pré-1erNovembre 1954, ne s’exprimaient pas. Ils s’étaient murés dans un silence sourd. C’est à peine si ceux qui se faisaient confiance murmuraient entre eux.

Et encore fallait-il prendre moult et moult précautions pour ne pas se faire prendre. Ce sentiment de résignation était tel qu’un volumineux rapport commandé par le Gouvernement général d’Algérie intitulé L’Algérie du demi-siècle concluait, la veille du 1er. Novembre, que la situation était calme, que les Algériens s’acquittaient généralement de leurs impôts et que les administrateurs n’éprouvaient pas de peine à se faire obéir. Le pouvoir colonial avait la ferme conviction qu’il avait les mains totalement libres.

L’Algérie coloniale, l’Algérie française semblait avoir de beaux jours devant elle. Cette illusion malheureuse entraînera la France dans les abîmes des luttes des peules pour leur indépendance en faisant des millions de victimes en Asie du Sud-Est, au Mechreq et en Afrique. Un état des lieux qui ressemble à s’y méprendre à celui de l’Algérie de l’avant- 22 février. Les fractures de l’Histoire, pour prévisibles qu’elles soient, ne le sont que pour les esprits sains que le Pouvoir, avec un grand P, n’a pas pollués. Soixante-cinq ans après le 1er Novembre, voilà que surgit le 22 février. Pareil à un volcan qui crache ses larves propulsées par un noyau en ébullition, l’humiliation a jeté des millions d’Algériens, toutes catégories d’âges ou de sexes confondus, dans les rues.

Qui l’eut cru ? Personne. Pas même les «services». A l’humiliation des chefs et cheikhs de tribus regroupés sous la mitraille à la plage de Melbou (Bougie) en présence de leurs épouses, enfants et membres des tribus, les mains en l’air demandant lamen à leur bourreau de Mai 1945, le général Duval, répondra l’autre humiliation, celle d’un Président miné par la maladie, qui ne s’adressa pas à son peuple depuis 2012, représenté par un cadre que la «‘içaba» a tout fait pour reconduire pour un cinquième mandat présidentiel. Il peut paraître immoral de faire pareille comparaison. Certes, mais les chemins de l’Histoire se croisent, en dépit de notre volonté et nous imposent l’impartialité.

Reconquête par les hirakistes d’une histoire sclérosée

5 Octobre 1988, les frères aînés des hirakistes avaient brandi un slogan de déni. «L’histoire à la poubelle». C’était, disait-on, le ministère de l’Education nationale qui était visé, le 22 février 2019, par un curieux retournement de situation, c’est cette même «histoire» qui est remise à l’honneur par les «vendredire». Que s’est-il passé entre-temps ? Sur la banderole qui couvrait les six étages de l’immeuble en chantier de l’ex-pâtisserie boulangerie «la Parisienne», à une centaine de mètres de la fac centrale d’Alger, était écrit en arabe et en anglais : «Histoire, Unité, Patrie». Les hirakistes s’étaient emparés de l’histoire du pays et de ses symboles dès le premier-deuxième vendredi.

Ecoliers et lycéens qui, à la levée du drapeau, chahutaient l’hymne national au grand désarroi des surveillants, ceux pour qui l’emblème national n’était qu’un simple morceau de chiffon (tcheliqa), feront de ces deux symboles cardinaux un symbole de ralliement. Ceux qui avaient tourné le dos à l’histoire de la Révolution n’auront de cesse durant chaque vendredi de s’en réclamer et de la fêter. L’histoire comme instrument de pouvoir n’a pas résisté au vent du changement.

Elle a subi le même sort que la «cinquième» et la «‘içaba». En brandissant en parallèle dans une cruelle symbolique historico-politique le portrait d’un président sous ses plus mauvais jours et en contre-point ceux rayonnant de jeunesse, de force et de détermination des véritables héros de l’Algérie, les Larbi Ben M’hidi, Mostéfa Ben Boulaïd, Mohammed Boudiaf, Didouche Mourad, Abane Ramdane, Hocine Aït Ahmed, Ben Youcef Ben Khedda …, les hirakistes ne se sont pas contentés de retirer au président déchu toute légitimité historique, ils l’ont soumis au jugement de l’Histoire éternelle. Ils ont restitué dans le même temps aux initiateurs de la Révolution leur légitimité longtemps usurpée.

Bâti sur le dur socle de la Proclamation du 1er Novembre et des principes marqueurs de la Charte de la Soummam, à savoir la «primauté du politique sur le militaire», de «l’intérieur sur l’extérieur», le mouvement du 22 février a, tout en réconciliant le peuple avec son histoire, montré le chemin de ce que sera la Deuxième République.

Quel que soit le sens du vent, comme hier le slogan «Indépendance», celui d’«El- Joumhuriya madaniya» a fédéré la très grande majorité des Algériens. Le souffle d’«El Huriya», «El Istiqlal» a traversé glorieusement les 132 années de la colonisation. Les hommes meurent, mais la flamme qui les habite ne s’éteint pas.

 

Par le Pr Mohamed Ould Si Kaddour El Korso


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!