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Dr Mohamed Achir. Enseignant à la faculté des sciences économiques de Tizi Ouzou

Le travail collectif est un principe fondateur de l’économie solidaire

08 mai 2019 à 9 h 00 min

– Pouvez-vous nous expliquer les différents modes d’organisation de l’économie sociale solidaire ?

D’abord, il y a lieu de préciser que les activités qui sont répertoriées ou classées dans ce qui est appelé l’Economie sociale et solidaire (ESS) représentent une réalité multiple caractérisées même par une diversité d’appellations en fonction de leur contexte d’émergence ou de résurgence et leur spécificité territoriale locale. Les organisations de l’ESS interviennent dans des domaines différents, comme la finance solidaire, le commerce équitable, l’agriculture durable, la production, la distribution, etc.

Quant à leurs formes d’organisation, elles sont généralement structurées en coopératives, mutuelles, associations, ou fondations. Leur mode d’organisation est fondé sur le principe de solidarité et d’utilité sociale et la délibération démocratique dans la gestion et la prise de décision. Cela veut dire que les acteurs de l’ESS doivent impérativement concilier entre l’exigence économique (la rentabilité) et l’exigence sociale (le lien social), en donnant la primauté aux personnes sur la recherche de profits.

Et c’est là où se situe sa philosophie qui se veut une réponse à l’utilitarisme économique réducteur. En effet, le principe de l’ESS considère que l’économie est au service de la personne et non l’inverse. Son éthique est traditionnellement définie par la finalité de service à la collectivité ou aux membres plutôt que la finalité de profit, l’autonomie de gestion, la gestion démocratique et participative, la primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus et un ancrage territorial et/ou sectoriel.

Les pratiques des acteurs de l’ESS sont, selon Eme et Laville (2004), «à la recherche de nouvelles régulations qui ont comme objectif de créer des formes de solidarité concrètes, une réinscription de la solidarité au cœur de l’économique, une réflexion sur la nature du lien social et les finalités de l’échange économique, le choix de la combinaison marchand / non marchand et une synergie entre économies produisant des innovations organisationnelles». L’ESS a également une dimension politique (Dacheux. E, 2010), elle constitue une issue pour des acteurs qui refusent de subir la crise et l’insatisfaction de leurs besoins. L’ESS c’est résumé un nouveau modèle d’action collective et de vivre-ensemble, dont les entreprises cherchent à concilier la solidarité, les performances économiques et l’utilité sociale.

– Quelle est, selon vous, la place qu’occupe l’économie sociale solidaire en Algérie ?

Nous avons souligné ci-dessus que l’ESS est une réalité multiple avec plusieurs formes d’organisations et de domaines d’activité. En Europe, à titre d’exemple, l’ESS occupe une place importante dans la création d’emploi et de richesse. Selon le Centre international de recherches et d’information sur l’économie publique, sociale et coopérative (CIRIEPSC), l’ESS représente environ 10% du PNB européen et fournit un emploi rémunéré à 6,5% de la population active dans les 28 pays membres de l’UE (rapport publié en 2018).

En France, l’ESS représente 10% du PIB, 200 000 entreprises et 2 380 000 salariés avec une masse salariale de 54 milliards d’euros. En Algérie, non seulement nous n’avons pas de statistiques concernant les activités susceptibles d’être classées dans l’ESS, mais surtout nous n’avons pas un cadre institutionnel et juridique clair censé donner des formes organisationnelles aux différentes activités sociales et solidaires exercées par des associations et des organisations solidaires traditionnelles.

Nous comptons certes un certain nombre de mutuelles et de coopératives publiques, mais ces dernières n’ont pas vraiment évolué pour former un secteur à part entière de l’ESS avec des objectifs du développement des valeurs de solidarité et de gestion participative et démocratique. Par ailleurs, les activités collectives solidaires dans des villages et quartiers, les actions de développement solidaire et d’insertion sociale de certaines associations ne cessent de prendre des formes malgré un environnement politique et juridique contraignant. Il faut souligner que dans certaines régions, comme la Kabylie, des comités de villages ont créé des emplois permanents et des activités génératrices de revenus.

– Comment voyez-vous le lien entre l’économie sociale solidaire et la culture ?

Avant d’aborder cette relation de culture avec l’ESS, il faudrait poser la question de la relation entre culture et développement. En effet, des économistes du développement considèrent que le poids de l’ethnicité, du culturel, du religieux et des rapports sociaux domestiques, est essentiel pour comprendre les sociétés industrialisées, développées ou capitalistes.

Mais, souvent, dans les théories économiques classiques du développement, les institutions communautaires ou les organisations sociales traditionnelles, sont plus évoquées sous leur angle de résistance au changement et à la croissance économique que dans leur dimension socioculturelle qui propose un mode alternatif de régulation, de gestion et de coordination d’action de développement. Les théories de l’économie orthodoxe sont limitées et ne sont supposées être valides que dans la vérification de leurs propres hypothèses.

La réalité des comportements des individus et des acteurs est complexe d’où la difficulté d’élaborer des modèles permettant de comprendre et d’appréhender cette complexité. L’approche de la science économique limitée à la rationalité instrumentale des individus est insuffisante pour comprendre et expliquer la rationalité multidimensionnelle des individus façonnés par des facteurs économiques et politiques et encastrés dans leur environnement socioculturel. Certaines notions, comme le rapport de l’homme à l’argent, aux pouvoirs des structures sociales traditionnelles, à l’enrichissement individuel, la solidarité, l’honneur, la rationalité, ont des sens et rôles différents d’une société à une autre.

Ces dernières ont des trajectoires et des formations historiques différentes et chacune d’elles a pu en construire ses propres spécificités. Et, c’est à partir de ces réalités socioéconomiques, socioculturelles, politiques et anthropologiques que ce sont construits des systèmes économiques territorialisés et encastrés dans l’organisation traditionnelle des sociétés.

L’ESS comme réalité multiple trouve ses spécificités et ses fondements culturels et anthropologiques dans la société ou la communauté. La solidarité, le travail collectif ou la Touisa sont des principes culturels fondateurs de l’économie solidaire de la Kabylie. Les villages de Kabylie sont dotés d’institutions traditionnelles sociopolitiques et économiques qui assurent la régulation et la distribution des richesses collectives dans un cadre participatif. Tajmaât est le cadre de délibération permettant la gestion démocratique des biens communs et la régulation des rapports socioéconomiques.


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