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Noureddine Bouderba. Ancien dirigeant syndicaliste (UGTA), spécialiste et consultant en questions sociales

Le niveau réel du chômage est le double des 11,7% de l’ONS

13 février 2019 à 10 h 00 min

Les diplômés de l’université qui arrivent sur le marché du travail sont de plus en plus confrontés à de sérieuses difficultés d’insertion professionnelle. Le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur a atteint 17,6% au mois d’avril 2017. En septembre 2018, ils constituaient 27,9% de la population au chômage, selon les dernières statistiques de l’ONS.

– Selon certains experts, ce constat est essentiellement dû à l’insuffisance de l’adéquation entre le cursus de formation et les besoins des entreprises. Partagez-vous cette analyse ?

D’abord, permettez-moi de préciser que le rapport de l’ONS sous-estime le niveau de chômage réel, car son estimation est basée sur la méthodologie du BIT qui exclut les chômeurs découragés ou qui n’ont pas fait des démarches de recherche d’un emploi pour une raison ou une autre durant la période de référence de l’enquête.

L’ONS estime le nombre de chômeurs, en septembre 2018, à 1 462 000, correspondant à un taux de chômage de 11,7%. Le même rapport précise que le nombre de chômeurs découragés non comptabilisés est supérieur au nombre retenu et s’élève à 1 637 000. Parmi ces découragés, 30% ont des diplômes supérieurs ou sont de formation professionnelle. Ceci pour dire que le niveau de chômage réel en Algérie représente au minimum le double de ce que veut nous dire l’ONS.

L’analyse du rapport fait ressortir des disparités significatives selon l’âge, le niveau d’instruction et le diplôme obtenu. Un jeune sur trois est au chômage, et plus de deux filles sur cinq le sont. Les personnes ayant un niveau supérieur sont sur -représentés parmi les chômeurs, une tendance qui se renforce au fil des années. Les diplômés du supérieur constituent 27,9% des chômeurs, alors qu’ils ne représentent que 17,7% de la population active et 7,4% de la population en âge de travailler (16 ans et plus).

Par genre, les femmes diplômées sont plus lésées puisqu’elles constituent 18,3% des chômeurs, alors qu’elles ne représentent que 9,2% de la population active et 3,8% de la population en âge de travailler (16 ans et plus). La recherche d’un emploi est caractérisée par sa longue durée, 57% de plus d’une année, dont 37% de plus de deux années.

Et cette durée en cas de perte d’emploi est supérieure à deux ans pour 44% des cas. Ensuite, il faut souligner le niveau très bas des salaires de ceux qui travaillent (entre 15 000 et 18 000 pour le pré-emploi, 30 000 DA/mois pour un ingénieur confirmé débutant et 50 000 DA pour un médecin). De plus, une partie de ces derniers n’est pas couverte par la sécurité sociale et les bénéficiaires des dispositifs d’insertion professionnelle ne sont pas couverts par le risque retraite.

– Comment évaluez-vous globalement les relations entre les universités et les entreprises en matière d’emploi ?

Je pense qu’il y a lieu de faire la différence entre les causes du chômage des diplômés du supérieur et les difficultés d’insertion professionnelles qui, si elles sont réelles, ne constituent pas la raison du chômage, en tout cas, pas la cause essentielle. La politique d’industrialisation, qui génère un nombre important d’emplois productifs diversifiés et durables, a été abandonnée, et le centre de gravité de l’économie nationale a été déplacé vers le commerce et les services qui s’articulent autour des importations. Le secteur industriel ne pèse que 5% du PIB et le secteur du commerce et services représente à lui seul 61% des emplois en 2018 suivi par le BTPH (16%). Ajouter à cela que 96% de nos entreprises sont de très petites sociétés qui ne peuvent avoir la prétention de répondre à la demande croissante d’emploi.

C’est l’abandon de la politique d’industrialisation du pays et l’aventure néo-libérale ponctuée de l’impasse actuelle, suite à la baisse du prix du pétrole, qui explique ce chômage qui repart à la hausse. Selon les déclarations officielles, 5 millions d’emplois auraient été créés entre 2009 et 2018. Or, l’analyse des rapports de l’ONS nous montre que le solde de l’emploi n’est que de 1 531 000 (1 531 millions) puisque le nombre de la population occupée est passé de 9,47 millions à 11 millions.

Une des principales raisons de ce recul de l’emploi est la politique d’austérité menée depuis 2015 qui s’est traduite par l’annulation de plusieurs projets d’investissement, le gel des recrutements dans la fonction publique et la décision de ne plus remplacer les départs à la retraite, ce qui a donné lieu à 378 551 postes vacants en 2016, selon la Cour des comptes. Un chiffre largement supérieur aujourd’hui et la loi de finances 2019 nous apprend le «non-remplacement systématique des départs à la retraite estimés à 17 385 postes en 2019».

Par ailleurs, la subvention destinée au financement du dispositif d’insertion professionnelle a été réduite de 67% passant de 135 milliards de dinars en 2013 à 44,1 milliards de dinars en 2018 et 2019. D’un autre côté, la subvention destinée aux emplois d’attente (Dispositif d’insertion sociale des jeunes diplômés (PID) et Dispositif d’activité d’insertion sociale (DAIS)) a été pratiquement supprimée, puisqu’elle est passée de 51,9 milliards de dinars en 2013 à 2,5 milliards de dinars en 2019. Une autre raison non moins importante de la hausse du chômage est représentée par les très faibles résultats du dispositif d’encouragement de l’investissement privé malgré les sommes colossales injectées par l’Etat.

La Cour des comptes (ex 2014) note que «les résultats de la multiplication des avantages fiscaux, notamment, pour l’encouragement de l’investissement et la création d’emplois, sont en deçà des attentes» et que «sur les 370 848 emplois initialement déclarés par les investisseurs pour la période 2012-2014, seuls 49 637 ont été créés, soit un taux de réalisation global de 13,38%». Le rapport de 2016 confirme cet état de fait, en notant que «en dépit des ressources colossales consacrées au dispositif, un grand écart apparaît entre les objectifs tracés et les réalisations. Sur les
680 000 postes d’emploi attendus, seuls 351 475 postes ont été réalisés»
.

– Il faut rappeler ici que durant les années 1970, l’Algérie avait opté pour une stratégie d’industrialisation multisectorielle visant le développement et l’indépendance économique du pays.

La gratuite de l’enseignement, en sus de son caractère démocratique, visait la satisfaction des besoins grandissants de cette industrie naissante. A côté de l’enseignement général, plusieurs instituts supérieurs spécialisés avaient été mis en place avec pour vocation de fournir des techniciens, ingénieurs et cadres dont avait besoin l’économie. L’IMMA de Annaba pour l’industrie sidérurgique, le CAHT, devenu INHC et l’IAP pour l’industrie des hydrocarbures, L’INGM de Boumerdès pour l’industrie mécanique, l’INIL pour l’industrie légère, l’Inelec pour l’industrie électronique et l’ITA et l’INA pour l’agriculture.

Tous ces instituts avaient fourni aux sociétés nationales des dizaines de milliers de cadres formés selon un cursus au contenu adapté à leurs besoins qui comprenait entre autres des stages pratiques, des projets d’étude et des mises en situation professionnelle. Pour la petite histoire, à la suite de la nationalisation des hydrocarbures en 1971, certaines sociétés françaises ont quitté l’Algérie dans le but de paralyser le secteur des hydrocarbures, et ce sont les étudiants de Boumerdès qui avaient relevé le défi de participer à la continuité du fonctionnement des installations du secteur pétrolier et gazier.

Aujourd’hui, cette politique industrielle ainsi que la planification ont été abandonnées non sans impact sur le secteur de la formation. Au niveau du secondaire et de la formation professionnelle, des sections entières dans les spécialités de l’agriculture, la mécanique, l’artisanat traditionnel, l’électricité, l’électronique, les travaux publics et l’hydraulique sont fermées. La majorité des instituts spécialisés cités plus haut ont été «absorbés» par l’université.

Une université au sein de laquelle le taux d’étudiants exerçant dans les laboratoires de recherche ne dépasse pas 30% de l’ensemble des étudiants inscrits en master. Par ailleurs, le nombre de chercheurs permanents, relevé par la Cour des comptes en 2016, est de 1609 chercheurs permanents, soit un rapport de 40 chercheurs permanents pour un million d’habitants, une proportion dérisoire rapportée aux standards internationaux. Voilà, me semble-t-il, quelques causes importantes qui expliquent l’inadéquation entre le contenu des cursus universitaires et les besoins de l’économie.

– Ne pensez-vous pas que la qualité de la formation est un des facteurs qui a aggravé le chômage des universitaires ?

Comme je l’ai souligné plus haut, je ne crois pas que ce soit un facteur important qui expliquerait le chômage actuel des universitaires. Par contre, il est évident que la qualité de la formation agit sur les performances de l’université et la productivité nationale globale. J’ai expliqué plus haut quelques facteurs qui influent sur cette qualité.

J’ajouterai l’insuffisance des ressources affectées à l’enseignement supérieur (l’Algérie dépense en moyenne 20 millions de centimes par étudiant et par an et non 70 millions comme annoncé par le ministre) qui se répercute par un manque d’enseignants, de laboratoires, d’équipements, de programmes de recherche et d’une politique salariale motivante. Il ne faut pas négliger non plus, à mon avis, l’absence de continuité entre le secondaire et l’université en matière de langue l’enseignement dans les spécialités techniques et le peu d’engouement de nos lycéens pour les athématiques.

– Qu’en est-il des dispositifs offerts aux étudiants en matière de recherche d’emploi et d’entrepreneuriat ?

Les étudiants, dont certains finissent par être découragés, essaient d’exploiter toutes les techniques qui s’offrent à eux. De l’inscription au bureau de main d’œuvre au porte-à-porte des entreprises pour déposer un cv en passant par les visites des différents salons et foires et les quelques plate-formes de recrutement par internet. Mais le rapport de l’ONS note une chose importante : 81% des diplômés affirment privilégier les relations personnelles et familiales comme démarche pour chercher un emploi.

C’est dire à quel point le «marché» du travail est fermé. Pour ce qui est de l’entrepreneuriat, 24% des diplômés chômeurs affirment être à la recherche de moyens pour s’installer à leur compte. Mais il faut noter, sur ce point, que les différentes études montrent que le nombre d’emplois créés dans le cadre des dispositifs d’aide est nettement en deçà des sommes colossales injectées par l’Etat et que la durée de vie des entreprises créées ne dépasse pas la durée de l’aide.


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